Un voyage à travers la Suisse il y a 300 ans

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Par G. R. de Beer

Le voyage de John Evelyn de Milan à Genève par le Simplon est bien connu, surtout depuis la fidèle et sympathique traduction de son récit que M. Louis Seylaz a fait paraître dans les pages de cette revue ( 1931, page 347 ). Ce voyage de 1646 est en quelque sorte un document de fond pour l' étude des sentiments qu' inspiraient au voyageur anglais du dix-septième siècle les péripéties du voyage en Suisse. Or voilà qu' une année après Evelyn, un autre Anglais, Joh i Raymond, fit exactement le même trajet qu' il décrivit dans un ouvrage peu connu, intitulé An / Itinerary l contayning l a \ Voyage, l Made through / Italy, / In the yeare 1646, / and 1647. j Illustrated with divers figures j of JLntiquities, / Never before published / By J: Raymond, Gent. / London, / pr,'nted for Humphrey Moseley, and are to / be sold at his Shop at the Princes / Armes in St. Pauls Church- j yard 1648.

Nous avans cru intéressant de traduire la partie du texte de Raymond qui se rapporte au passage du Simplon jusqu' à Genève, après lecture de laquelle diverses conclusions importantes se dégageront relativement au récit de John Evelyn.

Milan est le point de départ pour deux passages, à savoir par le mont Goodard ( St-Gothard ) e. par le Sampion ( Simplon ). Le premier, ennuyeux et long, passe par la Suisse; le dernier, plus agréable et court, passe par Valesia ( le Valais ).

Ayant rencontré un guide qui connaissait le chemin par Sampion, nous convînmes avec lui qu' il payerait toutes nos dépenses pour l' écurie, la table et le logement jusqu' à Genève, moyennant un versement de notre part de huit pistoles par personne.

Le passagt des Alpes.

L' étape du premier jour, à Sesto au pied des Alpes, fut accomplie en carrosse. Nous dînâmes à mi-chemin à Castellanza. Il est fort remarquable comment à trois milles en deçà de Sesto les Alpes s' élèvent brusquement du pays plat, comme un mur pour séparer l' Italie de ses voisins II France et l' Allemagne.

Nous avio us droit devant nous le mont San Bernardo il grande, la plus haute terrasse de l' Europe, et l une distance de quatre milles anglais nous pûmes parfaitement constater qu' il dépassait les nuages.

Ce soir-là nous couchâmes à Sesto. Le lendemain matin avant l' aube nous nous embarquâmes pou- passer le Lago Maggiore ( en latin Verbanus Lacus ), ainsi nommé non pas parce qu' il serait le plus grand dans les Alpes, mais parce que le fleuve le Tessin le traverse pour se jeter dies le Pô et que toutes les marchandises en provenance de l' Helvétie l' em. A six milles de Sesto nous passâmes au large d' Arona, place forte du duché de Milan que les Fi ançais assiégèrent il y a trois ans. Elle est au bord du lac en face A' Angiera.

Toute la matinée nous fîmes une agréable traversée d' une rive à l' autre jusqu' à Mar-guzzo ( Mergozzo ), pauvre village à l' extrémité du lac.

C' est ici que commencèrent les difficultés de notre voyage: nous ne pouvions voir qu' une série de t ochers entassés les uns sur les autres jusqu' au ciel, mais nous sommes obligés de passer outre De Margu:zo nous chevauchâmes jusqu' à Duomo ( Domodossola ); la matinée ne fut pas aussi ennui euse que nous ne l' avions craint car nous passâmes entre les montagnes par une vallée très fertile quoiqu' étroite, plutôt que par-dessus.

Après avoir dîné à Duomo nous changeâmes de montures ainsi que l' exige la route. En selle nous fîmes encore deux milles de montée avant d' atteindre un endroit extrêmement dangereux, avec des précipices profonds par-dessus le marché. Croyez-moi, Annibal avait une tâche très dit facile de conduire une armée à travers les Alpes. Dif f icilis est ad Astra Via.

