Trois heures dans une crevasse de l'Aletschfîrn

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par J. K. de F.

Arrivé au Jungfraujoch à midi, le mardi 1er mars, pour poursuivre à la Forschungsstation mes recherches sur les mouvements de l' atmosphère par cinematographic des nuages, j' y trouvai un temps peu propice à mon travail: le col était dans le brouillard, la vue complètement bouchée; parfois le nuage traînait jusque sur le glacier d' Aletsch: aucun espoir de tourner un film pendant l' après. Pour pouvoir filmer les mers de nuages que j' étudie, il faut, en effet, que le col soit dégagé.

Mes skis, qui n' avaient guère quitté mes pieds pendant quatre jours d' entraînement à Mürren, s' offraient pour me faire passer agréablement ce loisir forcé: me voici donc à la sortie de la galerie du Sphinx. J' aperçois à cent mètres, estompés dans la brume, deux membres de la mission astronomique française qui travaille à la Forschungsstation sous la direction de M. Chalonge de l' Observatoire de Paris; l' un d' eux, absolument dégoûté du temps, rentre justement et se dirige vers la galerie du Sphinx. Je grille d' un tel désir de faire une petite partie sur le glacier que je persuade le second skieur, M. Baillet, de se joindre à moi. Nous descendons la piste de départ habituelle pour Concordia; quelques stems-Christiania, quelques lacets... Non vraiment, le temps est trop affreux, le vent violent soulève des tourbillons de neige, on ne voit rien; le relief s' estompe dans cette lumière trouble qui a traversé les nuages bas et opaques; on pénètre dans les plaques de neige tôlée, sans même s' en douter; nous allons rentrer. Un dernier stemm: la pointe de mes spatules s' oriente vers le Sphinx...

Tout à coup, l' horrible sensation que mes skis s' enfoncent; je n' y vois plus rien... dans la neige... Un vacarme terrible autour de moi, et cela s' enfonce, s' enfonce. Pour quelques secondes mes souvenirs sont flous; il me semble pourtant que j' ai senti un arrêt et pensé « ça y est, au fond! ». Puis tout à coup le vacarme reprend, effroyable; il me tombe des masses molles, pesantes, sur la tête; je suis étouffé, je halète; j' arrache de ma bouche, de mes yeux la neige, la neige à pleines mains; j' ai l' impression que j' en ôte des kilos, ma bouche en était pleine jusqu' à la gorge. Enfin, je vois... je suis dans une boule de neige; il en sort ma tête, mes épaules et mes deux spatules à 1 mètre, 1,50 mètre au-dessus de moi; à droite, à gauche, deux parois bien lisses, immenses... tout en haut, deux trous me montrent le gris du nuage du col; juste au-dessus de ma tête, un pont de neige entre les deux trous. Derrière moi, on gémit, on parle; non, c' est en dessous; je tourne ma tête qui ne s' appuie sur rien: encore, encore. Ah! le voilà: 4 à 5 mètres au-dessous de moi, Baillet est debout sur ses skis, appuyé sur la paroi de droite de la crevasse. Et entre nous? Baillet m' explique: « Un trou noir, qui va on ne sait où; votre boule de neige descend de 2 mètres au-dessous de vous; et en dessous... » - Oui, oui, j' en sais assez, ma décision est prise.

Il faut donc commencer par me dégager; avec mes mains couvertes de mes moufles de ski en cuir, je commence à creuser la neige; mon torse apparaît, mes jambes, enfin mes pieds. Comme je n' ai aucun point d' appui derrière moi, pour redresser un peu mon torse, j' exerce d' une main de vigoureuses tractions sur mes chaussettes de laine, et de l' autre je creuse; mes pieds, au fond de la grotte de neige, sont restés dans les fixations; les skis sont croisés, le ski droit devant le pied gauche, en X très ouvert, la spatule du ski gauche me revenant vers la tête. La fixation droite part toute seule, sans ouvrir le crochet; bon, mais la gauche? Je la sais très dure; quelques bonnes tractions de la main gauche sur ma chaussette ( comme j' apprécie la qualité de la laine suisse !), ma main droite est à 10 cm. du crochet; recommençons; je m' assouplis peu à peu, ma main droite est à 5 cm .; recommençons: elle touche presque; cette fois elle touche: « clac », le crochet est parti. Heureusement que ma fixation Kandahar se ferme à l' avant; à l' arrière jamais je n' aurais pu atteindre le crochet. Avec le talon droit, je pousse le ressort engagé dans la gorge du talon de la bottine gauche: dix fois, vingt fois, enfin mes deux pieds sont libres. J' ai l' impression que ce manège a duré trois quarts d' heure à une heure.

