Une semaine en haute montagne

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Avec 4 illustrations.par c| Baumgarfnef.

Partis avec l' école d' alpinisme de Genève, sous la direction du guide Raymond Lambert et des moniteurs Grutter et Gros, nous arrivons à Zinal le samedi 12 août 1939, avec l' intention de passer une semaine à la cabane Mountet.

L' équipe est composée de deux Genevois: Mlle Godard, Alfred Lucain, d' un Hollandais, Ditty Van der Poël, et de deux Lausannois, mon mari et moi.

Nous partons vers 2 heures. Le soir, Jean des neiges nous accueille au seuil de son domaine, et c' est l' installation.

Lambert décide que les mieux entraînés, Mlle Godard et Ditty, iront avec Gros et Grutter au Rothorn par l' arête sud, et que Lucain et nous le suivrons par l' arête nord.

Nous partirons une heure après les autres et les retrouverons au sommet.

Il est 4 heures. Nous montons le long de la moraine, puis sur le glacier et en 2 h. 30 nous arrivons au Col du Blanc, où un magnifique panorama s' ouvre à nos yeux.

L' arête de neige que nous attaquons immédiatement est très effilée, mais les traces sont faites et les conditions de neige excellentes.

Quelques petits rochers délités nous font arriver au sommet de l' Epaule.

Nous sommes déjà à 4000 mètres. De là, l' arête devient horizontale, alternée de neige et de rochers, jusqu' au gendarme du « Déjeuner ». Nous entreposons là deux des piolets et nos sacs, flânons une demi-heure et repartons.

Enfin voici le rocher; nous commençons la varappe.

Lambert s' élève rapidement. Hélas! mon bagage de varappeuse est mince; je m' accroche partout comme je peux et, sans aucune vergogne, j' utilise tout ce dont le ciel m' a dotée. Je me trouve tantôt à plat ventre, tantôt à genoux... rarement debout!

Nous contournons de petits gendarmes faciles, tour à tour à droite et à gauche de l' arête, puis nous arrivons au pied du « Rasoir ». Une courte fissure, et nous l' escaladons. Nous redescendons au-dessus d' un vide impressionnant, agrippés aux solides saillies du rocher, et nous varappons jusqu' au « Sphinx » que nous contournons sur le versant du Mountet, par une vire facile.

L' arête est maintenant très aérienne; nous traversons la « Bourrique » tantôt à califourchon, tantôt accrochés par les mains, le regard dirigé vers Zinal, les pieds pendants côté Mountet! Ce passage amusant nous amène à la « Bosse », partie la plus délicate de la montée.

Les prises sont bonnes mais la paroi est bien raide; il y a du verglas et ces 40 mètres d' escalade nous prennent du temps.

Une courte descente, encore quelques rochers, et nous atteignons l' arête neigeuse qui conduit au sommet où nous nous trouvons à 10 h. 15.

Nous y sommes accueillis par nos amis qui viennent d' arriver, enthousiasmés par la superbe varappe du Rothorngrat.

La vue est grandiose; toutes les hautes cimes se détachent dans l' air translucide du matin: c' est un éblouissement!

Lucain, impressionné par la grandeur du panorama, s' accote auprès d' un rocher et s' y endort paisiblement, pendant que nous attaquons chocolat et fruits secs.

En route! L' itinéraire nous est maintenant familier, et malgré la fatigue qui commence à se faire sentir, il semble que nous nous retrouvons assez vite au gendarme du déjeuner où nous reprenons notre matériel.

L' arête de neige du Blanc de Moming et la rimaye se passent sans encombre, mais il reste une bonne distance à faire sur le glacier. La cabane qui nous semble si proche, recule à mesure que notre soif s' accroît. Nous sautons de cailloux en cailloux sur l' interminable pierrier et poussons enfin la porte du Mountet à 17 h. 30. Et voici la première course terminée.

Le lendemain, nous sommes courbaturés, et Lambert, en guise de remède, propose un peu de varappe sur le rocher, derrière la cabane, et nous voici, qui pieds nus, qui en espadrilles, qui avec les tricounis, essayons toutes les prises.

Lambert qui nous assure d' en haut, rit de voir nos efforts. Tout à coup, je glisse et ma tête tape le granit: me voilà avec une grosse bosse! « C' est le métier qui entre », observe-t-il calmement.

