Traversée des Aiguilles du Diable

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Par André Roch.

Un pic inaccessible.

La plus difficile escalade des Alpes.

Une course facile pour dames.

A. F. Mummery.

Telles sont les trois étapes successives par lesquelles passe la réputation d' une cime. En réalité, les montagnes demeurent les mêmes; à mesure que nous les connaissons mieux et que nous nous y accoutumons, nous rabaissons leur prestige et nous avons grand tort. C' est ainsi que maintenant il est de mode de médire du Grépon considéré comme une échelle de pompiers par la plupart des alpinistes en renom. Or, à mon avis, ce jugement ne prouve pas en faveur de ceux qui le portent. Avons-nous l' idée de comparer les escalades dolomitiques aux routes de la face sud du Mont Blanc? Ce serait un non-sens! Alors pourquoi vouloir comparer l' escalade du Grépon à une longue ascension comme par exemple une traversée de l' Aiguille Verte ou de la Dent Blanche et dire que ce n' est pas de l' alpinisme? Mais voilà! L' orgueil des coureurs de montagne est touché, car actuellement des foules se pressent quotidiennement au Grépon. Il suffit qu' un membre de la caravane soit bon grimpeur, pour permettre aux autres de se hisser sur le sommet; ce n' est, je le reconnais, certainement pas suffisant pour de grandes escalades. Celles-ci restent bien le summum de l' alpinisme; mais ne médisons pas des petites aiguilles, car il se trouve des alpinistes entraînés aux longues excursions, incapables pourtant de franchir un pas, une fissure ou une dalle très difficile, clef de l' ascension d' un sommet. Alors ces alpinistes, par un esprit peu sportif, médiront de ce sommet. Il est des rochassiers qui ne valent rien dans la glace et des glaciairistes qui, de leur côté, ne valent pas grand' chose dans le rocher. Laissons-les à leurs préférences et à leurs discussions.

D' ailleurs, si l'on a voyagé en haute montagne avec des Lochmatter, Pollinger, Knubel, Aufdenblatten en Valais, si l'on a vu travailler les frères Rey ou les jeunes Grivel de Courmayeur; les Brawand, Amatter, Kaufmann de l' Oberland bernois, les Charlet et les Ravanel de Chamonix, on se rend compte, en se comparant à ces grands guides, de son peu de force et de capacité.

Et pourquoi chercher à tirer vanité de ses exploits? Il faut faire des ascensions pour le seul plaisir de lutter, de chercher la meilleure voie, de forcer le passage difficile, de gravir une cime altière; en un mot pour la joie que donne cette vie intense, cette âpre bataille qu' est une escalade difficile.

Pour moi, la traversée du Grépon reste une des plus belles grimpées d' ai que l'on puisse faire. Ceux qui en sont déçus n' ont qu' à traverser les Charmoz, le Grépon et Blaitières en un jour et rentrer pour le thé au Montanvers; si, après cela, ils médisent encore des petites aiguilles, ce sont des hypocrites.

Ils pourraient aller aussi au sud-est du Mont Blanc du Tacul, aux Aiguilles du Diable dont la traversée est certainement une des plus merveilleuses que l'on puisse trouver dans les Alpes; cette course dépasse en beauté, en jouissance et en difficulté tout ce que l'on peut imaginer. Je ne crois pas qu' il existe un groupe d' aiguilles offrant une telle variété de passages et des possibilités d' accès dans des escarpements aussi fantastiques.

Et pourtant, ces aiguilles ont déjà passé de 1923 à 1928, en cinq ans, au stade de course facile pour dame, car Miss O' Brien en a effectué la première traversée complète. Je crois pourtant qu' il ne faut pas mésestimer la magnifique performance de Miss O' Brien et de son guide Armand Charlet auxquels je voudrais au contraire témoigner ma profonde admiration.