Quoique mis chevaux fussent tirés à la bride sur ces sentiers, ils semblaient choisir où mettre les p eds. Toutefois, en allant lentement comme cela, nous arrivâmes sains et saufs à Vedrà, iernier village du duché de Milan, à six milles de Duomo.

Le lendemain matin, à trois milles de distance plus loin, nous entrâmes dans le Paese de Valesi à un îndroit très sauvage et lugubre, repaire des loups et des ours.

Notre terminus Visus était composé d' hideuses montagnes couvertes de neige, de tous côtés de terrible » précipices, d' affreux rochers, des passages scabreux sur des ponts étroits, des chutes d' eau tombant avec un tel fracas que nous ne pouvions pas nous entendre parler.

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Cet étrange et singulier paysage dura pendant cinq heures, et bientôt nous rencontrâmes une nouvelle race, une nouvelle physiognomie, un nouvel esprit, une nouvelle mode d' habille, une nouvelle langue. Mais les premiers mots que nous entendîmes, que nous comprîmes même, furent Corn Heyn Gots name, et Got tanke heir.

Ces Monticoli ( montagnards ) sont en tous points semblables aux Suisses, de solides et robustes gaillards, mais bêtes et ignorants.

Ils portent de longues chausses et de rudes bandeaux; leur langue est un allemand corrompu. Ce dont on peut les féliciter le plus c' est de leur honnêteté. On peut voyager partout dans leur pays avec de l' or en main. Les femmes parlent plus des hommes que d' elles.

Après avoir pénétré quelques-unes des Alpes avec beaucoup de peine, mais aussi avec délices à cause de la variété, nous vînmes dîner à Sampion au haut de la montagne qui tire son nom de ce village.

Ce mont Sampion fut nommé par les Romains Mons Sempronius.

Après dîner nous eûmes le plus dur de notre chemin à faire et pour lequel nous étions le moins bien pourvus. L' endroit était si pauvre qu' il ne put fournir ni selles ni brides pour nos chevaux, mais il nous fallut quand même nous mettre en route.

Nous étions alors sur le sommet des Alpes avec rien à voir que de la neige qui y gît depuis plus longtemps que mémoire d' homme, et selon les uns depuis le déluge.

On a érigé des perches pour indiquer le bon chemin aux voyageurs, mais même sur la piste nos chevaux entraient si profondément dans la neige qu' aucun de nous n' échappa à une chute.

A certaines saisons de l' année, comme en décembre, janvier et février, cette montagne est impassable. La saison la plus propice est en septembre, octobre ou novembre.

Après avoir traversé la neige sur un espace d' environ quatre milles, il nous fallut mettre pied à terre pour descendre la partie la plus escarpée de la montagne en rampant. Quand notre guide voulut de nouveau nous faire enfourcher nos montures, un animal fougueux s' échappa et prit la fuite. J' avais le malheur d' être monté sur un mulet, animal indomptable et têtu, lequel à la vue du cheval loin en avant se précipita et emporta son cavalier par des endroits tellement terribles que toute la compagnie me crut perdu. Quand le cheval et mon mulet se furent arrêtés d' eux, mes compagnons me rattrapèrent, et ce soir-là nous arrivâmes à Briga au pied du Sampion; la fin de notre voyage alpestre.

Dans ces parages le Rhin et le Rhône prennent leur source, mais ni l' un ni l' autre de ces fleuves n' est navigable.

La suite de notre chemin jusqu' au lac de Genève passa entre les Alpes et non par-dessus. Une vallée fertile se prolonge entre deux immenses montagnes. De Briga nous fûmes coucher le lendemain à Sion ( Sedunum en latin ) à une distance de six milles de Suisse ou trente d' Italie.

Sion est le chef-lieu de Valesia ( Valais ). L' Evêque a la jurisdiction spirituelle et temporelle. De Sion nous allâmes coucher à Martigni. Le lendemain matin nous passâmes par Saint Mauritz, et un peu plus loin nous passâmes par une porte qui sépare le Valais du duché de Savoie; nous dînâmes à Montei, et l' après nous arrivâmes à Beveretto où nous frétâmes une barque pour traverser le lac de Genève.