Le soir, après mares réflexions, notre guide décide que les trois cordées graviront l' Obergabelhorn par la face du Mountet, pour redescendre par l' Arbengrat et le Mont Durand.

Le temps est toujours magnifique et il souffle une petite bise lorsque nous quittons la cabane à la lanterne, mardi 15 août à 3 heures.

Partout des points lumineux trouent la nuit; vers le Besso, vers le Rothorn et tout au fond vers le Col Durand et les Quatre Anes. Mais d' hui nous sommes les seules cordées en direction du Gabelhorn.

Nous traversons le glacier et nous arrivons au lever du jour au cœur rocheux d' où va commencer la varappe.

L' itinéraire se dessine entre deux grosses arêtes bien marquées. Nous nous élevons assez lentement en zigzaguant en silence, le long de la pente raide et glacée, accompagnés par le bruit sourd des avalanches de pierres qui descendent de la' Dent Blanche. Nous montons le long de couloirs de neige, nous escaladons des rochers souvent peu sûrs et qui réclament toute notre attention. Nous arrivons à un petit gendarme où nous nous arrêtons un instant.

Il y a trois heures que nous marchons.

La pente se redresse encore et devient verglacée. Nous taillons de nouveau, puis notre cordée s' engage sur des dalles assez délicates. Gros et Ditty qui nous suivaient, préfèrent prendre par la droite où il y a de la glace, et ils nous dépassent. Tout à coup on entend un appel: « Attention! » et nous voyons dévaler devant nous un bloc gris, énorme et peu sympathique. Nous nous plaquons contre la pente; ce rocher, cadeau de Ditty, siffle sur nos têtes, ricoche et va s' écraser 800 mètres plus bas.

Nous débouchons enfin sur l' arête de neige que nous allons suivre pour atteindre le sommet.

Un court arrêt pour chausser les crampons, et nous entamons la montée.

Le moindre faux-pas serait ici... inconfortable, aussi faisons-nous très attention, les yeux fixes sur nos pas plutôt que sur la vue combien belle pourtant! Seul Ditty, avec un calme tout hollandais, assuré par Gros, philosophe et patient, s' écarte de l' arête pour prendre de multiples photos, dans des positions parfois scabreuses.

Nous obliquons à droite, et après une dernière pente, plus raide encore, nous atteignons le sommet à 8 h. 55. Il souffle une bise, annonciatrice de beau temps, mais qui n' en est pas moins désagréable. Nous nous installons en hâte dans les rochers abrités et ensoleillés du côté sud et y enlevons nos crampons.

Lucain cherche un coin pour s' y endormir, Ditty annexe le chocolat. Les gourdes sont prises d' assaut et les biscuits « Face Nord » ont grand succès. Mais il est 10 heures. Il nous faut prendre le chemin du retour.

L' Arbengrat se détache sur le ciel en gradins aériens et variés. Nous passons les premiers ressauts du sommet et traversons ensuite un joli passage dans des dalles, coupées de petites fissures, qui nous ramènent sur l' arête, j Celle-ci s' allonge au fur et mesure que nous varappons. Nous arrivons au grand gendarme situé à peu près au milieu de la partie rocheuse de la descente.

Un rappel, d' une trentaine de mètres environ, est prévu. Pour n' être pas trop charges, nous n' avons pris qu' une corde de rappel, aussi descendrons-nous tous les uns après les autres. Je pars la première et j' aboutis sur une plaque de neige où je me creuse une place de choix pour attendre mes compagnons.

Horreur! un froid intense s' insinue en moi. J' avance une main inquiète vers mon fond de culotte, et je découvre qu' il y manque des ronds grands comme des assiettes! Heureusement qu' il reste encore une couche protectrice; mais plus moyen d' utiliser mon... imagination pour descendre commodément: il va falloir apprendre à varapper sérieusement.

Au bout d' une heure, le dernier descendu, nous repartons. Le rocher devient bien mauvais et de vilaines plaques de glace nous retardent. Nous passons sur de petites corniches de neige, fragilement posées sur des rocs branlants et qui cèdent parfois à notre passage. Arêtes de neige, arêtes de rochers se succèdent sans fin. Nous regardons d' un œil d' envie le Mont Durand qui semble être là, tout près. Hélas, pour le gagner il reste bien du travail à faire, mais nous l' atteignons enfin et nous descendons sur le Col Durand.