Les cinq Aiguilles du Diable sont divisées en trois groupes:

1° Le groupe inférieur est formé de la Corne du Diable ( 4064 m .) et de la Pointe Chaubert ( 4074 m. ). Elles furent escaladées le 1er septembre 1925 par M. Jean Chaubert avec Armand Charlet et Antoine Ravanel 1 ). Le 7 septembre 1926, deux cordées gravirent encore le groupe inférieur: M. E.R. Blanchet avec Armand Charlet et Marcel Bozon et M. J.W. Alexander avec Alfred Couttet et Vital Garny. Le 1er septembre, MM. Max Buri et Grobet bivouaquèrent au col du Diable ( à l' est de la Corne ) et escaladèrent la Corne du Diable; le même jour, mes amis Robert Gréloz et James Belaieff traversèrent le groupe inférieur; les deux cordées se suivirent à deux heures de distance sans s' être aperçues une seule fois. Le temps incertain empêcha de pousser plus avant.

2° Le groupe supérieur est formé par deux pointes dont la plus haute est la pointe Carmen ( 4109 m .), escaladée le 13 août 1923 par MM. H. Bregeault, P. Chevalier et G. de Lépiney 2 ), et le 26 août 1926 par MM. E.R. Blanchet, J. Chaubert avec A. Charlet et Marcel Bozon. Cette dernière caravane gravit encore le deuxième sommet de la pointe Carmen.

La Médiane ( 4097 m .) fait partie avec la Carmen du groupe supérieur. C' est la plus étrange des Aiguilles du Diable et la grimpée en est merveilleuse. Elle a été gravie pour la première fois le 23 juillet 1926 par MM. E.R. Blanchet, J. Chaubert avec Armand Charlet et Jean Dévouassoud.

3° Reste l' Isolée ( 4114 m .), la plus difficile; son sommet a été atteint le 14 juillet 1925 par M. E.R. Blanchet avec A. Charlet et Antoine Ravanel et le 26 août 1926 par M. J. Chaubert avec A. Charlet et Marcel Bozon 3 ).

Comme je viens de le signaler, la traversée complète des cinq pointes a été effectuée par Miss O' Brien, M. Underhill avec Armand Charlet et Georges Cachat le 3 août 1928. Partis du refuge Torino à 1 heure, ils étaient au sommet de la Corne du Diable à 5 h. 10, à 13 h. 10 au Mont Blanc du Tacul et à 19 h. 30 au Montanvers. Cela représente une marche très rapide 4 ).

J' avais longuement étudié cette traversée. Les récits ne sont pas de nature à tranquilliser le pauvre alpiniste qui n' a vu les Aiguilles du Diable que d' assez loin. Voici quelques citations de nature à faire réfléchir:

Sur l' ascension de l' Isolée, appréciations d' Armand Charlet:

« 1° L' ascension de l' Isolée est beaucoup plus difficile que celle des points 4064 et 4074 du même massif ( groupe inférieur ).

2° Plus difficile que l' Aiguille Mummery.

3° Plus difficile même que l' ascension de l' Aiguille du Fou sans jet de corde » ( or Charlet est jusqu' ici l' auteur de l' unique escalade du Fou sans jet de corde ) 1 ).

4° Charlet l' estime « le morceau d' escalade le plus dur qu' il ait fait en haute montagne 2 ). » Tout cela n' est pas rassurant, d' autant plus que nous connaissons Charlet et que nous l' avons vu travailler dans des circonstances où, seuls, nous eussions reculé.

Voici d' après Charlet une échelle des difficultés des cinq aiguilles:

« 1° La Médiane comme étant la plus longue course.

2° La Pointe Blanchet ou l' Isolée comme offrant le passage le plus difficile.

3° La Pointe Carmen comme étant la course où il faudra le plus compter avec les mauvaises conditions.

4° La Pointe Chaubert.

5° La Corne du Diable.

L' ascension de la Pointe Chaubert et celle de la Corne du Diable formant le groupe inférieur se feront presque toujours ensemble à cause du point de départ qui est le même. La traversée complète des Aiguilles du Diable paraît possible dans des conditions moyennes 1 ). » Charlet écrivait cela en 1927 et l' année suivante il le réalisait.

Robert Gréloz et Belaieff, dans leur excursion au groupe inférieur, s' étaient rendu compte de la splendeur de la région et de la merveille que devait être la traversée complète. Aussi j' encourageai Belaieff de refaire aussitôt une tentative. Il connaissait la montée au col du Diable 2 ), il connaissait la descente de l' Aiguille Chaubert sur la brèche de la Médiane; il était même monté un peu le long des fissures de celle-ci pour se rendre compte du genre d' escalade. Je le rassurai en lui expliquant que nous irions coucher au col du Géant, au bon refuge Torino, de façon à n' avoir pas à traverser de nuit les séracs du Géant. Et puis le temps était splendide et les conditions excellentes.

