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Une «première»: la face sud de la Jumelle la chaîne des Gastlosen

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Par Louis Henchoz

Avec 3 illustrations ( 25—27 ) Après une longue marche nous relevons la tête. Nous voyons une bâtisse dont les murs de pierres régulières, rosées par l' enduit de chaux qui les recouvre, soutiennent un toit de bardeaux noirâtres. L' absence de fenêtres, les portes grises et le toit de tavillons de la cheminée close font de ce chalet un être endormi au milieu de l' herbe déjà verte et drue des pâturages. Au delà des sommets tout proches, couverts de gazons ras et brunâtres que la neige vient de quitter, le lointain est barré par la blancheur des Alpes, scintillantes sous le soleil. Mais, qu' est dans l' échancrure de ce petit col, là-haut? Un mirage? Non, une lame de rocher, élancée, hardie, tranche l' horizon. Partout elle est lisse, partout verticale. Le paysage harmonieux et riant qui nous en sépare est comme vivifié par cette présence étrangère qui le subjugue.

Après une courte halte au chalet où nous établissons nos quartiers, nous partons avec un seul sac léger. Nous atteignons le vieux mur de pierres disloquées du col, d' où, brusquement, nous voyons la fine pointe acérée. C' est la Jumelle. Elle n' est plus seule; sa sœur, la Pointe à l' Echelle, se dresse fièrement à ses côtés. Nous traversons une pente herbeuse, semée d' éboulis, et sommes bientôt au pied de la paroi sud. Une fissure, partant d' un replat herbeux situé au-dessus de nous, la traverse de bas en haut. Nous nous encordons et pensons atteindre sans peine le bas de la fissure. Un zigzag amusant m' amène dans un creux caillouteux. Je me dresse et inspecte la suite. Le palier n' est plus loin. Mais pour l' atteindre, faut-il grimper là, par cette cheminée surplombante? C' est le seul passage. Je réclame du renfort; à deux, cette fois, nous pouvons faire la courte-échelle. Debout de tout mon poids sur mon soutien, je quitte une de ses épaules, puis l' autre; je repose un pied sur sa tête, lui tords les cheveux, repars, m' ag de toute ma force au rocher. Les deux lèvres de la cheminée, à l' endroit où elles surplombent le plus, sont trop rapprochées pour me laisser passer, et les prises manquent qui permettraient de se hisser par l' extérieur. Force m' est donc de planter un piton et, même avec cette aide, les efforts les plus violents me seront nécessaires pour passer. La nuit s' approche, il faut songer à gagner notre pied-à-terre. Un long rappel nous ramène à notre point de départ.

Trébuchant dans les pierres, nous allons vers le chalet où nous nous reposerons des efforts de la journée.

Tôt le matin, nous nous trouvons sur le ressaut atteint la veille, au pied de la grande fissure. Aucun obstacle ne se trouve plus entre elle et nous; la vraie varappe nous attend. Mon compagnon monte avec ardeur; déjà les difficultés s' accumulent. Les prises les plus petites manquent. Inutile de passer sans pitons. Pour les planter, il doit emprunter toutes sortes de positions extraordinaires. Cependant, il se hisse, monte, force le passage. De petites prises lui permettent de continuer, et il arrive sous un surplomb qu' il gravit à l' aide de deux fiches munies de cordelettes. Plus loin, la fissure n' est guère marquée; elle est piquée de minuscules escaliers d' herbe. Délicatement, il saisit une touffe, puis l' autre. Il utilise toute son attention, toute sa finesse de toucher, tout son « doigté » pourrait-on dire, pour grimper à l' aide de ces prises ennemies de toute brusquerie. Rien n' est plus absorbant que cette varappe dans un gazon versatile, prêt à nous jouer l' un des mille tours qu' il cache sous sa chevelure. Aussi a-t-on l' impression d' avoir vaincu un être rusé et matois, et le plaisir éprouvé n' en est que plus intense.

Mon compagnon atteint un palier d' où il peut jouir d' un repos... tout relatif du reste, car il est obligé de changer sans cesse de position. Nous le rejoignons. C' est tard; nous dînons, suspendus dans l' espace.

Je monte sur les épaules de mon camarade, pose un pied contre le rocher, prends une prise d' une main, tâtonne de l' autre, redescends, remonte, progresse peu à peu, et quand je suis sur une vire où je puis poser les deux pieds à la fois, je me sens un peu étourdi; j' ai la sensation de celui qui, venant de la nuit, entre dans une salle violemment éclairée. J' ai perdu toute notion du temps; aussi, jetant un coup d' œil aux alentours, je m' aperçois qu' il est tard. Il faut redescendre pour ne pas être surpris par la nuit dans cette paroi où le bivouac, faute d' endroit convenable, serait plus pénible que l' ascen elle-même. Un dernier rappel: nous voici dans l' herbe.

