Une semaine dans le massif du Toubkal

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Haut Atlas marocain ( Suite et finPar Colin Wyatt

Avec 1 illustration ( 39Jaman ) 11 avril. L' alarme nous réveille à 6 heures — dehors la tempête souffle d' une force indiminuée. Toujours pas de porteurs — d' un air soucieux on prépare le petit déjeuner — que faire s' ils n' arrivent pas? Le café nous ranime un peu, mais on s' impatiente de plus en plus. Enfin, vers les 9 heures, ils arrivent tout transis et moroses, pataugeant dans la neige en sandales et jambes nues. On leur donne vite du pain et du café et Robert les cajole et les amadoue. Bientôt leur bonne humeur habituelle reprend le dessus — ils se secouent et rient — « Safi! Safi! » Ça va! Ça va! Nous partons ensemble, les deux porteurs avec les tentes et des vivres par le chemin, nous quatre à ski avec des sacs lourds et les sacs de couchage. D' abord une belle descente à travers les pentes nord de la vallée; la neige, dure au début, devient vers la fin toute pourrie. Parvenus à 2700 m ., nous traversons le torrent sur les débris d' une immense avalanche qui a balayé le couloir du Toubkal par lequel nous devons monter. Il y a près de mille mètres à gravir jusqu' au Tizi n' Immouzzer, 3670 m ., en surmontant trois méchants bancs de rocher cuirassés de glace vive. Le temps est couvert et nos esprits aussi mornes que le ciel. En silence, on fixe les peaux et le travail commence. Au premier ressaut, il faut enlever les skis pour gravir péniblement une cheminée pleine de neige. Le ciel choisit ce moment pour crever sur nous et nous mitrailler d' une violente averse de grêlons gros comme des pois. Les deux autres ressauts se laissent tourner sans trop de peine, et nous pouvons reprendre haleine à l' abri du vent dans une cuvette au pied des rochers terminaux du Toubkal, où l' avalanche a creusé un sillon de 30 m. de large sur 8 de profondeur. Il reste 200 m. à gravir; mais la pente est si raide que nous essayons de monter à pied, dans une neige qui « porte » mal. Enfin, à 14 heures, après trois heures trois quarts de marche, nous débouchons sur le col où le vent essaie de nous arracher les skis des mains. La vue est incroyablement sauvage, mais on n' a pas le temps de la regarder; il est tard, il faut se hâter. Nous montons en ski vers une aiguille noire dont les rochers ne nous offrent pas trop de difficultés; faisant la chaîne et passant les skis des uns aux autres nous arrivons en vingt minutes au sommet de l' Afekhoi, 3751 m. qui forme l' anté nord-est du Toubkal. Notre premier but est atteint; l' autre, l' Adrar n' Tichki, 3770 m ., se dresse à 1 km ., séparé de nous par le col Tizi n' Tichki, 3650 m. Souffletés par le vent nous plongeons dans un couloir raide plein de neige poudreuse; après 70 m. nous rebouclons nos lattes pour traverser les dernières pentes inquiétantes qui surplombent l' abîme. Prenant pitié de nous, le soleil se montre soudain, est c' est de meilleure humeur que nous glissons parmi les vallonnements du large col vers la dernière arête. Au pied des rochers sommitaux on s' arrête; la voie directe est impraticable et nous passons à gauche, les skis sur le dos, pour monter un long couloir de neige vers une épaule blanche qui doit marquer la fin de nos peines. Robert nous jure qu' une belle descente facile nous attend de l' autre côté; essouflés, pataugeant dans la neige profonde, nous rassemblons nos dernières forces pour l' atteindre. Le premier y arrive; on attend un cri de joie, mais — silence. Il pose les skis dans la neige et se gratte la nuque. Haletants, nous arrivons à ses côtés — 30 m. de dalles verticales nous barrent la route. Pourtant, cette fois-ci, on voit la terre promise pour de bon, une large épaule blanche à notre niveau de l' autre côté du sommet, mais dont nous sommes séparés par les 200 m. d' une pente de neige vertigineuse qui surplombe l' abîme. Bref conseil de guerre — tout à coup Robert parle: « Eh bien, moi j' y vais! » Entre temps il a chaussé ses skis et s' est déjà engagé dans la pente effrayante. En silence nous le suivons des yeux. Tâtant chaque pas il avance lentement, laissant derrière lui une trace solide; encouragés nous l' imitons, et au bout de vingt minutes toute la bande est réunie sur le petit plateau, duquel coule une belle descente vers le grand col du Tizi n' Tarharhat. Ici les nuages nous enveloppent, surgis du chaudron de la plaine d' Arround, qui nous retardent une demi-heure. Il est déjà 18 heures et le crépuscule monte des vallées. Enfin voici le col; est-ce que nos porteurs sont bien passés? Oui! Voilà leurs traces; il n' y a qu' à suivre. Longeant le lit du ruisseau, nous descendons rapidement sur une belle neige granulée, en direction des huttes de berger de l' Azib ( alpe ) Tifni, 2800 m. La nuit est là lorsque nous foulons enfin l' herbe mouillée des premiers pâturages. Robert commence à crier... « Oooh! Mohamméd! »... l' écho nous revient, morne, d' au delà du torrent. Nous en suivons les bords encore un quart de kilomètre... « Oooh! Mohamméd! »... Un instant plus tard un cri nous répond et une silhouette en burnous blanc apparaît sur un énorme bloc de rocher. Nos vaillants porteurs accourent, nous enlèvent skis et sacs et nous conduisent au gîte bien choisi où du thé bouillonne sur le feu. Où diable ont-ils trouvé de quoi brûler? On dresse vite les tentes dans la petite « cour » plate entourée d' une murette entre le grand rocher et l'«azib », masure de pierres avec un toit plat de branches et de terre, qui forme l'«alpe » chleuh. Et ce soir nous dormons comme des momies sur la couche molle d' ancien fumier.