Le mercredi 4 septembre au matin, je sors l' auto pour aller acheter quelques provisions; hélas, la mécanique marche mal. Nous voulions quitter Genève vers 10 heures du matin, afin d' être à temps au Montenvers pour monter jusqu' au refuge Torino au col du Géant. Ma matinée se passe au garage où deux ouvriers, cherchent, auscultent, démontent, essayent, font tourner et retourner le moteur. Vers 11h. 1/2, ils m' annoncent que deux cylindres ne compressent plus; les deux autres à la rigueur pourraient nous traîner à Chamonix. C' est déjà quelque chose et tout joyeux je rentre à la maison où je trouve Jimmy Belaieff, mon bon compagnon qui m' attendait depuis 9 heures ne sachant pas où j' avais disparu.

Nous mangeons rapidement, et voici qu' une autre voiture s' offre à nous: six cylindres au lieu des deux qui nous restaient. En 1 h. 20 nous sommes à la station du chemin de fer du Montenvers pour prendre le dernier train. En montant nous rencontrons Arthur Ravanel qui nous promet une bouteille si nous réussissons et nous recommande de ne pas trop « pétouiller » dans les séracs du Géant. Vers 20 heures nous arrivons au refuge du Requin juste à la tombée de la nuit.

A 21 heures nous sommes couchés et à minuit le gardien Burnet nous réveille et nous chauffe du thé. A 1 heure nous quittons la cabane pour entrer dans la nuit et l' enfer des séracs du Géant. Belaieff les a passés dimanche dernier; aussi, certain de s' égarer, il refuse de prendre la tête. Quant à moi, je réalise que c' est la première fois que j' essaye de franchir les séracs du Géant en été. Je n' y avais été qu' en hiver, alors que la neige simplifie le problème. N' ayant aucune idée du passage d' été, je fais comme en hiver; je monte d' abord sur la droite, puis plus haut sur la gauche, je me perds dans un labyrinthe de crevasses immenses et de blocs de glace branlants. Nous nous en sortons pourtant et en trois heures et demie nous atteignons le pied du Trident du Tacul.

1 ) Armand Charlet. Ibid., 1927, p. 69 et 70.

2 ) M. Adolfo Hess fut le premier qui atteignit le col du Diable ( « Rivista Mensile », 1902, p. 303; Boll. C.A.I., 1903, p. 97 ).

M. Henriot fit plus tard trois tentatives; dans la seconde il atteignit l' arête au dessus du col du Diable, et dans la troisième il parvint à la brèche située entre la Corne du Diable et la Pointe Chaubert. ( « La Montagne », 1921, p. 203; 1923, p. 83. ) Jusque-là la nuit était épaisse et une bougie et demie ont fondu. La corde est dégoûtante de poussière et d' algues microscopiques ramassées à la surface de la glace et nos mains sont imprégnées de cette saleté noirâtre.

Nous quittons les crampons et les laissons sur la neige avec des provisions que nous retrouverons en descendant ce soir du col du Midi... pour gagner le refuge Torino.

Contournant à gauche le Trident et les Capucins du Tacul, nous gagnons le pied des pentes du versant sud du col du Diable. Le jour se lève, vert et rose, puis violet et bleu. La Blanche de Péteret surgit lentement et la face de la Brenva jusqu' au dôme imposant et splendide du Mont Blanc.

Du col du Diable descend un large couloir ouvert et rocheux. Nous en escaladons la rive droite juste au-dessous des escarpements à pic des premières aiguilles. Assez haut, nous devons traverser sur notre droite un petit névé: neige récente sur de la glace; quelques marches suffisent.

Presque à hauteur du col du Diable, nous tirons à gauche pour gagner des vires commodes qui nous amènent à la brèche entre la Corne du Diable et la Pointe Chaubert. Peu avant d' arriver à la brèche, nous nous asseyons et nous restaurons sur de bonnes dalles ensoleillées. Du glacier nous avons mis deux heures jusqu' ici: il est 8 heures. Armand Charlet lors de sa traversée était à la Corne du Diable à 5 heures. Nous avons 3 heures de retard. Si ce retard ne s' allonge pas trop, tout ira bien; nous pourrons trouver un refuge avant la nuit.