Vite, avec mes pieds, j' agrandis le fond de ma grotte de neige, verticalement vers le bas, de façon que mes pieds descendent peu à peu au niveau de mon torse; quand c' est fait, ma position est presque confortable, couché à plat; « presque », car l' appui cesse à peu près à la hauteur de mes épaules: le reste est au-dessus du vide. Je procède alors à un examen approfondi de la situation: j' estime que je suis à vingt mètres de profondeur, enrobé dans le pont descendu avec moi. Ce pont est coincé pour le moment; au-dessus de quoi? Il vaut mieux ne pas approfondir. Quant à Baillet, il est évidemment tombé par le second trou; c' est la chute de son pont qui a manqué de m' assommer et de m' étouffer quand j' étais déjà stabilisé; il est tombé verticalement, tandis que moi j' avais fortement obliqué vers la droite dans la chute de mon pont. Pour le moment, il est debout sur un tout petit débris de son pont; un bloc de neige de 40 à 50 cm. d' épaisseur ( je préfère ne pas le lui dire ). Derrière et devant lui, la paroi monte droite et lisse, cristalline, sur 25 m. environ; il ne peut donc rien faire, rien d' autre que d' attendre: « Vous êtes mon seul espoir », me répète-t-il constamment. La solution s' impose: c' est à moi de tout tenter pour monter; le vent a effacé nos traces; on ne commencera à s' inquiéter à la Forschungsstation qu' à la tombée de la nuit; il sera trop tard: il faut, il faut monter.

Première opération délicate: me retourner; je me mets sur le côté droit, je plie mon genou droit jusqu' à ce qu' il touche mon torse; j' accentue ma rotation vers la droite et je commence à plier mon genou gauche, et au fur et à mesure j' agrandis doucement avec la main gauche la route de ma grotte pour pouvoir me relever; mon seul appui est ma main droite un peu en arrière de mon genou droit; je suis de trois-quarts, presque à genoux, au bord de ma grotte.Voici l' instant décisif: de ma main droite, je pèse de toute ma force sur la spatule de mon ski gauche resté solidement fiché dans sa position initiale; je pèse toujours et peu à peu mon corps se soulève en avançant vers le bord de la grotte.

