Tour Ronde.

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Lorsque nous quittons le refuge Torino, la lumière irradiée du soleil levant inonde l' infini des monts.

En serpentant parmi les éboulis instables, un sentier sinueux conduit auprès de l' ancienne cabane. Au delà, des névés s' allongent, ondoyant jusqu' au col des Flambeaux, vers lequel nous nous dirigeons. Une marche presque à niveau égal et nous débouchons au milieu de vastes étendues glaciaires, entaillées de rimaies béantes. Bientôt, l' échancrure du col d' Entrèves s' ouvre devant nous, devient plus visible, puis proche; aisément, nous parvenons sur la brèche resserrée. L' arrivée est saisissante: brusquement, vis-à-vis de nous, encadré d' un premier plan de roches fauves perpendiculaires, l' arête des Aiguilles de Péteret jaillit de la gangue fissurée du glacier de la Brenva, se hausse d' un élan prodigieux, cassé, se redressant timidement d' abord, puis, de nouveau hardiment jusqu' à effleurer la verticale pour atteindre la cime du Mont Blanc.

Ici commence la route aérienne, par laquelle nous monterons à la Tour Ronde. Nous savions, expérience faite, que cette année les conditions de la haute montagne étaient mauvaises; nous pensions bien en subir les conséquences, sans pourtant trouver d' obstacles sérieux; nos renseignements, aussi, indiquaient l' ascension relativement courte.

Belles illusions! Dès les premiers pas déjà, l' obliquité aiguë d' une pente recouverte de neige fraîche, poussiéreuse et friable, glissant à la moindre pression du pied, nous arrête. Obligation inévitable de se servir du piolet; la besogne est ralentie, compliquée de l' accumulation poudreuse qu' il faut déblayer. Les profondes marches, véritables cavités, s' additionnent. Peu à peu, l' escalier aux degrés de glace s' élève, sort de la frileuse ombre azurée, traverse un espace moins rapide, ensoleillé, où d' innombrables paillettes scintillantes, irisées, semblent parsemées. Il se termine, enfin, au début d' une crête rocheuse: longue ligne horizontale, aux reflets grisâtres, hérissée d' une succession de petits gendarmes et coupée par endroits de brèves arêtes neigeuses où s' estompent de frêles corniches.

La prompte transition de la muraille givrée au rocher surchauffé est un délassement bien apprécié. Nous avançons, à présent, d' un pas plus accéléré, légèrement grisés par l' attrait continuel de dominer les parois gelées, qui se dérobent et tombent sur l' inextricable enchevêtrement des crevasses de la Brenva. Parfois, quelques tours granitiques, rébarbatives, mais non inaccessibles, barrent le chemin; faute de temps pour les escalader, nous les évitons presque toutes, en descendant dans leurs faces où s' insinuent des vires, toujours à propos, dont nous profitons pour les contourner. Nous restons le moins possible dans le flanc de la montagne; le soleil y darde ses rayons brûlants, l' atmosphère est étouffante; au plus vite nous cherchons à regagner l' arête, en utilisant des cheminées rendues délicates par l' abondance de neige. Là-haut, une faible brise nous rafraîchit, quel délice de respirer!

La varappe se poursuit agréable, souvent intéressante; les difficultés jamais excessives, opportunément disséminées, agrémentent singulièrement ce trajet. Nous approchons du point culminant, surmonté d' un grand cairn, qui se détache nettement dans le ciel d' un bleu outremer; maintenant, il semble tout près, seul un névé nous en sépare; franchir cette distance avec l' aide des crampons serait simple, songions-nous. Nous nous trompions, une déception nous attendait, au lieu de neige: de la glace vive!

Recommencer à tailler ne me sourit guère. Heureusement, mon camarade prend la tête de la cordée; cet excellent compagnon a une manie — personne n' est parfait —, il s' imagine être vieux et veut vous en persuader, mais en vérité il possède une vigueur juvénile, révélée involontairement en ce moment. Son piolet s' élève, retombe avec force, le mouvement se répète régulièrement, la croûte de glace éclate; autour de moi susurre le bruissement des débris filant vers l' abîme. Pas après pas, lentement, nous gagnons sur la pente qui diminue; sa déclivité de loin paraissait minime, mais sur place il en est tout autrement; elle s' accentue, et devient extrême en s' ache. Encore une très courte arête faîtière, formée de grosses dalles superposées, chancelantes, et l'on surmonte l' étroite esplanade, formant la cime de la Tour Ronde.

