Une dernière première à l'Alphubel

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Avec 1 croquisPar le Dr Ed. Wyss-Dunant

La paroi ouest de l' Alphubel se présente comme un livre entr'ouvert, un dièdre dont l' angle forme le couloir choisi vraisemblablement en 1879 par Mr. R. Powell avec les guides Peter Taugwalder et Abraham Imseng lors de leur ascension de la paroi ouest, escalade qui n' a plus jamais été reprise à cause du gros danger créé par les chutes de pierres.

La face du dièdre qui s' étend vers le Rotgrat est sans relief, tandis que l' autre, bordée par l' arête ouest-nord-ouest, est tourmentée par la Westrippe qui domine immédiatement le couloir, puis par l' arête ouest que nous avons gravie l' année dernière et dont nous avons donné une description dans Les Alpes du mois de mars 1946.

Cette côte ouest, jamais escaladée, j' avais pu la voir de profil pendant l' ascension de l' arête ouest et en étudier le ressaut supérieur, sans toutefois en trouver le passage-clé, examiner son rasoir et enfin sa chute à pic au-dessus du glacier où il manque un prolongement en chute progressive. C' est bien une côte, « eine Rippe », dans la plus complète acception du mot.

Depuis la construction de la ravissante cabane de la Täschalp par la section Uto du C.A.S., la voie d' accès à ces massifs de montagne a été considérablement améliorée. Un chemin excellent part de la hutte à travers le Thäli et conduit l' alpiniste jusque sur le point faible du Weissgrat, d' où, par une facile descente, il arrive au glacier. On ne peut demander mieux en regard de l' ancienne montée interminable de l' hôtel de la Täschalp par les moraines jusqu' au glacier. Ce 3 août 1946, il ne nous fallut, à mon guide Alphonse Lerjen de Täsch ( que je n' ai plus à présenter ) et à moi, pas plus de deux heures trois quarts pour arriver au pied même de la Westrippe dont nous nous rapprochâmes encore en suivant la langue de névé qui pénètre dans le couloir central. Le vrai chemin longe cette langue le plus haut possible, car les chutes de pierres ne sont pas à craindre à 6 heures du matin. Puis, par des vires et des cheminées on gagne en varappant la crête de la côte, droit au-dessus de son premier jet vertical hors du glacier. Cependant nous avions pris le couloir rocheux à gauche ( N ) de la côte. Elimé par l' eau de ruissellement, il opposa à notre progression un obstacle pénible. La varappe était dure et nous dûmes nous y reprendre à plusieurs fois avant d' atteindre la crête ( 8 heures ), d' où l' arête d' abord bonace nous conduit très vite à des obstacles de plus en plus difficiles et de plus en plus exposés au fur et à mesure que nous gagnions de la hauteur.

Le premier était une plaque lisse fortement inclinée à environ 3600 m. d' altitude, mêmes plaques que celles du Teufelsgrat et de l' arête ouest. Plus haut nous en trouverons encore de semblables. Nous cherchâmes à forcer ce passage, Alphonse Lerjen montant sur mes épaules, puis prenant pied sur le piolet que je tenais à bras tendus. Plusieurs lancers de corde sur le bec rl de la plaque échouèrent. Nous n' avions ni l' un ni l' autre les bras et les jambes assez longs. Il fallut donc nous décider à contourner l' obstacle par la gauche, puis regagner l' arête qui prend, tout de suite après, la forme de rasoir. Droit devant nous se dressait le grand gendarme jaune, placé là comme une pyramide sur de fortes assises. Nous l' attaquâmes directement à l' aide de pitons d' assurage, soit mus par la curiosité de ce que nous trouverions derrière lui, soit aussi qu' une certaine anxiété demandât à être soulagée, car nous savions qu' ensuite se trouve le passage-clé permettant d' accéder au dièdre sommital, passage qui était resté pour nous une inconnue. Comment allait-il se présenter? Y avait-il soudure avec la redoute supérieure, ou bien une solution de continuité navrante allait-elle nous mettre en échec? Nous fûmes vite renseignés. Nous trouvâmes un nouveau gendarme que nous contournâmes à droite sur des vires très exposées, dominant le profond couloir, pour aboutir ensuite sur une arête déchiquetée, formée de lames de pierres lisses sans liaison et penchées sur le vide. Nous restâmes un moment décontenancés et muets devant ce spectacle sauvage d' arête festonnée, de surplombs et de vides. Il était 11 h. 30 et nous avions atteint les 4000 m. environ. Le temps était superbe. Pas un nuage dans le ciel et le vent qui nous cinglait par instants était un excellent tonique. Nous entendions les canonnades de pierres au Kienhorn et sur le versant opposé de la vallée où un tir de barrage soulevait des nuages de poussière en volutes denses et lourdes qui traînèrent longtemps encore dans les ravins bombardés. Un avion passa au-dessus de nous, nous faisant lever le nez. Je n' ai jamais exactement analysé l' imb pression que ressent un alpiniste en plein travail lorsqu' il voit passer un de ces oiseaux élégants. Envie? non. Intérêt? à peine. Indifférence? peut-être, mais alors l' indifférence que l'on marque envers un indiscret. L' autre jour un planeur nous salua d' une yodlée, alors que nous étions en pleines cordées de l' arête Young duWeisshorn. Nous ne lui avons répondu ni les uns, ni les autres. Et, cependant, c' était un salut amical qu' il nous adressait. Serions-nous restés muets, si d' autres alpinistes nous avaient hélés? Certainement non. Alors? eh bien, c' était un importun qui violait notre royaume et troublait notre esprit tendu vers l' effort et bloqué sur le seul problème du chemin à suivre.

