Une traversée de la Dent d'Hérens

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Par Marius Blanc.

Ce vendredi, 17 août 1934, deux jeunes gens sont assis sur la terrasse, devant la cabane Rossier. W. Widmer, 1e leader de nos ascensions de vacances, a braqué la lunette du gardien sur la Dent d' Hérens, trop éloignée pour laisser percevoir les détails de son arête; cette arête elle-même, d' ailleurs, n' est visible qu' en partie.

Moi-même, je soupèse nos chances de réussite pour le lendemain.

La traversée de la Dent d' Hérens, depuis la cabane Rossier au refuge Amédée sur l' arête italienne du Cervin, en passant par la Tête de Valpelline au Col du Lion, est, parmi la série des plus de 4000 compris dans notre programme de vacances, le « morceau de résistance ».

Un peu en-dessous de nous le vaste plateau de Bertol miroite sous le soleil d' août.

Widmer, après un examen approfondi du trajet à parcourir, me dit à nouveau: « Quel paquet de neige fraîche! » Hélas! je le sais trop bien. Hier, nous avons fait la Dent Blanche par les Quatre Anes et je n' oublie pas les difficultés que nous avons eu à surmonter à cause de la neige. Cependant j' admets que celle-ci, vu la chaleur, fond rapidement et que, seuls, vraisemblablement, les rochers peu exposés au soleil seront couverts de glace. Toutefois, ces mauvaises conditions ne peuvent retarder la mise à exécution de nos projets. Il faut profiter du beau temps, et la question des vivres nous oblige à un prompt départ. Nos sacs, en effet, ne contiennent plus que pour deux jours de provisions, et notre programme prévoit encore la traversée du Cervin avant le ravitaillement qui ne se fera qu' à Zermatt.

Minuit un quart! Le gardien de la cabane Rossier vient nous tirer de notre sommeil. Une heure plus tard, encordés et gantés, nous affrontons l' air vif du glacier. C' est la première fois que l'on entreprend, depuis Rossier, une telle traversée. La nuit, sans lune, rend l' orientation difficile. Nous prenons la direction du Col d' Hérens, puis, pendant 10 minutes environ, nous suivons la trace qui conduit à Bertol. Nous quittons cette dernière pour monter en zigzag au Col de Tête Blanche que nous devons chercher dans l' obscurité. Au Col de Valpelline une clarté diffuse, tombant du ciel sans nuage, laisse deviner l' immensité désertique des glaciers. Le vent souffle du nord et nous fait prévoir une belle journée.

Peu après, nous montons la pente douce qui arrive à la Tête Valpelline ( 3813 m. ). Il est 3 h. 45. C' est alors, seulement, que commence la varappe dans les rochers délités de l' arête qui descend à Tiefenmattenjoch, cependant que les premières lueurs du jour apparaissent. Nous avançons lentement: aucune prise n' est solide; il faut « ramoner » péniblement. Les pierres que nous détachons roulent de chaque côté de l' arête avec un bruit terrifiant.

Au-dessus d' une plongée verticale nous trouvons une cheville branlante. Je place le rappel, je descends. Widmer me suit. Un petit accroc nous fait perdre une demi-heure: le piolet de Widmer, qui est sorti de la boucle de son sac, glisse, puis rebondit une cinquantaine de mètres au-dessous de l' arête. Ce n' est pas une petite affaire que d' aller le rechercher!

Le soleil, maintenant, arrive jusqu' à nous et réchauffe nos membres engourdis. Une demi-heure de varappe dans un rocher meilleur que celui du début nous amène sur une arête neigeuse et aisée. Un gendarme de pierre rougeâtre qui, de Rossier, semblait être un obstacle formidable, est franchi sans difficulté. 7 h. 30 nous trouve au Tiefenmattenjoch ( 3593 m. ). Widmer me fait remarquer que la descente de l' arête de Valpelline nous a pris une heure de plus que l' horaire prévu.

C' est par l' arête ouest que notre cordée gravit cet imposant 4000 qu' est la Dent d' Hérens. Pendant une demi-heure, nous devons observer des précautions particulières pour ne pas détacher des pierres sur deux alpinistes aux prises avec la pente de glace qui est à nos pieds. Brusquement, l' arête se termine; une pente, toujours plus inclinée, lui succède. Nous avons négligé de mettre nos crampons; aussi faut-il frapper vigoureusement la neige tôlée pour faire les marches. Bientôt nous devons traverser des rochers couverts d' une glace qui émousse nos piolets. Au sortir de la dernière cheminée, véritable frigorifique, nous recevons avec volupté les rayons du soleil. Et, heureuse perspective, 50 mètres plus loin, c' est le sommet. Une large corniche de neige surplombe la face nord. 5 minutes à peine et nous voici au faîte de la Dent d' Hérens ( 4180 m. ). Il est 9 h. 45.