Le premier acte est joué; je suis debout, appuyé par le dos à mon pont de neige. Le second acte commence; je me retourne; je suis debout, le nez contre la neige; je suis prêt pour l' ascension. Baillet, qui suit tous mes gestes avec une vive attention, me conseille d' ap le plus que je peux à gauche; la paroi droite de la crevasse est, paraît-il, une simple lame de glace de 50 cm. d' épaisseur, donnant de l' autre côté sur une chambre très vaste ( il me parle de 30 mètres de largeur ) dont le fond est peu rassurant. Mes mains ( toujours dans leur enveloppe précieuse de cuir ) commencent leur travail. La pente de neige me paraît verticale ( Baillet me concède 70 à 80je m' incruste sur elle, les prises creusées par mes mains servant d' abord à elles, puis aux genoux, puis aux pieds; j' ai toujours six bons points d' appui; ce n' est pas de trop. Deux ou trois fois, tout un côté cède et redescend lentement: ce sont les secondes les plus atroces dans mon souvenir. Je freine de tout mon corps; ma tête elle-même s' incruste dans la neige; enfin cela s' arrête: Dieu soit béni!... Je monte ainsi de dix mètres, faisant toujours méthodiquement les mêmes gestes, avec un calme, une sûreté qui m' étonnent; puis la pente s' adoucit, n' est plus que de 45° environ; je puis aller plus vite, creuser moins de marches et moins profondes. Au sommet, le pont se présente sous la forme d' un amas presque horizontal de gros blocs de neige. Au point où j' émerge de ma pente, la lèvre de glace de la crevasse est à 1,50 m. environ au-dessus de ma tête; rien à faire pour sortir par là. Mais la lèvre va s' abaissant vers l' autre extrémité du pont. Je suppute la chance: si j' attends ici, le danger est le même qu' en bas; il faut aller à l' autre bout. Tout doucement, avec des précautions infinies, je saute d' un bloc de neige à l' autre; je vais ainsi jusqu' à l' extrême limite de ce qui me semble raisonnable; jusqu' au point où j' ai l' impression nette que le pont devient une simple pelure. Ma montée depuis le fond, qui a duré environ une heure et demie, a miraculeusement réussi; mais hélas! la lèvre de la crevasse me vient un peu au-dessus des aisselles; je pourrais essayer une traction sur les mains; mais si je rate mon premier élan et que je retombe lourdement en arrière? Ce qui se produira est trop clair pour que je tente ce geste désespéré. Je m' accote à la paroi de glace; ma tête émerge. Devant moi je vois, à 300 ou 400 mètres, la Forschungsstation et le Berghaus. C' est donc cela: nous étions beaucoup plus près du rocher du Sphinx que je ne le pensais. Nous étions tombés en plein sur les crevasses qui soulignent vers le glacier d' Aletsch le prolongement de l' arête sud du Sphinx, sur laquelle se trouvait jusqu' en 1937 un pluviomètre.

Tourné vers le nord, faisant un cornet de mes mains, je commence à appeler de toute ma force alternativement « Au secours », « Zur Hilfe »! Ironiquement, entre les rafales de vent qui soulèvent la neige en poudre, seul me répond l' écho des grandes murailles...

Cela dure plus d' un quart d' heure; enfin, bruit merveilleux, délicieux, divin, une fenêtre s' ouvre au Berghaus, et une voix de femme m' arrive, claire et distincte, sur l' aile de la bise: « Es kommt jemand. » Je continue néanmoins mes appels; cinq minutes après, à la terrasse supérieure du nouvel observatoire météorologique du Sphinx apparaît une silhouette que je reconnais aussitôt: M. Barbier, astronome à l' Observatoire de Marseille; lui aussi m' entend et me répond.

Enfin, sorti en vitesse de la galerie du Sphinx, un point bleu glisse sur le glacier, glisse, glisse dans la brume et les tourbillons de neige; à dix mètres de moi, une bûche monumentale; il se relève, les skis cassés, mais leste et agile. Un bout de corde et deux secondes après je suis dans ses bras, sauvé!

Mon sauveteur, le major Müller, ingénieur aux établissements Brown Boveri, à Baden, est bientôt rejoint par MM. Jossi et Bohren de la Jungfraubahn, par mon collègue Chal-longe, M. Barbier, M. Wiederkehr, le sympathique régisseur de la Forschungsstation, que je reconnais de loin à son « brissago » familier. Les cordes se déroulent... M. Müller réussit à encorder M. Bail let.

Tombé vers 2 h. 45, j' étais sorti vers 5 h. 45 et Ballet vers 6 h. 15. Mon compagnon, que j' avais failli entraîner dans une mort terrible, s' en tira avec une légère foulure du pied gauche. Quant à moi, je n' ai eu ni une égratignure, ni un bleu, ni un éternuement; cette aventure m' a coûté mon béret, ma visière et un bâton de ski, mes deux skis et l' autre bâton ayant été remontés de la crevasse par mes courageux sauveteurs.

Si l' expérience d' autrui peut être bonne à quelque chose, croyez-moi, mes chers collègues, n' imitez pas ma sottise et ne skiez jamais sur un glacier lorsqu' on est incapable de discerner, sauf à la vitesse des skis, si une pente monte ou descend.

( Bulletin de la section La Chaux-de-Fonds )

Feedback