Pendant que je regardais l' avion, Alphonse avait posé son sac, mis ses espadrilles; il disparut sur une vire dominant un précipice affreux et je restai seul à attendre. Le vent sifflait et je ne pouvais plus entendre la voix de mon compagnon. Mais la corde peu à peu fila; bientôt toute la longueur était donnée. Un long silence suivit, un trop long silence. Enfin je pus entendre des bribes de mots qui, reconstitués, signifiaient « avancez ». « Fort bien », pensai-je, « mais le piolet, les souliers, le sac d' Alphonse? » Tout cela je me le mis sur le dos par-dessus mon propre équipement et puis en avant à la grâce de Dieu.

Un peut toujours, en montagne, mesurer l' anxiété, non pas aux mots échangés, mais au silence. Durant ma traversée sur ces vires terriblement exposées, Lerjen semblait être muet. Cependant, je crois bien me souvenir que je me mis à pester en pleine vire quand, postérieur, sacs, piolets, penchés sur le vide, soudain la corde d' assurage passée sur un rocher ne coulissa LA CÔTE OUEST ( WESTRIPPE ) DE L' ALPHUBEL

Chemin suivi Chemin préférable Versant W de l' AIphubel plus. Je n' eus d' autre ressource que de me décorder d' une main, tandis que de l' autre je restai agrippé à une prise. L' opération effectuée, il fallut, toujours penché sur le vide, dégager la corde, puis continuer sans assurage aucun le trajet, et enfin rattraper le filin avant que je fusse trop en contrebas. Le silence d' Alphonse était toujours très éloquent; mais quand je le rejoignis, son sourire réapparut et il me montra le chemin vers la cime, tout le long de l' arête. Plus aucune solution de continuité, mais une belle varappe dans un rocher moins délité, plus sain et plus franc. Haut les cœurs! le plus difficile était derrière nous, et il n' était encore que midi et demi par le plus beau temps que l'on puisse rêver.

Le ressaut sommital ressemble au chapiteau d' une colonne dorienne. Ce chapiteau est décentré, et de ses trois angles dièdres deux dominent le couloir, un seul l' arête. Nous suivîmes celle-ci pas après pas, mais cette Westrippe, de par la nature de la roche compacte et de la verticalité de ce bloc final, ne pouvait laisser espérer aucun répit à l' alpiniste.

Jusqu' au dernier rocher près de la coupole de neige la varappe fut un corps à corps et une lutte; la montagne se défendait bien « in extremis ».

Enfin à 14 heures nous foulâmes la neige du sommet où, par ce temps splendide, nous eûmes tout loisir de nous reposer et de goûter, une fois encore, la vue si merveilleuse sur les massifs voisins. L' ascension nous avait coûté dix heures d' efforts, mais la récompense la plus belle: satisfaction, joie, LA CÔTE OUEST ( WESTRIPPE ) DE L' ALPHUBEL bonheur nous accompagnèrent au retour par l' Alphubeljoch jusqu' à la cabane où nous arrivâmes deux heures plus tard.

Ainsi se termina l' exploration de la paroi ouest de l' Alphubel. Deux chemins nouveaux ont été ouverts; ils se complètent l' un l' autre. Je forme le vœu qu' ils trouvent des amateurs.

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