Ce n' est pas chose aisée car l' endroit est très raide; il est difficile de bien se tenir, une mince épaisseur de neige couvrant une glace très dure.

Nous taillons où nous pouvons et accrochons nos piolets à chaque pas.

Au-dessus de moi, Lambert qui nous assure, est tout à coup secoué d' un rire silencieux: un peu plus bas Hélène Godard arrive à plat ventre sur le col, cramponnée à son piolet qui la devance! Nous sautons la rimaye et descendons le long du glacier Durand. De sournoises crevasses s' ouvrent sous nos pas, et ce sont d' incessants à-coups qui nous arrêtent, jusqu' à la cabane où nous arrivons à 19 h. 30.h Là, j' estime nécessaire de cacher les dégâts de mon pantalon en m' en chastement les reins de ma veste ce qui ne m' empêche pas d' être accueillie par des coups d' œil goguenards et des rires mais dissimulés.

Le télescope est parfois bien indiscret!

La matinée de mercredi se passe à flâner au soleil, pendant que guides et moniteurs s' emploient à installer une tyrolienne entre la cabane et le rocher tout proche. Nous devons tous nous exécuter à la grande joie des hôtes du Mountet qui font cercle au-dessous de nous: « C' est le cirque Knie à la montagne », nous crie l' un d' eux.

Enfin, après une dernière et joyeuse soirée, passée dans la cuisine accueillante de papa Vianin, nous préparons nos sacs: demain, nous monterons à Tracuit par l' Arpittetaz, pendant que Grutter et Gros iront au ravitaillement à Zinal.

Jeudi 17, arrivée à Tracuit, l' équipe se disloque; mon mari doit regagner la plaine et Lucain, pas très en forme, préfère nous accompagner... de ses vœux! Mais M. Moret se joint à nous.

Vendredi matin 18 août il fait grand beau; nous partons à 2 h. 20 par une nuit magnifiquement étoilée.

Lambert, Moret, Gros et moi formons la première cordée, Grutter, Mlle Godard et Ditty la seconde. La neige est dure, il fait froid et nous avançons rapidement.

Nous coupons droit sur le Bieshorn où nous arrivons à 4 h. 40 dans la grisaille du jour naissant.

La neige semble bonne et les traces sont faites, aussi décidons-nous de laisser les crampons, n' en conservant qu' une paire par cordée, et la descente sur le Weisshornjoch s' effectue tranquillement. Une courte remontée et nous atteignons le rocher.

L' arête est magnifique et le rocher assez bon malgré quelques blocs vacillants; nous avançons facilement et avec un plaisir évident. Tout marche bien et Lambert a le sourire. Il grimpe comme un chamois devant nous, attendant avec une patience angélique que nous suivions. Nous descendons une profonde brèche formant un à-pic d' une vingtaine de mètres mais n' offrant pas grande difficulté, puis nous remontons la paroi opposée: mais voici une grande entaille, terriblement raide, où nous plaçons un rappel.

Trop pressée, j' installe si mal ma corde, que celle-ci, durant la descente, me râpe profondément le cou; c' est décidément le métier qui entre!

Nous contournons une espèce de dos d' âne rocheux, puis nous franchissons encore une petite brèche; nous approchons du grand gendarme.

Nous sommes sur une arête de neige très ajourée et vertigineuse, sur laquelle nous avançons précautionneusement, puis nous contournons par la gauche une tour de granit jaune et poursuivons l' escalade jusqu' au premier ressaut du gendarme. Là nous nous arrêtons un instant pour nous encorder à plus de distance les uns des autres. Il est 7 h. 30.

Qu' il est haut avec son bec de cigogne qui nous surplombe! Il semble infranchissable. Nous nous hissons péniblement le long de la formidable muraille, au-dessus d' un vide impressionnant; 800? 1000 mètres? nous séparent du désert glacé que nous surplombons. Nous avons quitté le côté sombre de l' arête, nous sommes suspendus en plein ciel, au-dessus d' une éblouissante paroi blanche, et nous dominons un cirque d' une sauvage rie impressionnante Le temps passe et nous montons toujours, obliquement d' abord sur une vingtaine de mètres de dalles assez lisses, puis, traversant à droite sur des blocs instables, nous terminons par une cheminée.