L' atmosphère est d' une prodigieuse limpidité. Le panorama, d' une splendeur dantesque, nous écrase. Le Cervin, particulièrement, attire nos regards: sa vertigineuse face de Tiefenmatten, encore toute enneigée, nous subjugue. Quelle grandeur et quelle magnificence se dégagent de cette formidable pyramide d' une beauté sans égale!

L' arête d' Hérens se présente ici tout autrement que nous l' avons vue d' en bas. Ce n' est plus un alignement impeccable, mais une série de sommets sans ordre. C' est tout d' abord la Corne, puis l' Epaule, la Pointe Blanche, la Pointe Carrel, la Pointe Maquignaz. On ne distingue nettement que la partie inférieure de l' arête, qui est la moins accidentée et presque totalement formée de neige. Le Col Tournanche marque la plus forte dépression et la Tête du Lion termine cette longue chaîne.

Après un arrêt de 15 minutes, nous entreprenons, pour contourner la Corne, une descente dans un couloir fortement incliné sur le versant italien. Il y a passablement de neige et, sous celle-ci, peu de prises sûres. Widmer descend le dernier; il doit prendre mille précautions pour ne pas détacher des pierres. Une fois sous le surplomb de la Corne, nous obliquons carrément à gauche, pour rejoindre l' Epaule. La première partie de la descente est très raide et les prises, verglacées, la rendent scabreuse. Du Col de l' Epaule, par un faîte accidenté, mi-neige mi-rocher, nous atteignons facilement le sommet de la Pointe Blanche ( 3920 m. ). Il est midi. Sur le versant italien il fait chaud tandis que du côté suisse le froid est vif. Pour tourner les deux plongées suc- cessives qui conduisent au col précédant la Pointe Carrel, nous préférons les rochers enneigés du sud à la face nord.

Le retard que nous avions déjà au début de la journée sur notre horaire s' est encore accentué; la perspective peu encourageante d' un bivouac nous fait accélérer l' allure. A part quelques passages délicats où l'on s' assure, nous avançons ensemble. Subitement, alors que j' empruntais la face nord pour éviter de fortes corniches, j' entends Widmer pousser un cri de joie. Je reviens en arrière: une cheville est là, plantée dans le rocher. Un rappel est donc nécessaire pour descendre une cheminée en pleine face sud. Au bas de celle-ci se trouve une vire étroite, inclinée à l' extérieur. Une marche de flanc sur du bon rocher qui offre cependant quelques passages sérieux nous permet de rejoindre l' arête. Pour atteindre le col avant la Pointe Carrel, nous suivons l' arête dont le faîte s' est élargi, mais qui reste, malgré tout, très inclinée. Une curieuse corniche de neige attire nos regards: très effilée d' abord, elle s' évase et surplombe simultanément les deux faces. Nous la contournons sur le versant italien en taillant quelques marches. Widmer, à présent, gravit rapidement les rochers secs de la Pointe Carrel. Je suis dans l' obligation d' accélérer mon allure pour le suivre. A 14 heures, le sommet ( 3839 m .) est atteint.

La première partie de la descente n' offre aucune difficulté. Puis vient un replat, au bord duquel se trouve un gendarme partagé par une large fissure verticale. A droite, un couloir: une dizaine de mètres à peine sont visibles; après, c' est le surplomb. Nous disposons de 40 m. de corde, mais il en faudrait le double pour faire un rappel. Il faut chercher un autre passage. Nous revenons au gendarme, dont la cheminée, au sud, est haute de 3 à 4 m. Arrivés au-dessus de celle-ci, nous constatons qu' elle plonge de 10 à 12 m. sur la face nord. Sa profondeur peut être de 1 mètre et sa largeur de 40 à 50 cm. Ses parois sont tapissées de glace, le fond est recouvert de neige poudreuse qui, sous la poussée violente du vent, tourbillonne et nous aveugle.