L' effort est fini; notre esprit était si tendu par la lutte que, quand nous nous retrouvons assis au pied de la paroi, nous avons le sentiment d' être tombés dans un autre monde d' une sereine tranquillité. Les heurts et contrariétés de la vie de tous les jours s' estompent comme les montagnes qui nous entourent dans le crépuscule. Nous nous laissons glisser dans l' irréel, le paysage va disparaître dans la nuit...

Un léger bruit de pierres nous fait reprendre contact avec la réalité: deux jeunes chevreuils traversent les éboulis en face de nous et viennent s' installer dans un parterre d' herbe nouvelle. Avec élégance, il choisissent les jeunes pousses; leur repas ne doit être qu' un dessert. Une pierre lancée par l' un de nous les arrache à leur quiétude. La nuit tombante est alors raturée par deux flèches brunes zigzaguant à travers l' espace coupé d' obstacle qui les sépare de la forêt. Nous les perdons de vue, il fait trop nuit... Nous nous dirigeons dans la pénombre vers notre pied-à-terre.

Die Alpen - 1945 - Les Alpes9 Le matin, un ciel lourd, aux nuages sombres, s' approche, menaçant, de la terre et de nous. Nous nous hâtons. Nous voulons essayer de grimper et de réussir avant la pluie. A peine sommes-nous au milieu du trajet parcouru précédemment qu' elle tombe, tombe. Le beau rocher, bien sec, de la veille se change en un gluant amalgame de pierre, de terre et de pluie. Des filets d' eau dégoulinent déjà à grosses gouttes dans les fentes et dans nos cous. Petit à petit, nous sommes détrempés, nous nous croirions agglutinés à des limaces. Encore une courte-échelle: nous voici sur une vire assez large. Le vent souffle, il a beau jeu de nous glacer à travers nos vêtements légers. Nous suivons la vire, tantôt rampant, tantôt marchant. Traverse-t-elle la face ainsi, jusqu' à l' arête? Oui, nous sommes hors d' affaire. Nous descendons en courant par le chemin ordinaire, pour nous réchauffer. Nous voici en des lieux moins escarpés.

Il nous restaient quelques mètres à gravir pour atteindre le sommet. C' était presque le succès.

Le dimanche suivant, nous reprenons la montée, mais au lieu de suivre la vire providentielle, des cheminées difficultueuses nous amèneront tout d' abord vers un nid de corneilles situé dans un creux. Trois jeunes oiseaux, grandelets, ouvrent tout grand leur bec blanc et piaillent en nous voyant. S' imaginent que nous leur portons la becquée? Lorsque nous les touchons, ils se rendent compte de leur erreur et vont se réfugier au fond de leur trou. Nous les photographions. Leur service sanitaire n' étant pas organisé selon nos principes d' hygiène, nous quittons ces lieux malodorants. Les parents, inquiets, se lancent à tour de rôle et à maintes reprises sur le premier grimpeur, le frôlant de leur bec. Nous nous tirons de ce mauvais pas sans dommages et nous arrivons cette fois exactement au sommet. Notre première est réussie, bien réussie.

Premières réussies par la cordée composée de M. et Mme Ernest Favre et Louis Henchoz de d' Oex 27 juillet 1941: Première de la paroi nord du Brecaca ( d' Enhaut ). 7 septembre 1941: Première de la paroi sud du Vanil de la Gobettaz ( versant vaudois des Pucelles, Gastlosen ). 2 novembre 1942: Première de la paroi sud de la Pointe à l' Echelle ( versant vaudois des Pucelles, Gastlosen ). 27 juin 1943:Première de la paroi sud de la Jumelle ( versant vaudois des Pucelles, Gastlosen ). ( Récit ci-joint. ) 4 juillet 1943: Première de la paroi nord de la Pointe de Sur Combe ( d' Enhaut ).

Notre cordée a peut-être encore réussi la première « remontée » de l' arête ouest de la Jumelle ( Gastlosen ) le 28 mai 1939. Nous n' avons jamais pu savoir si cette grimpée avait été faite par d' autres alpinistes avant nous.

De plus l' auteur ( Louis Henchoz ) a encore réussi, en compagnie de camarades divers, les deux premières suivantes, descendues avant en rappel par d' autres alpinistes: 13 novembre 1938: Première de la face ouest de la Gummfluh ( d' Enhaut ). 30 juin 1940:Première de la face est du Château Chamois ( d' Enhaut ).

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