Traversée des Drus. 27 août 1936

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Avec 6 illustrations.Par G. L. Rossât.

Ces deux fines aiguilles, sœurs jumelles de l' arête ouest de l' Aiguille Verte, tentaient depuis longtemps nos imaginations et hantaient nos rêves. Des récits comme la nuit des Drus de Ch. Gos, une conférence de M. Yunker de Vevey faite à la section avaient encore augmenté notre envie à tous deux, Arnold Balissat et moi-même, d' aller nous mesurer avec ces parois et ces cheminées si rébarbatives, si raides, que le carnet de Guido Rey lui-même était muet sur certains passages. La réflexion du guide Ange: « Vous savez, Monsieur Rey, ça, ce sont quand même des montagnes trop difficiles... » excitait au plus haut point notre curiosité.

Au refuge du Couvercle, Arthur Ravanel, consulté en ami, nous avait dit: « Vous pouvez y aller. Voilà 10 jours que le beau temps dure, ça sera possible. » Encouragés, nous quittons la sympathique cabane vers 10 heures du matin, le 26 août. Nous avions dû attendre l' arrivée du porteur qui nous montait des films pour la journée du lendemain. Nous renonçons sans regrets à la traversée des Grands Charmoz, envisagée un moment comme pis-aller: concession honteuse à la raison « père de famille » et à l' âme trouble et lâche qui veille au fond de chacun de nous; concession à Sancho Pança, affront à Don Quichotte. Parodiant Daudet, on aurait pu représenter ainsi les deux hommes qui se combattaient en nous, en moi du moins.

Don Quichotte, très exalté: Couvre-toi de gloire, Rossât.

Pança, très calme: Rossât, couvre-toi de flanelles.

Don Quichotte, de plus en plus exalté: Des pitons, des mousquetons, des espadrilles, des rappels!

Pança, de plus en plus calme: Une couverture, une bonne sieste, là, au soleil, sur ces gazons confortables.

Don Quichotte, hors de lui: Aux Drus! partons pour les Drus, la traversée de l' ouest à l' est.

Pança: Rentre chez toi. Un lit moelleux t' attend, des grillades au beurre

Les paysages chaotiques de la rive droite de la Mer de Glace dissipent les dernières protestations de Sancho Pança. Après avoir passé par bien des moraines croulantes, sauté sur bien des blocs chancelants, nous découvrons sous les contreforts du Moine, entre la muraille et lamoraine, un étang ravissant. Si on se baignait!

Aussitôt dit, aussitôt accepté.

Vers 13 heures nous reprenons le sentier de la moraine, cette fois. Très vite nous arrivons au Lac de Charpoua, délicieux miroir où se reflètent les Grandes Jorasses.

Nous délestons nos sacs de tout poids inutile et entassons tout ce matériel: crampons, guides, boîtes vides, sous un gros bloc de granit. Il est 13 h. 30 quand nous attaquons le sentier entre les deux torrents. Sentier de chèvres, taillé dans les falaises polies par le glacier depuis des siècles.

Nous rejoignons la moraine et remontons à bonne allure cette pente qui semble interminable. Le soleil tape dur. Une halte près du torrent nous rafraîchit. Enfin, nous touchons au Rognon. De nouveau les marches taillées dans la paroi, des cheminées. Il est 16 heures quand nous poussons la porte du refuge vide. Tout est en ordre.

Le livre de la cabane ne porte aucune mention relative aux Drus. Nous y serons donc les premiers cette année. Seuls Lambert et Boulaz ont essayé le couloir en Y. Toutes les caravanes ont battu en retraite, chassées par le mauvais temps.

Nous nous restaurons. Le primus marche à merveille. Nous faisons l' inventaire de nos provisions, préparons les sacs pour le lendemain.

A 18 heures nous partons reconnaître la traversée du glacier.

En 30 minutes nous sommes à la hauteur de la langue de neige qu' il faut rejoindre. Le vallon neigeux caractéristique est bien là, à notre gauche.