Mais au réveil, quelle surprise désespérante! Il neige! Pendant toute la journée les gros flocons tombent des brumes grises; accroupis dans l' azib, vêtus de tout ce que nous possédons, on balance entre l' optimisme et le pessimisme selon le rythme des flocons. Heureusement que nos porteurs prévoyants avaient ramassé un tas de buissons épineux la veille; le thé nous réconforte et nous aide à passer le temps. A notre coucher, il y a 40 cm. de neige fraîche... « et ça c' est l' Afrique! » constate Robert d' un ton lugubre.

Le lendemain, le paysage est caché sous 50 cm. de neige nouvelle. Robert, « l' indigène », déclare qu' il sera impossible de franchir le Tizi n' Likemt à cause du danger d' avalanches — il paraît qu' il est très raide de l' autre côté — et il serait aussi trop pénible pour les porteurs. Il nous conseille donc d' abandonner tout espoir de gravir l' Iférouane, notre dernier « 4000 », et de sortir des montagnes par les vallées du Kassaria et de l' Ourika. Certes, il ne connaît point cette région, mais d' après la carte ça doit aller. On est vite d' ac. Les nuages se lèvent; on a l' impression que le soleil va percer. Pataugeant dans la neige profonde pour ouvrir le chemin aux Chleuhs, nous portons les skis pendant 300 m. jusqu' à une selle de l' arête derrière les azibs. De l' autre côté une belle descente nous amène à la limite de la neige, où nous enlevons les skis pour la dernière fois; pour célébrer ce triste événement les nuages se dissipent et le soleil nous baigne de ses rayons bienvenus. Un bisse nous conduit aux azibs Taouount où deux indigènes nous accueillent, l' avant des bergers d' été. Ils nous disent que le chemin est bon et que le premier village n' est pas loin — cinq heures de marche, quoi! Mais nous ignorons encore deux choses très importantes: 1° que le Chleuh ( qu' il soit béni !) veut toujours plaire à tout prix, et 2° qu' il ne marche pas comme nous, mais bondit comme un chamois, et que surtout sa notion du temps diffère radicalement de la nôtre. Nous entamons la marche d' une vive allure, jetant des regards pleins de regrets aux belles neiges de l' Iférouane qui s' élèvent à notre droite.

