Trois premières hivernales en 1910

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Par Georges Couchepin

Tête Crettex, Aiguille Javelle et descente du Glacier des Grands, 2 et 3 janvier Avec 1 illustration ( 6 ) et 1 dessinMartigny ) 1910! A cette époque on ne pensait point encore à faire de l' alpinisme hivernal. Dès que la neige descendait un peu bas, alors que s' achevait l' ar, les alpinistes s' apprêtaient à entrer dans le grand repos des mois d' hiver.

Sans doute, commençait-on à parler d' un nouveau sport, le ski, qui faisait de nombreux adeptes lesquels, d' ailleurs, ne s' aventuraient que rarement hors de ce que Blanchet n' avait point encore joliment baptisé « les chemins battus ».

Depuis longtemps, je caressais le projet de faire connaissance avec la haute montagne en hiver. J' étais non seulement poussé par le désir de découvrir en elle un nouvel aspect, mais encore je désirais étudier de près les conditions dans lesquelles les hautes régions se présentent en hiver à celui qui, grâce au ski, ne craindrait plus de les affronter au cœur de la mauvaise saison.

Enfin, par un triste matin de 1er janvier, encouragé par un doigt de neige qui était tombé durant la nuit, je pris la décision de mettre mon projet à exécution. Après un coup de téléphone à Maurice ( Crettex ), qui me rassura sur le temps, la neige, les possibilités de logement et de ravitaillement, je me mis en route.

Encore à l' heure actuelle, j' ai nettement conscience d' avoir quelque peu étonné les habitants de Martigny-Bourg, en déambulant dans la rue de la localité dans un équipage qui dut leur paraître étrange. Il me souvient encore d' avoir surpris quelques sourires, en passant, lourdement chargé, au milieu de tous ces gens qui s' apprêtaient à fêter le Nouvel-An et étaient certainement à cent lieues de concevoir que l'on pût s' embarquer pour une telle expédition, alors que le vin chaud et les petits gâteaux vous attendent dans l' ombre tiède de quelque pinte...

Mais, je ne m' arrête point à ces sourires, et, quelques instants plus tard, laissant derrière moi le monde et ses vaines distractions, j' allonge le pas sur la grand' route. Aux Valettes, la nuit me surprend déjà. Tout en grimpant allègrement le chemin rocailleux de Bémont, j' essaye en vain de découvrir la lune qui, malheureusement, éclaire l' autre versant du Catogne.

Le vallon sauvage de la Gurraz n' est qu' un immense gouffre noir. Avec le mugissement des cascades montent des Gorges du Durnand des nuages de vapeurs opaques qui se traînent en s' effilochant aux rochers du coteau des Assets.

Au-dessus du chalet Sauthier il devient nécessaire d' allumer ma lanterne. Dès lors, c' est une montée rapide et sans histoire et j' arrive à Champex à 20 h. 30, après une course de trois heures environ.

Après quelques appels dans le grand silence nocturne, Joseph Crettex apparaît enfin et nous traversons ensemble le lac gelé. A son chalet, Maurice nous réserve un accueil chaleureux, comme lui seul en avait le secret. Joseph s' empresse d' aller fonctionner en qualité de bonne d' enfant, tandis que Mme Crettex me prépare un souper qui est le bienvenu après l' effort fourni durant la montée. Une bonne bouteille de Vétroz ne tarde pas à nous livrer tous les chauds rayons de soleil emmagasinés sur les coteaux du centre, et le diapason de la conversation s' en ressent agréablement. Le départ est fixé le lendemain matin à 7 heures.

A 5 h. 30, j' ouvre ma fenêtre pour admirer la Vallée de Ferret étincelante à la clarté de la lune. C' est là un spectacle féerique, prélude à une journée qui devait être magnifique.

Après avoir absorbé un bon café bouillant, nous nous mettons en route. Jules, le frère cadet de Maurice, ayant flairé le chamois, ne se décide pas à nous accompagner...

Nous marchons sans skis pendant un petit quart d' heure, puis nous chaussons nos lattes et pénétrons dans le Vallon de l' Arpette. Le temps est superbe et nous avançons rapidement, sans fatigue.