Prudemment, je tasse la neige molle sous mes pieds.

Mais diable, où faut-il passer?

Le seul itinéraire possible file là devant nous, mais à droite, les séracs menacent dangereusement.

Allons voir.

Je tate un pont, je me hasarde quand un craquement sinistre remplit la combe et là, à dix mètres devant nous, s' abat un déluge de glace. Le sérac est tombé...

Mon ami a dit: « Ohi charrette 1 » Nous restons là, un peu émus tout de même, attendant la suite.

Cinq minutes se passent. Tout est calme.

Alors quoi, il faut y aller 1 Nous abordons les gros blocs bleuâtres et les traversons au pas de course, titubant sur ces surfaces polies comme miroir.

Ouf, ça y est, nous sommes passés I Plus loin c' est un dédale de crevasses, de murs, de ponts. Lentement nous escaladons, traversons, contournons.

Finalement, la partie tourmentée est derrière nous. Deux chemins semblent nous offrir l' issue cherchée.

Là, à droite un mur de glace de 12 m. de haut, parcouru de droite à gauche par une sorte de vire nous mènerait au dernier névé.

A gauche une lame de glace nous conduirait sous la paroi qui se continue jusqu' aux rochers des Drus. Mais la crevasse qui commence devant nous va s' élargissant, et le passage sur le névé, dominant de plusieurs mètres, a l' air impraticable.

C' est donc bien là, devant nous, que je dois forcer le passage.

Il est 18 h. 45 quand je commence à tailler et à m' élever dans ma vire. Ohi qu' elle est inconfortableI Les glaçons et le surplomb qui me dominent m' envoient de véritables ruisseaux glacés qui s' insinuent désagréablement dans ma manche droite.

Je gagne 2 m ., puis 4, puis 5. J' échappe aux ruisseaux, mais ma position n' est guère plus enviable.

Ma vire s' amincit, la paroi à droite se rapproche désagréablement. Je domine exactement une terrible crevasse dont j' aime mieux ne pas scruter la profondeur, et pourtant il me faut avancer!

Des prises pour les mains sont nécessaires. Je gagne encore un mètre.

Mais quoi, que se passe-t-il? Les lois de la physique, les lois inexorables qui affirment que le corps est en équilibre instable lorsque la perpendiculaire abaissée du centre de gravité touche le bord du polygone de sustentation, ces lois vont-elles nous barrer la route des Drus? Je taille encore une marche, là, à gauche, précautionneusement, à tout petits coups insistants.

Il faut y insinuer le pied gauche.

Essayons,... non cela ne va pas.

Une prise là, à droite, pour la main.

Allons-y... Non, cela ne va encore pas...

— Ecoute, Arnold, je crois que je ne peux pas passer.

— Huml il faudrait voir éventuellement à gauche...

Eh bien non, les Drus, nous les aurons 1 « Envoie-moi ton piolet par la corde. » D' une main et des dents je hisse l' instrument. Par bonheur la glace, granuleuse et ramollie par le soleil, est assez dense cependant pour maintenir solidement le piolet. Je fiche celui d' Arnold obliquement dans la paroi. J' ob ainsi l' appui suffisant, mais indispensable pour mes pieds. Je quitte résolument ma vire par quelques marches à gauche et j' attaque le mur de front. Je monte sur mon propre piolet, taille avec l' instrument libéré. Je sors mon couteau militaire, pour les prises des mains.

Je répète plusieurs fois l' opération.

Je me hisse précautionneusement.

0h là! quel malheurI Je heurte du front mon couteau fiché dans la glace. Il dégringole et disparaît définitivement dans le gouffre, là-dessous.

Encore quelques efforts. Je rejoins une partie moins redressée. La progression est plus rapide. Je quitte mon perchoir. L' ivresse de la victoire me fait battre le cœur.

— Ça y est, j' y suis, mon vieux!

— Alors bon, et comment cela va-t-il plus loin?