Nous avons mis 50 minutes pour franchir ce passage, le plus difficile de la course. Nous reprenons l' arête pour traverser ensuite sous le sommet proprement dit du grand gendarme. Mais ce passage est laborieux: la pente est extraordinairement raide, la neige tient mal sur les cailloux mal amarrés et l' endroit est très exposé. Enfin nous voici hors d' affaire et le reste n' est plus rien.

La crête neigeuse et effilée descend, s' allonge et monte jusqu' au sommet. Pourtant nous n' allons pas très vite, le souffle manquant un peu.

Enfin nous atteignons le sommet à 10 heures précises, après 7 h. 40 d' ef continus.

Nous nous installons et admirons la vue. Devant nous le Rimpfischhorn dresse son profil sombre; le Strahlhorn, l' Allalin l' entourent de leurs calottes blanches et forment contraste avec le mur noir des Mischabel. Le Cervin semble tout près; nous commençons à nous familiariser avec son angle inhabituel. Un coup d' œil amical au Rothorn, au Gabelhorn où nous étions hier, et notre regard est de nouveau attiré vers les cimes lointaines qui émergent dans la lumière matinale.

C' est un monde sauvage et magnifique, déployé autour de nous et qui nous éblouit. La température est idéale, trop douce peut-être, car une couronne de nuages entoure maintenant tous les sommets, et Lambert devient silencieux; à 11 heures nous repartons.

Nous descendons prudemment, car la fatigue se fait sentir; à chaque pas sur l' arête de neige, véritable lame de rasoir; nous devons retenir, et nous aspirons au rocher. De petites nappes de brouillard nous traversent, rendant les à-pics plus impressionnants encore.

Enfin voici la première crête. Lambert nous presse et nous haletons un peu. L' effort soutenu, à une altitude toujours supérieure à 4000 mètres, est épuisant, mais l' orage sur l' arête n' est pas une perspective bien réjouissante; nous avançons en silence et nous atteignons le grand gendarme.

Profitant d' un piton déjà en place, nos guides installent la corde de rappel, pendant que nous examinons le gouffre béant à nos pieds. Lambert dirige les opérations et nous y allons l' un après l' autre.

Le départ est en surplomb; on descend une quinzaine de mètres, suspendus dans le vide, puis gagnant une vire en biais, lâchant le rappel, on termine l' affaire en varappe.

Grutter passant le dernier, fait de vains efforts pour récupérer la corde. Rien à faire, un nœud s' est forme dans l' anneau: il faut remonter!

Renonçant à reprendre l' itinéraire de l' aller, il grimpe le long de la cheminée où nous sommes descendus. Le laissant se débrouiller, nous continuons, et de brèches en dalles, de vires en surplombs, nous arrivons au rappel effectué à l' aller.

Nous y avons laissé une corde fixe qui va nous aider à remonter la paroi. Il y a peu de prises et je n' ai plus de force dans les bras. Voyant mon regard suppliant, Lambert donne le petit coup de corde sauveteur qui me permet d' at une prise convenable. Un dernier effort, et je me hisse hors d' haleine sur une petite plate-forme. Moret et Gros suivent immédiatement.

Nous continuons et nous nous retrouvons sur les dalles; celles-ci passées, nous arrivons bientôt au Weisshornjoch. Les nuages se rapprochent et le temps se couvre; Lambert, hors du rocher, ralentit un peu le train et nous passons au sommet du Bieshorn à 3 h. 30. Le temps de reprendre les crampons — et le souffle — et c' est la descente vers la cabane.

L' orage n' est pas loin, les piolets commencent à grésiller; la neige nous atteint à cinq minutes de la cabane où nous arrivons à 4 h. 30.

La cordée Grutter n' arrive qu' à 6 h. 30 ayant perdu du temps dans le brouillard et la neige et nous échangeons nos impressions avec Lucain qui toute la journée nous a suivis au télescope.

Quelle magnifique course! Conditions exceptionnelles, temps idéal pour l' escalade! nous sommes enthousiasmés, ravis d' avoir terminé notre programme par un si beau morceau.

Le 20 août c' est sous quelques centimètres de neige fraîche que nous quittons Tracuit„ après un dernier regard vers notre belle arête, plus blanche ce matin que jamais.li Après un chaleureux merci à nos guides si dévoués, nous prenons le chemin de la plaine, la joie au cœur, ayant passé une des plus belles semaines de notre existence... et faisant des projets pour l' an prochain!

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