En une enjambée, nous sommes à la brèche. J' escalade seul la Corne du Diable. Belaieff qui y est allé quatre jours auparavant me laisse me débattre dans quelques fissures verticales. Du sommet, l' Aiguille Chaubert est splendide.

Belaieff l' a déjà attaquée. Il est au pied d' une plaque où il m' attend pour que je lui fasse la courte-échelle. Je lui prête mes épaules, mais cela ne suffit pas; je me hausse encore sur la pointe des pieds, je le pousse de mon bras tendu... enfin il atteint la prise convoitée. Il tire les sacs à lui; puis c' est à mon tour de grimper. Cette dalle est vraiment assez lisse. Puis on suit l' arête verticale. Après un quart d' heure d' efforts, nous atteignons le sommet où est construit un petit cairn.

Nous descendons sur la brèche de la Médiane en trois rappels de 20 mètres, rapidement exécutés.

De la brèche, l' Aiguille Médiane surgit d' un jet vertical de 80 mètres de hauteur. C' est la paroi la plus merveilleuse et la plus redressée que nous ayons jamais affrontée, Belaieff et moi.

Mon compagnon chausse ses espadrilles et s' élance le long de la paroi ensoleillée. De la brèche, nous nous élevons par des gradins jusqu' au pied d' un gendarme sur notre droite. Là se présente une cheminée, très ouverte de 40 mètres environ. On monte à gauche par des fissures pendant 25 mètres. La muraille est à pic, mais les prises sont excellentes. Je vois constamment la semelle des espadrilles de Jimmy qui planent au dessus de ma tête. Je le regarde: il caresse la montagne, cherche les prises, les tâte, en essaye la solidité; il mesure ses mouvements et progresse avec une continuité et une sûreté merveilleuses. Nous traversons ensuite horizontalement dans la paroi jus- qu' à une petite brèche de l' arête est. De là, nous montons une quinzaine de mètres sur la gauche de l' arête verticale dans des rainures qui se redressent désagréablement jusqu' à une nouvelle petite plate-forme d' où une vire de 5 à 6 mètres nous conduit horizontalement dans la face nord-est enneigée. Puis des plaques largement fissurées permettent de regagner l' arête d' où l'on redescend de deux mètres à gauche pour traverser la grande cheminée ouverte. Jimmy d' une enjambée est au-dessus du vide. Je suis en-dessous de lui en direction du fil à plomb et j' aperçois son visage entre ses jambes écartées et la paroi. Nous sommes si enchantés de cette escalade que nous poussons des cris de joie.

De la plate-forme où je me tiens, j' attache les deux sacs à la corde que Jimmy hisse a grand' peine; mais un surplomb les arrête; quels mauvais grimpeurs que ces sacs! Il les amarre et par des efforts pénibles réussit à les faire passer.

A mon tour, je prends la voie, les plaques enneigées, puis je traverse la cheminée par un pas facile au-dessus d' un vide fabuleux. De cette terrasse, nous gagnons la face sud-est et par une cheminée aisée nous atteignons le pied de trois gros blocs laissant entre eux deux tunnels. Nous élevant dans celui de gauche et en sortant par le haut, nous gagnons le sommet d' où la vue sur l' Aiguille Carmen, caparaçonnée de glace, est dantesque.

De l' extrémité du tunnel de gauche, nous pourrions descendre en un rappel qui nous amènerait sur la brèche entre la Médiane et la Carmen. Mais notre double corde pendante de 20 mètres n' est pas assez longue et nous ne voulons pas nous décorder pour lui ajouter notre corde de caravane. Nous devons alors passer par le tunnel de droite. Charlet y a placé un solide piton à boucle dans lequel nous passons un anneau de corde afin de ne pas trop user notre filin en le rappelant. Nous descendons ainsi en pleine face nord; nous nous posons sur un petit replat d' où nous devons traverser 6 à 8 mètres vers l' ouest pour gagner la brèche. La neige fraîche est amoncelée sur un mètre de hauteur et en-dessous il y a de la vieille neige peu sûre, collant à peine à la glace et au verglas. Pour ce passage horizontal de quelques mètres, nous devons travailler durant une demi-heure à déblayer la route.