— Plus loin, on y est, c' est le névé tout uni, jusqu' aux rochers.

— Alors, redescends vite, car il se fait tard.

Il est 19 h. 45. Il m' a fallu une grande heure pour forcer ce vilain passage.

Descendre sans aide, il n' y faut pas songer. Laisser un piolet comme piton et descendre en double, cela ne nous sourit guère.

Je taille alors à la hâte un champignon dans la glace. Je glisse le milieu de la corde derrière et, vivement, je me laisse glisser de marche en marche.

20 heures. Trempé, mais heureux, j' ai rejoint Arnold, haletant.

La porte des Drus est ouverte, entr'ouverte!...

Il est 21 heures quand nous réintégrons l' hospitalier refuge. 22 heures quand nous nous roulons dans nos couvertures.

2 heures, debout!

Le primus ronfle avec un bruit de moteur d' avion.

Si nous avions de grands pitons à glace, le passage du mur serait bien plus facile! Nous furetons un peu partout. Arnold possède une grande fiche à rideau quadrangulaire. Je déniche un demi-bâton de ski de noisetier, de 60 cm.

L' appointir est bientôt fait. Ce sera pour l' homme sans piolet. Je le fourre dans mon sac, car c' est lui qui nous accompagnera durant la traversée. Celui d' Arnold est neuf, et ce garçon est soigneux...

3 h. 20. Nous remontons nos traces de la veille. A 4 heures nous sommes au pied du mur. Arnold éclaire le passage avec son projecteur1 électrique. Les trous de la veille ont gelé. Le piolet y tient bien. Cet engin entre les dents, je grimpe dans la vire. Plus haut le bâton de noisetier fait merveille. Il me donne la seconde prise tant nécessaire à l' équilibre. C' est une véritable providence.

D' en haut, j' assure solidement Arnold. Au bout de 10 minutes la figure sympathique du copain émerge de l' ombre. Un crochet à rideau dans la dextre, une « crosse » de charpentier dans la senestre, il monte, le sourire aux lèvres, tel une mouche sur du verre.

Le névé terminal est raide. Bientôt il faut tailler, car nous sommes sans crampons. Le jour pointe, il est tout à fait là quand nous abordons les rochers. Il est 5 h. 20.

Nous suivons des vires faciles, obliquant à gauche. Bientôt il faut marcher horizontalement, puis redescendre pour gagner le fond du grand couloir en Y où persistent quelques taches de neige.

Rapidement nous prenons de l' altitude. Le granit est excellent, le chemin facile. Délaissant la branche de droite à cause de la neige et des chutes de pierres, nous montons droit devant nous. L' arête est là tout près. Il s' agit de laisser le grand gendarme à notre gauche et de rejoindre l' autre couloir qui nous mènera à la salle du déjeuner, dernier replat avant l' attaque de la paroi.

Arnold a pris la tête. Il varappe prudemment dans une haute cheminée aboutissant à un col. Je le rejoins. De l' autre côté il faut redescendre pour continuer ensuite horizontalement.

Un rappel facilite le passage.

Malheureusement la corde ne revient pas.

Pendant que mon ami remonte la décrocher, j' explore la suite. J' ai l' impression que nous sommes trop haut. Nous cherchons les meilleures spéculations. Arnold varappe au-dessus de moi. Nous nous déplaçons obliquement vers la droite, finalement le col est atteint. Mais que de temps perdu. Il est déjà 7 h. 20.

La vue sur les flammes de pierres de Guido Rey est impressionnante, pas autant cependant que la proximité, l' imminence de la paroi du Dru.

Nous relisons le guide.Voici le petit névé qu' il faut suivre.Voici la première cheminée.Voici même là-haut le premier anneau de corde.

Reposés, alertes, tout l' esprit tendu vers la magnifique aventure, nous partons à 8 heures.

