Trois explorations dans les Andes de Patagonie

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par Serge Herzen

Première ascension du Cerro Lopez ( Torre Norte),Fm ) du Cerro Grande et du Cerro EscondidoAvec 2 illustrations ( 94, 95Section de Jaman ) Cerro Grande Au début de la saison suivante, Don Emilio Frey, président du Club Andin de Bariloche, m' entraîna mystérieusement dans un coin de son parc. « Je connais, me dit-il, une montagne qui vous intéressera. Tous les voyageurs qui se dirigent vers le Sud la remarquent, du côté de la frontière chilienne, à une centaine de kilomètres d' ici. C' est un grand sommet fourchu dominant un glacier. On doit pouvoir s' y rendre par le Lago Escondido, situé sur son versant nord. » Muni de ces maigres indications, d' un vague croquis et d' une lettre de recommandation pour les habitants de la dernière vallée à traverser, je partis avec notre compatriote Raymond Meylan à la découverte de cette montagne.

Après trois heures de secousses et de virages, le petit omnibus rouge qui court le long de la Cordillère nous déposait devant une auberge isolée, dont le patron nous fournit un cheval avec bât, pour porter les sacs et la tente. Un grand chien noir, compagnon inséparable du cheval, se joignit à nous pour compléter le groupe. Pour arriver au Lago Escondido, il fallait parcourir une quarantaine de kilomètres, d' abord par le petit sentier qui descend vers le Rio Foyel, puis le long d' une piste à peine marquée, ouverte récemment par un ingénieur du cadastre. La traversée du Foyel, large et impétueux, faillit me coûter cher, car j' avais commis l' imprudence de retirer mes chaussures et les galets du fond n' offraient aucune prise pour résister au courant; aussi Raymond jugea-t-il plus prudent de se hisser sur le cheval, derrière le bât. A la nuit tombante, fatigués par une interminable montée, nous arrivions sur les rives sauvages du Lago Escondido, totalement inhabitées, et nous dressions la tente entre les troncs d' arbres abattus et brûlés par un récent incendie.

Le lendemain nous commençâmes l' ascension en enfonçant jusqu' aux mollets dans la cendre fine qui s' élevait en poussière et se collait aux visages. Mais une amère déception nous attendait sur l' arête où nous prenions pied au début de l' après: nous n' étions pas sur « notre » montagne! Celle-ci se dressait à présent devant nous, mais deux vallées nous en séparaient encore. Après un bref conciliabule, nous décidons d' aller de l' avant, malgré le manque de provisions suffisantes et de matériel de camping. Une joyeuse « routschée » européenne dans les cailloux nous amène au bas de la première pente. Pour gagner l' arête suivante, nous livrons une bataille épique contre d' épais taillis où s' accrochent bras, jambes, sacs, chapeaux et piolets, et à la fin de l' après nous débouchons, couverts d' égratignures et les vêtements en lambeaux, dans une délicieuse prairie que nous baptisons Pampa Chica, cette fois au pied même de notre montagne, qui nous domine de huit cents mètres environ.

Le souvenir de cette nuit passée à Pampa Chica, au milieu d' un cirque de montagnes que des humaius voyaient pour la première fois, restera long- temps vivace dans notre mémoire. Les couleurs de la végétation, du ciel et des rochers se fondent l' une après l' autre, un vent froid descend du glacier tout proche, et nous allumons le grand feu soigneusement préparé à l' avance. Allongés sur le côté, nous nous rôtissons alternativement la face et le dos, tandis que de l' autre côté le froid s' insinue dans nos chairs. Toutes les heures nous avalons une tasse de café bouillant pour passer le temps et activer la circulation. A 4 heures du matin, je m' endors. A 4 heures 10, je suis réveillé par un léger crépitement sur le capuchon de mon anorak. Il pleut! Nous nous levons d' un bond, éteignons le feu à tout hasard et courons nous réfugier sous un gros bloc de pierre. Durant six heures nous grelottons de froid sous les bourrasques qui s' engouffrent en hurlant dans notre refuge précaire, tandis que des tourbillons de neige dansent dans la brume au-dessus de la prairie.

A 10 heures du matin il cesse de neiger. Par la voie repérée la veille, nous faisons une tentative d' ascension, et la chance nous accompagne cette fois, car la brume se dissipe au fur et à mesure que nous nous élevons dans le premier couloir de pierraille. Au-dessus, c' est l' arête parsemée de tours et de gendarmes branlants. Nous la franchissons après l' avoir longée un bon moment et chaussons les crampons pour terminer la montée de l' autre côté, sur le bord du glacier. Le sommet commence à se montrer à notre droite, sous la forme d' un éperon rocheux que nous abordons en crampons et escaladons sans reprendre haleine. La montagne est à nous! Nous la baptisons Cerro Grande, car malgré sa faible altitude — 2200 mètres environ — elle domine toute la région dans un rayon d' une cinquantaine de kilomètres, et après avoir érigé le cairn traditionnel nous y déposons une boîte à conserves avec nos noms et la date.