Et nous sommes maintenant au pied des fissures abruptes et enneigées qui montent à la Carmen. Belaieff s' élève directement de la brèche et son travail est ardu. L' onglée le prend et il souffle énergiquement dans ses mains pour les réchauffer. Les passages nous paraissent plus délicats et difficiles qu' à la Médiane. C' est sans doute à cause de la neige. Encore quelques fissures en gradins nous permettent de contourner le sommet est et nous arrivons à une vaste plate-forme. Une magnifique chevauchée nous amène au sommet, le plus beau de tous, je crois. Cela est cependant difficile à apprécier, tout étant tellement élancent audacieux dans les formes de ces aiguilles.

Pour la descente, je procède comme au Grand Diable du Grépon. Une corde dans chaque main je me laisse glisser à califourchon au grand dommage de mon fond de culotte qui dans une lutte contre un bec de granit ne se trouve pas le plus résistant. Jimmy préfère l' espace et il descend à son tour en un splendide rappel le long de la face sud.

Au pied de la chevauchée, nous plantons un piton à boucle dans une fissure et un rappel en surplomb nous amène à une bonne plate-forme. De là, nous descendons quelques mètres et, faisant un nouveau rappel, nous gagnons la brèche est de l' Isolée, puis la brèche ouest par un couloir neigeux et facile. Nous avons besoin de nous réconforter avant d' attaquer la plus dure escalade de ces Aiguilles du Diable. Il est 14 heures.

Nous nous rendons compte que ce qui nous attend maintenant n' est pas une petite affaire et nous tâchons de nous persuader réciproquement que l' autre est le meilleur grimpeur. Or, de mon côté, les arguments sont plus forts, car je porte le sac lourd et avec mes énormes bottines il m' arrive de peiner désespérément là où Jimmy en espadrilles est monté comme l' as des écureuils. De plus, quelque temps auparavant, j' ai reçu un fragment de sérac sur la cuisse et n' ai pas encore retrouvé tous mes moyens. Je suis peut-être aussi plus persuasif, car au bout de quelques minutes, Belaieff chausse pour la seconde fois les espadrilles ( la première fois avait été pour escalader la Médiane ) et sur la promesse que s' il ne réussit pas j' essayerai à mon tour, il se lance dans une escalade qui me paraît bien près de la limite de ce que l'on peut tenter. On peut bien dire que c' est « par les poils » qu' on y arrive. Ce n' est certainement pas encore une grimpée facile pour dames.

Enfin Jimmy a trois pitons de fer dans ses poches et le petit marteau à la ceinture; avec cela il saura bien se débrouiller!

Il faut d' abord descendre d' une quinzaine de mètres, puis escalader d' étroites fissures verticales jusqu' à un petit replat. La neige et le verglas sont désastreusement gênants. Les fissures montent ainsi toujours plus exiguës jusqu' à une langue rocheuse qui pend, formant surplomb. Pour l' atteindre, Jimmy plante un piton afin d' avoir une bonne prise pour le pied, car ses espadrilles mouillées et enneigées glissent.

La langue de rocher à sa gauche forme avec la paroi sur laquelle elle pend une fente assez large pour permettre de coincer les jambes et de se reposer. De là, Charlet plante un piolet dans une rainure à gauche pour pouvoir traverser et se hisser jusque sur l' arête que l'on doit ensuite chevaucher. Cette manœuvre paraît compliquée et Jimmy me demande de reprendre le piolet que j' avais attaché à la corde afin qu' il puisse l' amener à lui. Mais le maudit piolet pend au milieu de la paroi et je ne puis l' atteindre. Je dois monter sur quelques blocs et je reprends le piolet; mais en redescendant à la brèche, j' ébranle un rocher qui se détache et tombe sur la corde risquant ainsi de nous déséquilibrer. Heureusement, la secousse n' a pas fait sortir du polygone de sustentation la verticale abaissée de mon centre de gravité et je regagne la brèche pour surveiller la suite des opérations.