Très vite, la partie s' annonce sérieuse. Des vires, des cheminées, des dalles à traverser. Partout des traces; on peut choisir son itinéraire. Mais bientôt quelques cheminées verticales nous ramènent implacablement sur l' arête.

Là, plus de blocs instables... plus d' entassements de débris. Nous prenons contact avec l' ossature même du Dru. Une grande cheminée nous élève de quelque trente mètres. Le guide Vallot conseille alors de passer à gauche, sur le flanc face au Montanvers. J' y vais voir. Il faut redescendre un peu pour ensuite s' élever dans des fentes courant dans une paroi verticale. Des feuillets, des cheminées se suivent.

Je me charge du sac d' Arnold avec son piolet, et mon copain prend la tête. Par endroit les rétablissements sont si durs, les fentes si étroites que mon camarade a pitié de moi. Il hisse le sac; soulagé, je le rejoins.

Quelle montagne, elle ne déçoit pas!

Petit à petit, toujours dans la paroi ouest, nous nous rapprochons d' une sorte de col ensoleillé. C' est l' endroit où, d' après le guide Vallot, l' arête se perd définitivement dans la paroi. Il est 10 heures quand nous nous y installons. Des entassements de pierres sur la dalle, là à côté, marquent l' emplacement d' un bivouac. Serait-ce celui de Guido Rey en 1905? Pourtant il parle d' un balcon en pleine paroi! D' ici, le guide n' indique plus rien. Il faut se fier au sens de la direction du chef. Des pitons et des anneaux de corde devront indiquer approximativement l' itinéraire. Nous prenons quelques photos ( les dernières de la grimpée ). J' ai chaussé mes espadrilles. Déchargé, léger, en pleine forme, je pars en direction du sommet.

Toutes les lignes sont verticales, redressées, les fissures où nous peinons sont étroites, les vires coupant la paroi terriblement exposées.

Pourtant, c' est avec entrain que nous cheminons. Le soleil est chaud, l' air parfaitement calme. Le Mont Blanc reste découvert, le temps est au beau; de ce côté aucun souci à se faire.

Le souci viendra plutôt de là, au-dessus de nous. Les dalles, les fissures où je ramone sont déjà par-ci par-là toutes ruisselantes. La chaleur fond les névés supérieurs. Tout en hissant le sac ( il n' est plus question ici de varapper avec ce « modzon » sur le dos ), je sens l' humidité qui traverse la semelle de corde.

Tout à coup, un replat large de 80 cm.! Une sorte de vire qui court tout à travers de la montagne: au fond une veine de pierre blanche cristalline, épaisse de 30 cm. environ, « la Veine de quartz ».

Au-dessus, c' est le surplomb. Il faut chercher le passage à droite, direction Grand Dru qui nous domine, tout proche.

Très vite, nous nous heurtons à un mur fauve, sorte de bastion d' aspect rébarbatif.

L' escalade directe! nous n' y songeons pas. Mais là à droite, peut-être ces cheminées seront-elles praticables? Je pars 25 mètres.

La première est un véritable ruisseau. Là, on ne passe pas. Arnold me rejoint. La deuxième est pire, noire, suintante, elle se termine là-haut par un surplomb impossible.

Chercher plus loin à droite nous mènerait sous le Grand Dru, c' est donc là, à gauche, qu' est le passage.

Délicatement, je rejoins la base d' une fissure au pied du bastion. Je marche littéralement dans l' eau. Je me rétablis sur un petit replat triangulaire marquant la base de la fissure; je me redresse.

O surprise! là, au-dessus de moi, sont fichés deux pitons de fer. Le premier à la hauteur de ma main, le second plus haut, à 3 m. environ. Nous sommes sur le bon passage.

TRAVERSÉE DES DRUS.

C' est probablement là que devrait se trouver la corde fixe dont parle le guide. Mais nous ne l' apercevons nulle part.