Pendant une heure nous suivons le joli sentier. Dans les éboulis fleurissent quelques plantes alpines jaunes et roses dont nous ignorons les noms. Puis la vallée se resserre entre des pentes raides et rocailleuses — le chemin monte et descend d' une façon incommode pour déboucher enfin sur une petite plaine étroite, entourée de cimes enneigées, où le torrent coule doucement. Il est midi. Je me déshabille et plonge dans les eaux tonifiantes. Quel contraste! il y a quatre heures je frissonnais, les doigts complètement gelés, en balayant la neige des tentes! Les Chleuhs vont à la pêche, mais les belles truites que nous voyons briller ne se laissent pas prendre.

Après une halte reposante nous reprenons la marche. Bientôt il faut enlever les godasses, retrousser les pantalons, pour traverser la rivière qui a maintenant 8 m. de large. Nous avons quitté le pays des « alpes »; une gorge sinistre et sauvage nous engloutit. Encore une fois nous pataugeons à travers les flots, puis le chemin disparaît. Comment diable va-t-on passerDéconcertés nous escaladons 200 m. de falaises — tous les 20 m. on trouve quelques pierres indicatrices, mais ce n' est plus un chemin — c' est de l' esca pure, qui nous oblige à faire la chaîne avec les skis et les sacs; un ressaut ne se laisse contourner qu' à quatre pattes par une petite vire dans la paroi verticale. On ne voit plus le torrent au fond de l' abîme — on n' en entend que le grondement menaçant qui monte des ténèbres. Il commence à pleuvoir — il faut redoubler d' attention sur les dalles glissantes. La trace redescend jusqu' aux bords du torrent qu' il faut traverser encore pour s' en de nouveau dans une escalade de 200 m. La gorge serpente entre les vastes falaises qui se perdent dans les brumes et semblent ne jamais devoir finir. Pendant deux heures encore nous désespérons dans ce défilé — nos vêtements sont trempés et nos mains engourdies; la pluie ruisselle au bout du nez. On perd toute notion du temps — comme des automates nous montons et descendons les pentes raides. Nous nous déchaussons encore et avançons pendant dix minutes dans le torrent avec de l' eau jusqu' à mi-cuisse. Cette fois le « chemin » a disparu pour de bon; même nos porteurs restent confondus. Mais à ce moment du plus grand désespoir un jeune Chleuh apparaît tout à coup derrière nous; nous nous emparons de lui immédiatement, et contre un « fabor » de 200 francs il s' engage à nous délivrer de la gorge. Avec un sourire malin il se lance vers l' inconnu d' un pas sautillant — chargés comme nous le sommes, c' est à peine si nous ne le perdons pas de vue; quelquefois il s' arrête pour nous attendre, jetant un regard de pitié sur nous, pauvres êtres faibles de l' Europe!

Il est 19 heures et il fait presque nuit. Nous déclarons brusquement au guide que nous en avons assez de ces interminables manœuvres de guéage; il hésite, puis prend à droite dans un couloir de rocher presque vertical. Passant les skis de main en main nous le suivons dans cette escalade épuisante. La nuit tombe... on ne voit plus rien. A la fin nous nous trouvons tous accroupis dans une niche en pleine paroi, Dieu sait combien de centaines de mètres au-dessus du gouffre. Il se retourne vers nous et nos porteurs lui lancent des injures — même lui s' est égaré! Il n' y a qu' une chose à faire: bivouac. Mais à tout prix pas ici! Daniel allume une lanterne et nous rebroussons chemin jusqu' au pied du couloir où, sur une petite terrasse herbeuse peu au-dessus du torrent, nous dressons les tentes.

14 avril. Nous sommes debout à l' aube. Après un maigre déjeuner nous reprenons le travail sans fin des passages à gué. Par-ci par-là il y a un ruban de rocher plat d' un mètre de large entre le torrent et les parois qui nous enferment. Serrant les dents on se résigne à passer encore une journée dans cet enfer froid et sombre quand, une heure plus tard, à un détour du chemin, voilà tout à coup, encadrée entre deux lignes verticales, la lueur dorée d' une belle vallée. Cinq minutes après nous traversons des carrés d' orge vers les maisons rouges du village d' Enfii. Entouré de tous les habitants, le chef nous accueille chaleureusement et nous emmène chez lui. Pieds nus, nous nous laissons choir sur les nattes de son toit plat. Adossés contre le mur, baignés des rayons réconfortants du soleil matinal, nous buvons d' innombrables tasses de thé à la menthe. Notre odyssée est terminée!

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