Le lac de Genève, ci-devant Lacus Lemanus, passe pour le plus grand de la chrétienté; d' un côté il a les Suisses et la France, de l' autre la Savoie, et au bout où il se perd dans le Rhône s' élève la ville qui lui donne son nom, Genève, où nous arrivâmes le 16 octobre ( 1647 ), huit jours après notre départ de Milan.

En comparant le texte de Raymond avec celui d' Evelyn, plusieurs constatations intéressantes s' imposent. D' abord il est évident que les deux représentent des faits vécus, des expériences pénibles pour Evelyn, acceptables et même non dénuées de plaisir pour Raymond. Mais il en ressort aussi une similarité remarquable. Que les itinéraires soient identiques, c' est normal.

Que l' orthographe des villes où les voyageurs ont passé soit également identique ( Duomo, Sam pion, Briga, Valesia, Montei, Beveretto, etc. ), cela passe encore; les voyageurs n' ont passé qu' à un an d' intervalle et ils ont certainement puisé aux mêmes sources. Mais ce qui est étrange, c' est la série d' observations parallèles auxquelles les voyageurs n' étaient pas précisément forcés par leur itinéraire, bien qu' il en déterminât l' ordre général. Surtout, il y a quelques erreurs de géographie, identiques dans les deux récits.

Chez les deux, il est question: de la vue du « Grand St-Bernard », de son altitude exceptionnelle et qui dépasse celle des nuages, du transport de marchandises sur e Lac Majeur, de la vallée étroite pour arriver à Domodossola, de la route du Simplon servant de repaire aux loups et aux ours, de l' horizon barré par les montagnes, des chutes d' eau qui empêchent de s' entendre parler, de la « nouveauté » de la race des Valaisans, de leur costume, leur rudesse, leur robustesse, leur honnêteté, de la neige dont l' âge dépasse mémoire d' homme, de la proximit i de la source du Rhin ainsi que de celle du Rhône, de la porte qui divise le Valais de la Savoie et qui est située entre St-Maurice et Monthey ( tandis que la Porte du Sex se trouve entre Monthey et Bouveret ), et enfin dans les parties relatives à Genève, non traduites, des quatorze urnes trouvées dans les fouillas.

Il est difficile d' expliquer la ressemblance entre ces observations dans les deux récits et l' ordre strictement identique dans lequel elles se suivent sans admettre que l' un des auteurs a consulté le texte de l' autre. Lequel? Le voyage d' Evelyn en 1646 est antérieur à celui de Raymond en 1647. Mais le récit de Raymond fut publié en 1648 tandis que celui d' Evelyn resta à l' état de manuscrit jusqu' en 1818, quand il fut publié pour la première fois. Je trouve moi is difficile d' admettre qu' Evelyn en rédigeant le texte définitif de ses mémoires a eu sous les yeux le livre de Raymond, que de supposer que Raymond ait pu consulter le manuscrit du seigneur de Wootton. Il me paraît donc probable que le récit de Evelyn est en partie basé sur celui de Raymond. Que le récit d' Evelyn ait été rédigé après coup se voit aussi dans les quelq les erreurs que M. Seylaz a relevées; par exemple la date de la traversée du Simplon par Evelyn, qu' il donne comme septembre alors que le texte exige juin. Il n' y aurait donc rien de surprenant à ce qu' Evelyn se fût servi des -enseignements de Raymond pour compléter, nourrir et arrondir son texte. Cette conclusion ne fait que rehausser l' intérêt du petit ouvrage de Raymond, le premier livre en anglais à parler de la Suisse depuis celui de Thomas Coryate de 1611. J' ai cru le moment propice, étant donné qu' il tombe juste sur le tricentenaire du voyage de Raymond, pour le signaler et le tirer du sac aux oublis.

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