Belvédère situé à souhait pour admirer l' abrupte muraille, d' une hauteur surprenante, qui étreint le glacier lézardé de la Brenva. Cette paroi titanique forme un vaste demi-cercle; ronde inouïe, caractérisée par la fascinante Aiguille Noire de Péteret, dont les lignes élégantes dessinent une farouche et sombre reproduction du Cervin, les Dames Anglaises, faisceaux de lances effilées déchirant l' espace, l' Aiguille Blanche de Péteret, striée de canelures acérées, précédant la masse rigide, biseautée de glace, incontestablement dominatrice du Mont Blanc; ensuite, abaissé progressivement, le svelte Mont Maudit, d' où s' incurve le col du même nom, le Mont Blanc du Tacul, cône escarpé de roches brisées, labouré entièrement de couloirs, haché de fissures immenses; puis, tout s' écroule et s' enfonce brutalement dans la nappe lactée reposante du glacier du Tacul. Cette périphérie de sommets, aux proportions gigantesques, est peut-être un aspect unique dans les Alpes; il doit être rare de trouver à la fois une différence d' altitude si grande et si brusque. Le reste du panorama, cependant, charme pareillement; le groupe puissant de l' Aiguille Verte aux Grandes Jorasses, auquel se joint la Dent du Géant, très amincie, vue ainsi de biais, retient un moment le regard, avant de le laisser errer sur la houle nacrée des cimes qui s' efface vaporeuse et, insensiblement, se perd dans l' horizon indéterminé.

Inexorablement le temps s' écoule, de même le terme où il faudra partir arrivera. A la minute suprême de quitter le sommet, un sentiment de regrets serre le cœur; dans quelques ultimes secondes nous serons loin; re-viendrons-nous sur la petite terrasse de granit? probablement jamais. C' est fini, nous descendons; l' instant heureux, vécu au centre de cet isolement sans limites, est devenu du passé; il n' en reste qu' un indicible souvenir.

Nous retrouvons tous les passages de la montée, en sens inverse; les nombreuses marches, taillées en dernier lieu, sont déjà derrière nous, puis la suite ininterrompue des minuscules gendarmes, semblables aux dents d' une scie, et l'on touche le col d' Entrèves, où cesse l' ascension proprement dite. Nous laissant guider par nos traces de la matinée, nous nous éloignons rapidement sur le glacier uni; peu après, nous peinons sur les flancs du col des Flambeaux, où il nous faut remonter. Là-haut, un ami nous accueille joyeusement; celui-ci, à notre déplaisir, n' avait pu nous accompagner; il attendait notre retour au refuge. La soirée survenant et ne nous voyant pas rentrer, il était venu à notre rencontre. Gentiment, notre collègue insiste, il veut absolument nous décharger du sac ou de la corde; toujours empressé il prend les devants vers l' accueillante auberge Torino, se chargeant de faire préparer un repas réconfortant. Grâce à son amabilité, nous sommes à présent « confortables »; profitons-en pour nous attarder un instant encore sur les champs de neige, décolorés, du col du Géant.

C' est l' heure où le soleil disparaît, les vagues calmes, indéfinissables, des montagnes, violemment magnifiées de pourpre, illuminées d' or, s' in au paroxysme, puis, l' éclat d' incendie pâlit, les teintes se troublent imperceptiblement, se fanent et se confondent avec l' immensité crépusculaire, mélancolique, laissant survivre une clarté boréale, opaline... tardivement engloutie par la nuit opaque, trouée d' étoiles...

La course est terminée; nous sommes arrivés devant la cabane; il fait froid, entrons. Un carré de lumière jeté subitement sur le sol, tranché de deux ombres énormes, un claquement sec, l' obscurité se referme, la porte est close.

31 août 1925.R Piccioni.

Refuge Torino, 3320 m 7 h.

Col d' Entrèves, 3517 m 9 h.

Tour Ronde, 3775 m13 h. 30 Départ du sommet14 h. 30 Refuge Torino, C. A. 119 h. 30 L' horaire ci-dessus est exceptionnel; le Guide Gaillard ( Alpes de Savoie, massif du Mont Blanc, lre partie ) compte 1 h. 30 pour le col d' Entrèves et 1 h. 30 pour le restant, c' est plutôt juste; en conditions normales, au commencement de la saison, lorsque les pentes ne sont pas encore de glace, mais de neige, de très bons marcheurs doivent pouvoir faire l' ascension en 4 heures.

Recommander la course de la Tour Ronde, quand du même point de départ l'on parvient presque à temps égal à la Dent du Géant ( un quatre mille !), est chose vaine. Mais vous, alpinistes, qui n' êtes pas attirés par les grimpées célèbres, où fourmillent les caravanes cosmopolites, choisissez cette cime solitaire, vous ne serez point déçus.

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