Bien que la vue soit assez restreinte, le spectacle n' en est pas moins intéressant. A droite et au-dessus dé nous se dresse le Six Carro qui se donne des airs de Cervin en miniature. Plus loin, séparé par un long couloir, voici l' obélisque de la Pointe du Zénepi. C' est une vieille connaissance des varappeurs martigne-rains, où notre ami Strom essaya, pour la première fois, de casser sa pipe. Mais, comme dirait Kipling, ceci est une autre histoire...

Nous montons à un rythme régulier, et à 13 h. 05 nous sommes à la lucarne du Col des Ecandies ( 2799 m. ). De là nous découvrons un beau panorama, mais nous n' avons guère le loisir de l' admirer, car il souffle un vent froid qui nous glace jusqu' aux os.

Nous prenons immédiatement le couloir qui grimpe à la Fenêtre du Chamois. La pente devient si forte qu' il ne. faut plus songer à garder les skis. Les doigts engourdis par le froid, on déboucle les courroies et les lattes sont mises sur le dos. Tout aussitôt, nous constatons que nous enfonçons dans la neige jusqu' à la ceinture.

La montée est très pénible et nous marchons très près l' un de l' autre sans corde, avec piolet et bâton complètement enfoncés dans la neige. Dans la partie supérieure, cela se complique encore et c' est grâce à un effort surhumain que nous débouchons au sommet du couloir.

Il est 14 h. 15. Nous pouvons remettre nos skis et nous traversons horizontalement un couloir plongeant sur les séracs du Glacier du Trient. Enfin nous découvrons la cabane que nous atteignons en trois quarts d' heure. Nous avons mis sept heures depuis Champex, y compris un arrêt de 25 à 30 minutes.

Il s' agit maintenant d' ouvrir la première porte de la cabane. Ce n' est pas une petite affaire et nous n' y réussissons qu' après de longs efforts. Devant la porte vitrée, il y a un amas de neige, comme d' ailleurs à l' intérieur, où nous avons grand' peine d' arriver jusqu' au fourneau. Celui-ci est d' ailleurs coiffé TROIS PREMIÈRES HIVERNALES EN 1910 Les Aiguilles Dorées Dessin de John Sautier, architecte d' un superbe capuchon blanc. L' escalier conduisant au premier étage se présente sous la forme d' un charmant couloir neigeux, et le dortoir n' est lui-même qu' un immense névé dormant majestueusement sous les couvertures. Tous les ustensiles disponibles sont réquisitionnés pour déblayer cette neige inopportune. Il nous faut plus d' une heure pour en venir à bout. Nous pouvons enfin allumer un peu de feu.

Dehors, la température s' abaisse de plus en plus, à mesure que le jour s' avance. Le thermomètre de nos amis de Lausanne, imperturbable, marque 18° au-dessus de zéro, ce qui constitue pour nous un évident réconfort!

Le soleil se couche dans un véritable feu d' artifice faisant étinceler une dernière fois la plaine blanche du Glacier du Trient et les Aiguilles Dorées. Une dernière lueur s' accroche au sommet du Chardonnet, puis l' ombre montant de la plaine envahit rapidement le fantastique cirque de rochers et de glace. Le Grand Combin lui-même confond sa gracieuse coupole assombrie avec la voûte du ciel où s' allument quelques étoiles.

A 10 heures, après avoir bourré notre inextinguible, nous allons nous coucher, en nous couvrant de cinq couvertures chacun. Crettex ne tarde pas à ronfler, tandis que j' essaie de m' endormir en écoutant la chanson monotone des nombreuses gouttières du premier étage.

A 5 h. 30, diane. Il fait un froid sibérien et nous grelottons. Aussi Maurice s' empresse de rallumer le feu. Dehors, un clair de lune magnifique fait couler sur le paysage une lueur laiteuse.

Notre but est l' Aiguille Javelle ( 3434 m. ).

A 7 h. 15, heure à laquelle nous quittons la cabane, le ciel est un peu couvert. La neige n' est pas trop dure et, sans peaux de phoque, nous montons à grandes foulées au Col Droit où un vent glacial nous accueille. Nous avons mis 25 minutes pour accomplir ce parcours qui exige une heure en été.