Le même jour, en marche forcée, nous regagnons la rive du Lago Escondido pour rendre un peu de liberté au pauvre cheval qui est resté deux jours et une nuit attaché au même arbre. Notre petite tente nous semble un palais, et à la lueur d' une bougie qui constitue à la fois tout le chauffage et tout l' éclairage, nous évoquons les trente-six belles heures passées là-haut, tandis que le ressac clapote doucement sur la grève et que le cheval arrache de temps en temps une branche touffue qu' il savoure avec des soupirs de satisfaction.

Loin du monde... Telle est l' impression que nous avons ressentie pour la première fois, avec une singulière acuité, sur les bords du Lago Escondido. Car l' éloignement y est triple: par la distance qui vous sépare des routes — huit à dix lieues de forêts et de pistes à peine marquées —, par le long ruban de chemin poussiéreux qu' il faut parcourir pour gagner le village le plus proche — une centaine de kilomètres —, et par les immenses étendues désertiques qui s' interposent entre toute cette région et les centres dits « civilisés ».

Cerro Escondido Une photographie prise innocemment au cours de l' ascension du Cerro Grande devait soulever l' étonnement de mes compagnons andinistes. Elle représentait une montagne dont personne jusqu' alors n' avait soupçonné l' existence. Nous nous empressâmes de la baptiser « Cerro Escondido » — la montagne cachée — et d' en préparer l' attaque.

Le 23 février 1946, une caravane hirsute et dépenaillée s' extrait laborieusement des épais taillis qui défendent l' accès de Pampa Chica. Cette fois nous sommes six: il y a là notre compatriote Suzanne Auroi et aussi Alex Hemmi, qui a décidé de suivre notre trace avec trois jeunes clients français afin de faire connaissance avec cette région propice aux découvertes. Le campement est installé entre les arbustes, en face du Cerro Grande qui m' adresse un salut amical.

Le lendemain, à 10 heures du matin, la cordée Auroi-Herzen attaque la pente neigeuse du Glacier Escondido. La neige est excellente et un bon coup de pied suffit pour façonner chaque marche. Hemmi suit à quelque distance avec ses trois touristes. Nous zigzaguons pour éviter les crevasses et la glace vive, et à 1 heure de l' après nous atteignons le pied de la première tour, celle de droite. Une heure d' escalade dans un magnifique rocher granitique nous conduit au sommet où nous élevons un cairn qui domine de loin les eaux paisibles du Lago Escondido.

Nous redescendons jusqu' au glacier que nous traversons dans sa partie supérieure pour attaquer la deuxième tour, qui constitue le vrai sommet Les dix premiers mètres, bien à pic, exigent de sérieux efforts, mais plus haut l' escalade est facile et il suffit de faire attention aux blocs branlants. Un vent furieux balaie, au sommet, les pierres que nous entassons avec une patience de fourmis, tandis que la cordée Hemmi s' approche en suivant notre pointillé sur le glacier, comme sur une photo où l'on aurait marqué l' itinéraire. Pampa Chica, tout au fond, baigne dans la brume verdâtre de la vallée.

En quelques minutes de joyeuse glissade, nous descendons la pente de neige dont la montée nous avait coûté plusieurs heures. Le campement nous accueille bientôt comme un foyer, et nous nous laissons tomber sur l' herbe sèche avec autant de plaisir que sur le plus moelleux des matelas.

Une nouvelle exploration a pris fin. Dans trois jours nous aurons regagné le village de Bariloche, et pour quatre d' entre nous ce sera bientôt l' Europe, la reprise de contact avec les Alpes de France et de Suisse. Faut-il l' avouer? L' andiniste qui se trouve sur le point de réintégrer son ancienne écorce d' alpi et de se mesurer à nouveau avec les géants familiers du Valais ou de Chamonix découvre qu' à son immense plaisir est mêlée une certaine angoisse. Angoisse du refuge surpeuplé où c' est la lutte pour le coin de table, pour le bout de paillasse. Angoisse des cordées qui s' entrecroisent sur les arêtes, qui se dépassent dans les couloirs de glace. Angoisse des compétitions alpines, du bruit et de la publicité. Et il se prend à rêver de bivouacs et d' igloos, de montagnes modestes et dédaignées, de longues marches d' approche par monts et par vaux...

Les Andes de Patagonie, avec leurs immenses régions encore inexplorées, offrent d' infinies perspectives aux amateurs de nature sauvage. Grâce au perfectionnement des moyens de transport, il est à prévoir qu' un nombre toujours plus grand d' alpinistes pourront s' y rendre; et leur expérience européenne, jointe à celle de nos inlassables compagnons du Club Andin de Bariloche, contribuera puissamment à développer et à étendre chaque jour davantage ce magnifique terrain de jeu de l' Amérique.

Feedback