Ramoner cette fissure, il n' y faut pas songer. C' est un V très ouvert sans prise d' aucune sorte. Les deux faces du dièdre s' arrondissent à gauche et à droite s' atténuant brusquement en une fente centrale où sont fiches les deux pitons. On ne peut y introduire la main ou le poing.

Le deuxième piton est inaccessible.

J' appelle Arnold. Sur ses épaules m' élevant, tel le renard de la fable, je pourrai peut-être m' échapper par en haut.

Mais il y a moins de place ici qu' au fond du puits de La Fontaine. Je haie d' abord le sac, il se coince exactement sur le replat. L' index dans le piton, jambes écartées, je maintiens Arnold qui réussit à se placer à croupetons, face à la montagne, entre mes jambes, devant le sac.

Je pose l' un après l' autre mes pieds sur ses robustes épaules. Cela fait 50 cm. Il me manque encore 1 mètre pour atteindre le piton supérieur.

— Arnold, soulève-toi 1Je ne peux pas, je suis trop bas.

— Attends, je vais t' aider...

Les deux mains fichées au fond de la fissure, appuyant les deux avant-bras en opposition, je me soulève... un peu. Merveille, mon tremplin monte de 20 cm. Encore une fois, ça monte de 30 cm. Un effort encore, Arnold se redresse. J' atteins le piton, je le dépasse...

J' ai quitté les épaules tutélaires. Je m' élève sur l' anneau. Des prises minuscules, mais sûres, me donnent des ailes.

Le mauvais passage, le seul vraiment dur de tout le Petit Dru, est vaincu.

Plus haut, des cheminées nous ramènent sur la gauche. Un petit mur de quelques mètres, un bout d' arête, les difficultés cessent brusquement. Le sommet est là.

Il est midi 30.

Je serre la main d' Arnold. Il paraît déçu. Est-ce le sac qui l' a fatigué?

Inspection du sommet. La vierge « souriant aux vastes étendues » a disparu. Probablement un orage l' a expédiée dans les profondeurs de la Charpoua. Nous ne trouvons même pas son socle ni ses scellements. Ravanel avait raison. Il nous avait annoncé:

— On a vole la Madone aux Drus!

A 13 heures, nous nous agitons un peu.

J' opine pour la descente directe du Petit Dru. ( C' est Panca qui tente un dernier effort. ) Par bonheur, Arnold propose la traversée: — Puisqu' on est là! Un bivouac par le beau temps n' a rien de déplaisant...

— Allons-y! mais tu prends la tête de la cordée.

— Eventuellement...

A 13 h. 30 nous avons remonté les plaques de la face du Grand Dru. Nous sommes sous le surplomb.

Le guide Vallot indique clairement que la fissure en Z se trouve sur le versant du Nant Blanc.

Nous longeons le tas de neige triangulaire et nous nous engageons résolument dans cette terrible face nord x ).

Ni Arnold ni moi n' avons l' idée de lever la tête et de chercher le passage en Z là au-dessus, dans un beau rocher sec 2 ). 10 minutes, 20 minutes se passent. Arnold m' appelle. Diable, c' est mauvais; la vire se rétrécit et aboutit à un large couloir de neige et de glace qui tourne et se perd dans la direction du sommet.

Arnold a fiché un piton dans une fissure et file la corde. Je m' établis à croupetons près de lui. Je l' assure de la même manière pendant qu' il attaque le couloir de glace.

Lentement, ô combien lentement! la corde glisse dans le mousqueton. Enfin, l' ordre de monter m' arrive.

Je rejoins mon ami dans le couloir, 10 m. plus haut. Il a trouvé une pointe de rocher où il assure. Je prends sa place et il repart. Le couloir laisse espérer une sortie praticable en haut à droite. Arnold taille longuement dans cette direction. Mes pieds mouillés se refroidissent rapidement dans ces marches de glace.

20 minutes, demi-heure passe. Je n' ai d' autre occupation que de changer de pied dans la marche et de regarder glisser la corde devant moi, centimètre par centimètre, d' écouter le friselis des morceaux de glace qui disparaissent en dessous, dans l' abîme.

