Une première qui ne se renouvela pas

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( Traversée du Scerscen de Mannelli à Tschierva, le 22 septembre 1887. ) Avec I illustration ( n° 148 ) et 1 croquis.Par Max Wattelef.

Dramatis Personne:

Dr Paul Güssfeldt, professeur, 47 ans. Premier guide: Emile Rey, Courmayeur. Guide en second: Jean-Baptiste Aymonod, Breuil, Valtournanche.

Lors de son séjour à Pontresina, en août 1887, le professeur Paul Güssfeldt, explorateur et célèbre alpiniste allemand, ne put mettre sur pied une expédition au Monte Rosso di Scerscen, dont il avait fait la première ascension en 1877 avec Hans Grass, le réputé guide engadinois.

Piqué au vif et plutôt déçu, Güssfeldt partit pour Zermatt avec le dessein bien arrêté de ne retourner à Pontresina qu' en passant par le versant sud du Scerscen, c'est-à-dire de traverser cette formidable arête en partant d' Italie, pour aboutir dans le Val Roseg ( Bassin de Tschierva ) en Suisse.

A Zermatt Güssfeldt fit connaissance de deux guides piémontais, le célèbre Emile Rey de Courmayeur et le jeune Jean-Baptiste Aymonod de Breuil. A l' occasion d' une ascension du Gabelhorn et de la traversée du Cervin ( Zermatt-Valtournanche ) Güssfeldt se rendit compte de la compétence de ces deux hommes, et il leur proposa de l' accompagner dans une région qu' ils ignoraient tous les deux. Avec des guides qui ne connaissaient pas le pays — à Pontresina on était au courant des sérieuses difficultés du Scerscen — il avait confiance de réaliser un programme qui le hantait depuis 10 ans. Ce fut avec joie que les deux Piémontais acceptèrent.

On se mit en route. Après quatre jours de voyage, en suivant l' itinéraire: Zermatt, Théodule, Breuil, Châtillon, Milan, Come, Colico, Sondrio, Chiesa, dans le Val Malenco, ils arrivèrent le 21 septembre 1887 au refuge Mannelli ( 2840 m .) pour y passer la nuit. Il fallut tout ce temps pour atteindre le point de départ de l' expédition projetée. Malgré la saison avancée ( troisième semaine de septembre ), le beau temps favorisa nos alpinistes, sinon ils eussent peut-être dû renoncer à l' entreprise. C' est grâce aussi à la rapidité de son exécution qu' ils évitèrent d' être surpris par la neige qui tombe souvent dans les Grisons dans cette période de l' année.

Le refuge Mannelli est situé au pied du Glacier du Scerscen. C' est d' ici que Güssfeldt orienta Rey qui ne cessa de répéter: « Quel beau pays! » II lui fit part de ses vœux. Rey partit seul en reconnaissance pour explorer le terrain et pour supputer les possibilités de l' ascension. Dès son retour à la cabane, et après rapport, on décida de tenter l' ascension par la Porta Roseg ( ou Güssfeldtsattel ).

C' est le 22 septembre à 4 heures du matin que Güssfeldt et ses deux guides quittèrent Mannelli, par une température relativement élevée, 1 degré au-dessus. En trois heures ils atteignirent la Porta Roseg, 3527 m., Aiguilles Dorées ( Versant du Plateau du Trient ) ( 3401—3509 m .) de gauche à droite: Tête Crettex, Aiguille Javelle, Trident, Col Copt, Aiguille sans nom, Tête Biselx, Aiguilles penchées, Aiguille de la Varappe 145 - Photo O. Darbellay, Martigny

Face nord-ouest de la Chandelle du Portalet Face sud-est de la Chandelle du Portalet A gauche arête nord-est; descente en rappel avec A gauche arête sud-ouest

surplomb146 - Photo Mario Ganio, Martigny147 - Photo Jean Chappot, Martigny Oroll Füssli Arts Graphiques S.A.Z.urich 6210 ACF 3. 10. 39 Die Alpen - 1942 - Les Alpes .,.„¥ d' où leurs regards plongèrent pour la première fois sur la Suisse. Güssfeldt saluait les montagnes de Pontresina et au fond, à 90 km ., le Tödi, 3620 m.

L' arête qui monte d' ici vers la Calotte neigeuse ( Schneehaube, 3870 m .) est coupée par deux encolures successives; la première, 40 mètres plus élevée que la Porta Roseg, difficile à gravir ( la serrurerie était encore inconnue à cette époque ), exigea une heure d' efforts, la seconde à 3750 m. ou 180 mètres plus haut, fut atteinte en trois quarts d' heure. A 11 heures la caravane s' arrêta sur la Schneehaube ( cf. Crast' Aguzza, 3872 m .), et à midi et demi les trois touristes avaient atteint leur but: le sommet du Scerscen, 3967 m.