Widmer descend le premier en se coinçant avec les épaules; les mains et les pieds sont inutiles, car tout est lisse. La corde file lentement entre mes doigts. « Assure bien! », me crie mon compagnon de course que je ne vois déjà plus. Il frappe rageusement la glace avec ses souliers ferrés, ce qui m' indique suffisamment combien ce passage est délicat. Il faut être prudent et ce n' est que centimètre par centimètre que je lâche la corde qui lui est nécessaire. Enfin, très faiblement, m' arrive le « tu peux venir ». Mes doigts sont transis: je n' en commence pas moins à descendre. A mi-chemin, j' aperçois le bas de la cheminée qui surplombe légèrement la paroi de glace qui a bien 70° d' in. J' arrive, suspendu par les bras à un bloc qui obstrue la cheminée, tandis que mes pieds cherchent dans le vide les minuscules marches que Widmer a taillées. Une traversée de flanc, sur une longueur de 5 à 6 m. m' amène au-dessus d' un vide impressionnant, d' où j' aperçois mon compagnon qui a atteint l' arête. Pour tourner une corniche qui forme l' encolure Carrel-Maqui-gnaz, il faut tailler une vingtaine de marches. En suivant le faîte, peu incliné, en quelques minutes nous atteignons le sommet de la Pointe Maquignaz ( 3801 m .) à 16 h. 15.

Sur un éperon rocheux de l' arête italienne du Cervin, nous apercevons, infiniment petit, le refuge Louis-Amédée, où nous avons rendez-vous avec des amis ce soir. Pourrons-nous arriver? La distance est grande encore et la nuit sera bientôt là. Nous gardons cependant bon espoir, car nous croyons les difficultés terminées.

La descente de la Pointe Maquignaz n' est guère encourageante, la base est invisible, l' inclinaison va en augmentant. L' arête qui file au nord-est est recouverte d' une abondante neige poudreuse. En moins de 10 minutes la corde a gelé et n' est plus maniable. Par moments, de fortes bourrasques de bise compromettent notre équilibre. Il faut redoubler de prudence, mais, comme les moyens de s' assurer sont quasi nuls, nous avançons ensemble. Widmer, dans la mesure du possible, nettoie les prises; à certains endroits il faut tailler. En revenant sur le versant sud, par une vire très étroite, nous trouvons du rocher sec, mais friable. Enfin le col sous le point 3709 est en vue; pour y arriver, nous devons rejoindre l' arête. Je suis à peine sur cette dernière que Widmer grimpe déjà les dalles inclinées qui donnent accès au point 3709 où nous passons à 19 heures. Quelques méchantes corniches nous demandent de nouveaux efforts et prennent passablement de temps; puis une crête rocheuse assez longue lui succède. Maintenant, sur de la neige durcie, nous pointons sur le Col Tournanche que nous atteignons à 20 heures.

Déjà les glaciers rougeoient sous les feux du soleil descendant et, petit à petit, l' ombre emplit les vallées. Jusqu' à 21 heures nous avançons lentement et arrivons aux premiers rochers de la Tête du Lion. Nous n' en pouvons plus, tant l' effort a été constant. La faim nous tenaille. Nous réalisons qu' il ne nous sera pas possible d' atteindre le refuge Amédée cette nuit et nous nous résignons à bivouaquer. Nous nous asseyons, dévorant à pleines dents un paquet de bananes sèches, puis, dans la nuit, nous cherchons un emplacement favorable pour notre bivouac. Une petite plate-forme, autour de laquelle mon compagnon érige un mur de pierres sèches fera très bien l' affaire. Pendant ce temps, je prépare une gamelle de thé.

Nous nous déchaussons et enfilons nos pieds dans les sacs. Nous nous blottissons l' un contre l' autre et, en peu de temps, le sommeil a raison de nos corps fatigués. Un froid très vif nous réveille. Nous claquons des dents et sommes absolument transis. Il est 1 h. 30. Je me vois dans l' obligation de me lever et de faire d' énergiques mouvements pour me réchauffer. J' allume ensuite une pipe, pendant que Widmer reste étendu sur sa couche de pierres. Pour me protéger du froid, j' enfile ma tête dans le trou d' un rocher, je m' ac, et c' est dans cette position que le sommeil me surprend à nouveau.

Les premières lueurs du jour apparaissent. Nous chaussons nos souliers gelés qui résonnent comme du bois sec. Une soupe bien chaude ravive notre ardeur.

Du point où nous avons bivouaqué nous atteignons le refuge Amédée en 1 h. 1/4.

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