J' ai tout loisir pour observer le vide sans fond du Nant Blanc qui se creuse sous nos pieds. Des nuées blanches, brouillards des après-midi de beau temps, viennent y jouer et ajoutent encore à la grandeur sauvage du paysage. Ma pensée vagabonde. Elle évoque, par contraste, le calme de la vie des Lausannois, par un après-midi d' été. On flâne à St-François, on stationne paresseusement aux devantures; puis c' est la mélodie du « comte de Gruyère » x ) En 1929, le 20 juillet, MM. Laffont et Artaud paraissent avoir commis la même erreur d' itinéraire. Arrivés au-dessus des plaques, à la hauteur de la tache de neige triangulaire et caractéristique, ils se sont engagés par « une vire étroite, dans le flanc nord, dominant le Nant Blanc », aboutissant à une « pente de glace luisante et sévère, descendant d' une paroi rocheuse de dix mètres de hauteur, où s' entaille une noire cheminée encombrée de surplombs. Où est la fissure en Z? » ( Aux Drus, plaquette par Jean Arlaud, Toulouse, rue des Bayards, 1930, p. 26. ) Le guide Vallot de la chaîne de l' Aiguille Verte doit être corrigé ainsi à l' itinéraire ( 91 ), page 126, ligne 28:

« En passant sous le surplomb, une autre vire horizontale permet de rejoindre l' arête. » Ici biffer « puis de gagner la face nord par laquelle se termine l' escalade » et remplacer cette phrase par la suivante:

« De l' arête, où se trouve une tache de neige triangulaire caractéristique et un bloc généralement ceinturé de vieux anneaux, chercher la fissure en Z directement au-dessus de soi, dans la continuation de l' arête. La cheminée mentionnée ligne 31 se trouve à 6 m. au-dessus. Elle est nettement visible du sommet du Petit Dru, dominant la Brèche. Ce n' est qu' après en avoir atteint le haut qu' on passe dans la face nord pour terminer l' ascension par le versant du Nant Blanc proprement dit. » Le croquis de H. Bregeault, p. 126, induit nettement en erreur les cordées non pré-venues. Le 3e quart de l' ascension ne devrait pas être dessiné en pointillé. Le surplomb est « en réalité » un peu plus à droite et ne peut donc se découper sur le ciel.

qui m' obsède et recommence à tourner dans ma tête, comme dans une boîte à musique.

Que se passe-t-il là-haut? Je n' ose plus interroger. Mais la corde redescend...

Le dessus est dallé, glacé, infranchissable...

Alors quoi! c' est la défaite, le retour?

Non, Arnold repart plus à gauche, vers une cheminée se terminant par un surplomb. Une pierre y est coincée. C' est par là qu' il va forcer le passage.

Il plante un piton dans la face de droite, engage son piolet au-dessus de sa tête.

Maintenant, il est debout sur son piolet, il pose son pied droit sur un deuxième piton. Il balaie la neige avec ses doigts, dégage les prises avec son couteau.

Il a réussi son rétablissement au-dessus de la dalle. J' interroge anxieux, n' osant croire à la victoire.

— Tu es solide? je puis monter?

— Je ne peux pas assurer, mais viens seulement...

Je gagne la fissure, bigre! le fond est en glace, les marches inexistantes.

J' essaie de me rétablir sur le piton. Impossible, je halette sans succès. Je m' épuise. Mes tricounis rayent désespérément la glace noire de la cheminée. Je rétrograde...

— Arnold, donne de la corde, tu vas hisser le sac et le piolet.

C' est un problème compliqué que d' attacher un piolet, d' enlever son sac, l' amarrer à la corde, un pied sur un piton, un autre sur une minuscule marche de glace, avec le glacier du Nant Blanc là-dessous, à mille mètres...

Enfin je suis délesté. Mon pauvre sac est parti, grinçant de tous ses ar-dillons aux aspérités du granit.