Juste sous le second surplomb, Jimmy fixe un piton avec un mousqueton dans lequel passe la corde en sorte qu' il est relativement assuré. D' une enjambée, il sort sur la gauche de sa fissure et attrappe la crête de la main gauche, aussi haut que possible. Souple comme un chat, il parvient sur l' arête, l' étreint, la chevauche et atteint une bonne prise en son sommet. Mais voici que la corde passant dans le mousqueton coince sous le surplomb et mon camarade a beaucoup de peine à l' amener à lui. Encore une grimpée de quelques mètres délicats le placent sur une petite plate-forme d' où il peut m' assurer. Or, notre corde de 25 mètres va juste de là où il est au bas des fissures. La corde de rappel en bandoulière, il me faut aussi monter.

Malheureusement, la corde qui m' assure glisse mal dans le mousqueton à cause du surplomb et Jimmy ne peut me soutenir. C' est bien juste si mes forces suffisent à me soulever pour franchir ces fissures exténuantes, puis, arrivé à la traversée, je m' aperçois que les prises déjà si étroites pour les espadrilles n' existent plus pour mes grosses chaussures à clous. Enfin j' accroche l' arête... 0h, qu' elle est lisse! Et rampant désespérément, j' atteins enfin la prise, puis, bientôt après, Jimmy.

De là, comme pour récompenser le grimpeur de ses efforts, une escalade jolie et facile de 40 mètres conduit au sommet. Vite nous faisons quelques photographies, puis nous redescendons du côté opposé. D' abord nous varappons, puis, par la corde double, nous descendons en pleine paroi à six mètres à gauche de la brèche. Nous nous pendulons pour y parvenir.

Il est 15 h. 30 et nous n' avons pas une minute à perdre. Nous avions calculé que, quittant le pied de l' Isolée à 16 heures au plus tard, nous atteindrions le dépôt de nos crampons et de nos provisions à la tombée de la nuit. A 16 heures, nous quittons donc la brèche et à notre grand étonnement, sans nous être pressés, à 16 h. 3/4 nous passions déjà par dessus le sommet du Mont Blanc du Tacul.

Depuis un moment, l' orage gronde du côté de Bionnassay et d' énormes nuages nous entourent. Nous ne savons pas exactement où descendre. Nous suivons d' abord une croupe neigeuse, puis dans la face nous nous trouvons sur de la neige poudreuse recouvrant de la neige dure. Nous sommes obligés de descendre à reculons en plantant la pointe des pieds. Une énorme crevasse nous fait faire un long détour à gauche, puis nous arrivons au haut d' un mur de glace. Nous y trouvons heureusement des chevilles de bois et nous y faisons le neuvième et dernier rappel de la journée.

Au col du Midi, les nuages roulent en tous sens et l' éclairage par le soleil couchant est splendide. Au bas de l' Allée Blanche, dans laquelle nous sommes descendus lestement, nous retrouvons nos crampons et nos provisions, en particulier des poires dont nous garderons le souvenir.

Il est 19 h. 1/2. Dans une demi-heure, il fera nuit. " Vite nous nous élançons sur les traces du col des Flambeaux qui mènent au refuge Torino. Mais la nuit s' épaissit et les traces ont fondu au soleil. Peu à peu nous les perdons et arrivons dans un labyrinthe d' énormes pots qui nous barrent absolument la route. Nous essayons de passer en tournant par en haut; peine perdue! Nous décidons de revenir sur nos pas et de suivre les premières traces fraîches que nous rencontrerons où que ce soit qu' elles mènent. Nous les perdîmes du reste maintes fois. Nous dûmes souvent chercher pendant de longs moments en suivant les bords de crevasses enchevêtrées; la lanterne vacillante n' éclai pas bien loin et toutes nos bougies y passèrent les unes après les autres. Puis, nous divaguions; la fatigue emmenait nos esprits bien loin de la réalité: Je prenais Jimmy pour un autre de mes compagnons et lui parlais de choses étranges, tandis que lui était convaincu que nous étions trois, sans pouvoir très bien préciser qui était le troisième.

Enfin, à minuit et demi, nous atteignons le refuge du Requin. On dort mieux dans une cabane qu' au milieu des séracs comme cela aurait bien pu nous arriver. Notre sommeil fut si profond que nous n' avons entendu aucune des caravanes partant le matin, et c' est bons derniers que, sous un soleil réconfortant, nous prenons notre petit déjeûner sur la terrasse de la cabane.

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