Devant l' impossibilité de rester là-haut — la violence inouïe du vent du nord avait transi nos hommes, qui n' osèrent s' asseoir — ils décidèrent de continuer leur course sans s' arrêter et, par conséquent, sans manger.

Mais quelle route choisir? Rey fut d' avis que suivre la crête exposée, par ce vent implacable, était chose risquée et au lieu d' aller rejoindre l' arête sud du Bernina et le Col de la Crast' Aguzza pour descendre sur Morteratsch, ils choisirent la face nord-ouest, c'est-à-dire la descente vers Tschierva et le Val Roseg. C' était combler le désir de Güssfeldt: N' avait pas juré de ne faire son retour à Pontresina que par le Scerscen?

Güssfeldt, cependant, n' ignorait point les difficultés qui allaient surgir, puisqu' en 1877 il avait, en compagnie de Hans Grass, fait l' ascension du Scerscen précisément par la voie de descente choisie aujourd'hui. Mais le froid poussait nos hommes à agir rapidement et sans tergiverser.

La cordée marchait Rey en tête, Güssfeldt au centre et Aymonod derrière. Du sommet, 3967 m ., il s' agissait d' atteindre le Piz Humor, 3260 m. ( 700 mètres de dénivellation ) en suivant le contrefort orienté direction nord-ouest, ainsi qu' il vient d' être indiqué plus haut.

Güssfeldt, je 1e répète, connaissait parfaitement les perfidies du Scerscen et la surprise qui les attendait 300 mètres en dessous du sommet: un éboulement du glacier qui, en un à pic de 50 mètres, formait une véritable muraille de glace. Il allait falloir y tailler de nombreux degrés ( Hans Grass avait fait 120 marches à la montée en 1877 ). Or, tailler à la descente est non seulement plus difficile, mais cela exige en outre un effort beaucoup plus grand et une sûreté et un sang-froid infaillibles. Rey fut l' homme de la situation. Il avait déjà taillé 150 marches depuis le sommet du Scerscen et venait d' at de la neige poudreuse, lorsqu' il s' écria: « A présent nous sommes sauvés! » Cette joie devait être de courte durée. La situation devint sérieuse. En effet, le bord de la paroi de glace était atteint. C' était entre 2 h. 30 et 3 heures de l' après. Les intrépides alpinistes tinrent conseil encore une fois, à quelque 3700 m ., au bord du précipice. Si la nuit devait les surprendre au beau milieu de cet à pic de glace, qu' adviendrait? Güssfeldt suggéra de retourner par le sommet du Scerscen vers la « calotte de neige » et de bivouaquer dans ses rochers. Cela pouvait se faire en trois heures et demie et surtout avant la tombée de la nuit. Rey fut d' un avis contraire; il préféra attaquer l' inconnu, même au risque d' être assailli par l' obscurité. C' est la seule fois que Güssfeldt le vit irrité, mais dans le plus beau terme du mot. « Jamais je n' ai rebroussé chemin, monsieur », s' exclama, de sorte que Güssfeldt pouvait répliquer, UNE PREMIÈRE QUI NE SE RENOUVELA PAS.

entièrement convaincu: « Mais, mon cher Rey, je ne demande pas mieux, vous me rendez un vrai service. » Advienne que pourra — les guides n' oseraient l' accuser maintenant de les avoir entraînés dans une situation inextricable. Aucune autre issue possible, ni à droite, ni à gauche, le droit chemin par l' éboulement du glacier conduisait au havre de salut: la base du Piz Humor.

L' attitude de Rey inspira à Güssfeldt une admiration sans borne. C' était la plus grande épreuve de force morale qu' il eût vu jusqu' ici chez un guide de montagne.

Une seule corde de 25 mètres se trouvait à la disposition des trois hommes et l' éboulement du glacier mesurait 50 mètres. Rey s' encorda et commença la taille des marches, tandis qu' Aymonod assurait et laissait glisser le filin, à mesure des besoins de l' avance, qui fut forcément lente et dura une heure et demie.

Durant ce temps Güssfeldt eut loisir de s' adonner à ses réflexions et à ses souvenirs. En contemplant le liséré blanc de l' arête nord-est du Bernina, il se remémora sa fameuse descente de cette montagne ( encore une première ) en 1885 avec Hans Grass par la belle arête du Bianco.