Je surmonte ce mauvais pas, mais non sans un sentiment d' admiration et de reconnaissance pour mon ami qui a forcé tout seul et premier ce terrible passage.

Une arête neigeuse s' incurve, tourne à droite. Un gros bloc fendu, c' est le sommet du Grand Dru ( 3755 ). Il est 16 heures. Nous dominons le Petit, de 22 mètres seulement ( 3733 ). Il nous a fallu 3 heures pour gagner ces quelques mètres! Nous soufflons un peu. La gourde est mise à contribution. Des fruits secs. Nous ne nous accordons pas même une pipe.

La descente du Grand Dru nous appelle. Nous connaissons par cœur le guide Vallot, mais c' est l' itinéraire de montée. Il faut donc se le réciter à rebours pour s' y reconnaître.

Nous suivons l' arête, elle finit brusquement sur l' à de la brèche du Pic sans Nom. Une cheminée est là à droite.

Arnold est déjà en bas.

Je le rejoins.

Mon ami a repéré l' emplacement d' un rappel. A son idée, en tirant assez à gauche, c'est-à-dire en se tenant le plus près possible de l' arête, on évitera peut-être le passage du Pendule. Ma corde se raccourcit de quelques mètres, car nous n' avons plus de cordelette pour confectionner les anneaux.

Un deuxième rappel de 30 mètres.

— Voilà l' Echelle, me crie Arnold. C' est là en effet que pourrit l' échelle de Dent et Burgener, depuis 1878...

Nous sommes à la place du déjeuner. ( Il y en a décidément partout. ) Voici le Pendule.

C' est un mur qu' il faut remonter obliquement. Arnold sur la plateforme inférieure, moi-même 5 mètres plus haut, nous lançons la corde de caravane d' un même élan. Elle se croche; elle tient.

Le passage est vite surmonté.

Un gros piton de fer indique le rappel suivant, un mur de 10 mètres de haut.

Comment diable, les ascensionnistes du Grand Dru passent-ils à la montée? Nous n' avons pas le loisir de résoudre ce problème.

Les ombres s' allongent sur les glaciers. L' Aiguille Sans Nom prend une teinte rose. La nuit est bientôt là.

Encore deux rappels. Deux fois le couteau d' Arnold tranche le manille précieux; puis le couloir se fait plus facile.

Comme « rien » ne descend, nous empruntons le fond même du couloir, tout marqué de chutes de pierres. C' est une véritable fuite dans l' ombre grandissante.

Voici le névé; un rappel encore. Je suis sur la neige. Je m' avance au bord de la rimaye... Pas de pont, mais un surplomb de 5 à 6 mètres.

La nuit est tout-à-fait là quand Arnold m' a rejoint. Il prend tout à droite et descend doucement en rappel sur le fond de la rimaye.

— C' est bon, ça tient 1 II est déjà remonté sur l' autre lèvre.

Je le suis.

A 21 heures, nous avons plié la corde de rappel et nous sommes prêts à descendre sur le glacier.

Par bonheur, j' ai encore de la bougie et la lune est à son premier quartier. Elle éclaire magnifiquement le cirque glaciaire d' une sauvagerie sans pareille.

Nous dévalons rapidement. Nous avons repéré le passage d' en haut. Il faut remonter sous le Cardinal, longer, dans les pentes du névé, une grande crevasse pour rejoindre le replat du glacier plus bas.

Il est 23 h. 20 quand nous heurtons au refuge de la Charpoua.

Deux Anglais y dorment qui tenteront le lendemain l' ascension du Grand Dru.

Traversée de 20 heures, sans une fausse manœuvre, sans une glissade, sans un faux-pas x ). Nous nous endormons côte à côte, dans une fraternité confiante que nous sentons indissoluble, dans un sentiment de plénitude exquise et de force renouvelée.

La journée a été bonne... Sancho Panca ne pipe mot.

Il mettra du temps à se remettre de ce coup-là!

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