Avec regret, nous laissons là nos skis et nos sacs. Pour la première fois je m' encorde en hiver.

Je dois avouer en toute franchise que ce n' est pas sans un certain sentiment d' appréhension que je pars à la suite de Maurice. En effet, l' Aiguille Javelle est difficile en été. Que sera-t-elle au cœur de l' hiver? Cependant, je n' hésite pas, car j' ai entière confiance en mon brave guide qui vainquit le Grand Combin et le Chardonnet en hiver. Le fameux couloir de glace où l'on est obligé de tailler en été ne présente aucune difficulté, c' est maintenant une véritable échelle de ouate. A l' arrivée sur l' arête, le froid est terrible, un vent pénétrant soufflant avec violence.

Les premiers pas sur l' arête déchiquetée sont assez incertains. Nous traversons sur le versant de Saleinaz, en franchissant des plaques de rochers cachées sous deux pieds de neige. Â gauche, c' est l' abîme plongeant vers le Glacier des Plines. Enfin la vraie varappe commence, et avec elle le véritable effort aussi. Dans les cheminées, il faut chercher les prises sous la neige et, avec les gros gants de laine, il n' est guère facile de s' y cramponner. Durant un instant, j' enlève ces gants dans un passage difficile, mais je ne résiste pas à la terrible morsure du froid.

Je ne puis assez dire tout le plaisir que l'on ressent dans cette lutte avec le rocher glacé, au milieu d' une nature sauvage qui ne semble point faite à la mesure de l' homme.

A 8 h. 40 nous sommes au sommet de la Tête Crettex ( 3420 m .), premier donjon du rempart auquel nous nous sommes attaqués. Nous ne nous y arrêtons pas. Retenu par Maurice, je me laisse glisser le long de la première arête de rocher presque verticale, d' une hauteur de 8 à 10 mètres, qui part de la Tête Crettex. Ebahi, je regarde notre aiguille: son aspect est absolument terrifiant. C' est un formidable « cure-dent », s' élevant d' un seul jet dans le ciel, à 30 mètres au-dessus de la crête et légèrement penché du côté de Trient.

Maurice fait ses préparatifs. Il enlève sa veste pour diminuer son envergure et enfonce son piolet horizontalement au pied de la cheminée, afin de nous faciliter l' entrée dans le sanctuaire.

Attaché à environ 15 mètres, Maurice, se tortillant comme un singe, insinue adroitement l' épaule gauche, puis le corps tout entier, dans la fissure. Je ne le vois plus. J' entends seulement ses gros clous gratter le granit durant deux ou trois minutes. Puis, il m' avertit de le suivre. L' entrée ne s' exécute pas trop mal, mais, ayant gardé mon paletot, j' ai quelque peine à avancer au début.

Je grimpe avec les coudes et les genoux, dans cette cheminée qui, contrairement à celles de la plaine, est loin d' être chauffée. La montée est de plus en plus pénible et l' aide de la corde de Maurice est appréciable, spécialement au sommet de la fissure.

Le reste est relativement facile. On monte dans une rigole fortement inclinée et l'on ne tarde pas à atteindre le sommet.

Nous avons mis exactement une heure et quart depuis le Col Droit. v Nous ne nous y attardons pas. Le vent redouble ses assauts et, en remontant les parois et les cheminées, il nous couvre de neige poudreuse.

Je descends le premier et suis bientôt au bas de la cheminée. Maurice me suit sans difficulté aucune.

La descente, qui s' effectue par le chemin décrit tout à l' heure, n' est qu' un jeu d' enfant, et l'on est tout surpris de se trouver rapidement au sommet du couloir neigeux.

A 9 h. 50, nous retrouvons nos skis au Col Droit, et nous partons rapidement pour la Fenêtre de Saleinaz, en longeant le pied des Aiguilles Dorées.

A la Fenêtre, nous contemplons le cirque merveilleux de Saleinaz, avec plus de loisir que tout à l' heure. Ce sont, tout d' abord, les deux jolies tours des Darreys, puis ensuite la gracieuse Grande Luis en toilette de mariée, le Tour Noir toujours rébarbatif, flanqué de son adjudant, l' Aiguille de la Neuvaz. Vient ensuite la majestueuse Aiguille d' Argentière, reine altière dans son manteau d' hermine moucheté de séracs bleus. A droite, enfin, c' est le fantastique enchevêtrement du massif des Fourches.