Mais revenons à Rey. Les 25 mètres de corde étaient épuisés. Aymonod fit suivre les sacs, et Güssfeldt, assuré, descendit à son tour, suivi de Jean-Baptiste. A 4 heures et demie ( nous sommes, je le répète, le 22 septembre ) les trois touristes se trouvaient de nouveau réunis au beau milieu de la muraille de glace. 25 mètres restaient à parcourir. C' est encore Rey qui assuma la dure besogne. Après une heure de travail il disparut lentement. Güssfeldt le vit poser sa tête sur son bras appuyé contre le mur de glace, « un homme exténué ». Depuis plus de douze heures il avait da dépenser ses forces. Il avait taillé tous les degrés, ceux de la montée et ceux de la descente. Et cette paroi exigeait maintenant de lui un effort surhumain, effort qui eût épuisé même un homme frais, s' il en avait été capable.

Un peu après 6 heures du soir Rey cria qu' il prenait pied. La muraille de glace était vaincue, assurée aussi la course et cela grâce à Rey et à sa farouche énergie. Le soleil se couchait précisément à l' instant où Güssfeldt rejoignit Rey au bas de la paroi de glace qui, tel un monstre d' émeraude, se dressait au-dessus d' eux.

Les sacs suivirent par les soins d' Aymonod, et celui-ci descendit, non encordé. Rey lui cria: « Si tu tombes, tu es perdu, prends donc garde! » Il fallut trois heures pour vaincre l' à pic de glace, haut de 50 mètres, et six heures pour effectuer la descente depuis le sommet du Scerscen. Lors de la première en 1877, où le trace de la montée facilitait les choses, la descente s' était effectuée en une heure et demie, et la course avait pu se terminer avant la tombée de la nuit. En 1887 la nuit noire surprit les alpinistes sur le contrefort rocheux qui, du bas de la paroi de glace, 3650 m ., mène à la base du Piz Humor, 3260 m ., où la cordée arriva à 11 heures, au moment où le croissant de la lune disparaissait derrière le massif du Piz Roseg.

A la lumière des bougies les sacs furent consultés et après treize heures de jeûne un repas tardif réconforta les intrépides compagnons. Les cigares UNE PREMIÈRE QUI NE SE RENOUVELA PAS.

5 6 1. Piz Bernina ( 4055 m. ). 2. Piz Scerscen ( 3967 m. ). 3. Calotte neigeuse. 4. Porta Roseg ou Güssfeldtsattel. 5. Piz Roseg ( 3943 m ., sommet principal ). 6. Calotte neigeuse. O Point de départ de l' éboulement du glacier. H Piz Humor. C Emplacement actuel de la cabane Tschierva ( qui n' existait pas à l' époque de Güssfeldt. Ce dernier descendit jusqu' au restaurant « Val Roseg » lequel ne peut être visible sur le croquis puisqu' il était au bas de la Fuorcla Surley, face au Scerscen ).

achetés à Sondrio furent dégustés avec un délice tout particulier, surtout après l' épreuve subie.

Comme un rêve grotesque apparut le passé immédiat des dernières dix heures durant lesquelles Rey fonctionna comme un bienfaisant sorcier. Le mérite d' avoir conduit la cordée à bon port revenait à Rey et sa tenace énergie. C' est à la circonstance de « ne pas s' être démoralisé » que le trio dut son salut, ainsi que l' affirmèrent les deux guides après la course.

Mais nos touristes n' étaient pas encore au bout de leurs peines, car il fallait se frayer un passage à travers le labyrinthe du glacier très crevasse. A minuit, après une heure de repos, ils se mirent en route, et ce n' est qu' à 3 heures du matin qu' ils atteignirent le bas de la moraine. A 6 heures, après une course de vingt-six heures, les trois compagnons frappèrent à la porte du restaurant du Val Roseg et firent sortir de son lit l' aubergiste Caduff.

Le retour à la civilisation donna lieu à une petite fête et fut célébré par une bouteille de champagne, suivie d' autres réjouissances.

L' entrée à Pontresina se fit en carriole.

Il faut ajouter ici que l' effort surhumain fourni par Rey avait enflé son poignet, de sorte qu' il ne put s' en servir durant quelques jours.

Les degrés de la descente taillés par Rey furent visibles pendant de longs jours encore du Val Roseg, témoignage muet de l' exploit accompli.

Pour conclure: une répétition de la traversée du Scerscen ( Italie-Suisse ) fut entreprise l' année suivante ( 1888 ) par deux touristes et deux guides. Elle échoua à la muraille de glace, et la cordée dut retourner au sommet du Scerscen, d' où, en suivant l' arête dans la direction du Piz Bernina, elle tenta de rejoindre l' arête sud de ce dernier. Elle n' y réussit pas non plus et dut se résoudre à passer la nuit dans les rochers.

Et c' est ainsi que cette traversée resta jusqu' à nos jours: « Unepremière qui ne se renouvela pas. »

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