Mais mon compagnon est déjà parti comme une flèche dans la direction de la « chaudière » au pied du Col du Tour. Trois quarts d' heure d' une forte montée à ski nous amènent au pied des rochers de l' Aiguille. La rimaye n' est point visible. Nous ne jugeons pas même nécessaire de nous encorder et de nous munir du piolet. Cependant, étant donné l' exposition au soleil, la neige s' est transformée en glace et nous creusons des pas à coups de talon. Sur l' arête, nous pouvons à nouveau pratiquer la varappe.

A 11 h., nous sommes au sommet de l' Aiguille du Tour. Des profondeurs du sac de Maurice sort alors une bouteille de Mauler... Inutile de vous dire que nous apprécions comme il convient ce champagne... frappé sans doute de se trouver à une telle altitude.

Restaurés, nous assistons enthousiasmés à l' apothéose de la pièce. C' est ici que le régisseur a réuni les décors les plus variés, pour obtenir un effet final absolument saisissant.

Passant au-dessus des vallées, le regard s' envole vers les grands massifs qui ferment l' horizon. Tout au fond, c' est le Cervin, gigantesque monolithe perçant les nues. Le regard quitte cette vision d' extraordinaire puissance et passe aux cimes des Alpes Bernoises, alignées à l' horizon. Plus près, ce sont les Dents du Midi et la Tour Sallière qui dentellent l' azur. Au fond du tableau on devine la ligne douce du Jura. Là, enfin, tout près, trône majestueusement l' Aiguille Verte, avec ses corniches monstrueuses, ses couloirs vertigineux et ses arêtes vives, et enfin le monarque.

Hélas, ces instants sont trop courts; le vent nous glace, et il faut déjà songer à partir. Jusqu' à Martigny, nous avons 3000 mètres à descendre...

Nous nous encordons et, très prudemment, nous effectuons la descente des rochers. Nous retrouvons avec joie nos skis et, vers 13 heures, Maurice se dirige à une vitesse modérée dans la direction du Col du Pissoir. La neige est un peu dure et inégale. Elle est « sauvage », me dit mon camarade.

Maintenant, la pente fuyante se dérobe à nos yeux. C' est la descente, pleine d' imprévu. Le corps penché en avant, le regard fouillant les plis et replis du terrain, le bâton en arrêt ( nous sommes en 1910 !), nous nous lançons résolument dans l' inconnu.

Maurice, qui descend devant moi, m' avertit constamment de faire attention, car il y a des crevasses. Le mauvais passage franchi, nous filons à bonne allure.

Dans la région inférieure du Glacier des Grands, nous éprouvons quelques difficultés; une combe raide et étroite, obstruée par une avalanche, nous donne un peu de fil à retordre. La pente est forte et nous perdons une vingtaine de minutes dans ce passage difficile.

A 15 heures, soit deux heures seulement après notre départ du pied des rochers, nous passons non loin de l' extrémité inférieure du Glacier du Trient. Avant d' atteindre la Forclaz, nous traversons une douzaine d' avalanches. La faim se fait cruellement sentir, car nous n' avons presque pas mangé depuis le petit déjeuner, ne voulant pas nous attarder, étant donné l' incertitude dans laquelle nous nous trouvions quant aux difficultés de la descente.

A 4 h. nous nous restaurons chez le député-président à la Forclaz, puis nous descendons vers Martigny. Jusqu' à la Caffè, tout va bien et nous allons à belle allure. Je casse mon bâton et nous effectuons à pied la descente de la maudite « courte » du Fays qui est encombrée de billes de bois. Enfin, ce sont les Rappes, la Croix et le Bourg.

L' aventure est finie et nous éprouvons un peu de spleen à nous retrouver dans la grisaille de la plaine, alors que la veille au soir nous étions à la cabane Dupuis, en face d' un merveilleux coucher de soleil embrasant tout le ciel.

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