Une voie nouvelle au Rothorn de Zinal

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par E. R. Blanchet.

De Zermatt, l' itinéraire habituel du Rothorn quitte l' arête sud-est peu après sa partie neigeuse — quasi horizontale — pour obliquer à travers la face sud et franchir à la Gabel l' arête sud-ouest. L' ascension se poursuit sur le versant occidental et s' achève par l' arête sud-est, regagnée à la Kanzel. On la suit désormais jusqu' au sommet, à peine plus élevé que la Kanzel, et tout voisin.

Quand neige et verglas recouvrent les dalles de la face ouest — le Toit —, leur passage devient difficile et même dangereux. Le désir de les éviter, de parvenir à la Kanzel par l' arête sud-est ( la Kanzel en est l' aboutissement ), n' est sans doute pas nouveau. Mais pour le réaliser, il faut forcer des ressauts verticaux ou en surplomb, flanqués à gauche de plaques lisses; à droite, d' un abîme formidable.

Lorsque, le 20 juillet 1928 je tentai, avec Kaspar Mooser, de tourner ces premières défenses de l' arête sur son côté occidental, nous nous trouvâmes acculés à une dalle très raide, cuirassée d' une glace peu adhérente et évidée à la base. Le piolet en eût entamé le bord supérieur sans difficulté; mais l' écroulement soudain est en général la récompense d' un travail de ce genre, même délicat et prudent.

Il fallut, pour battre en retraite, recourir à un long rappel de corde, et sacrifier un anneau.

Le 30 au soir, à l' auberge du Trift. Mieux armés, nous donnerons le lendemain un nouvel assaut au Rothorn. Il faut se hâter: à Zermatt plus qu' ail, les guides semblent disposer d' un service de renseignements très informé. Aussi bien, certains regards louchent déjà sur nos sacs gonflés. Outre nos espadrilles nous y cachons tout un attirail d' escalade: coins de bois, pitons de fer, corde de rappel, burin et marteau. Et un flacon de cafeïne Houdé, stimulant par excellence du physique et du moral.

Rien ne vaut une longue nuit pour assurer au grimpeur sa meilleure forme. Nous quittons le Trift à 4 h. 30, bons derniers. Ainsi, une fois encore, nous violons une règle chère à la gent patentée alpine. Rares, en effet, sont les guides qui admettent un réveil tardif. Dans nombre de cas, ils ont raison. Mais, combien de novices dégoûtés à jamais d' un sport qu' on leur révèle nocturne avant tout. Pour ma part, sans l' ériger encore à la hauteur d' un dogme, je pratique volontiers la formule « à cime de quatre mille, départ sans lanterne»1 ).

1 ) Le soussigné est parti:

Pour le Lauteraarhorn: de la cabane Strahleggà 8 h. 20 » " Schreckhorn: de la cabane Strahlegg » 8 » 30 » Breithorn ( face nord ): de Rotenboden»9 » Quant au précepte parent: « à grande ascension, petit sac », son créateur, M. Jean Chaubert, s' en fera aujourd'hui le champion très brillant, tout au long de l' immense arête sud-ouest.

Longue et monotone, la montée à Eseltschuggen par la moraine aussi souvent maudite que décrite. Ingratitude: le meilleur des sentiers court sur sa crête régulière et incurvée.

Au delà de l' arête de neige, à pied d' œuvre, nous rattrapons des caravanes. Halte prolongée sur une vire bien plane. Deux Strasbourgeois s' y restaurent. Que le monde est petit! Ces mêmes fils de l' Alsace ne m' ont pas salué, voici trois ans, à mon retour de l' Isolée, au col du Midi 1 ). Dans le couloir, sous le pied d' un vainqueur du Rothorn, des cailloux roulent et rebondissent. Un bivouac de haute altitude — sac de couchage Zardski, mur en pierres sèches — a permis à ce jeune homme pressé plus qu' un guide, de se jucher premier sur la cime aiguë.

Un appel nous parvient. Entre deux gendarmes de l' arête sud-ouest, un peu au-dessous de la Gabel, une caravane a surgi. En silhouette contre le ciel, elle paraît plus grande que nature. M. Chaubert, avec son tout petit sac des très grandes courses, et son guide Félix Biner, battent-ils un record de vitesse sur cette échine interminable?

A l' inverse des arêtes, les fonds rocheux ne grandissent pas les personnages: plus près de nous, accrochés un peu partout sur les bords du couloir de la Gabel, s' étagent des touristes d' aspect minuscule. Et sans doute les fourmis humaines grouillent-elles en nombre sur chacun des pics à l' entour. Au Cervin, qui sait, une centaine de héros à se faire pousser et tirer.

10 heures. Nous quittons la grande route du Rothorn, qui, à gauche, s' écarte de l' arête. L' inclinaison s' accentue, mais l' espadrille fait merveille sur le gneiss écaillé.

Nous approchons du point de rencontre de la crête et d' une longue langue de neige oblique. Elle demeure dans les années sèches, cette langue de neige, et, sur tant de photos que j' ai étudiées, je la retrouve toujours. Au delà, un ressaut à pic. Tourner sur la gauche nous rejetterait loin dans la face sud. A droite bâille le vide profond. Dans ce versant est, seuls Geoffrey Pour le Fletschhorn: de la cabane du Weissmiesà 9 h. 30 » » Lyskamm ( face nord ): de la cabane Bétemps » 4 » 30 » » Rimpfischhorn: du Rif/elberg » 6 » 45 » » Nadelhorn ( face nord ): de la cabane Bordier » 5 » 20 > Castor-Pollux-Roche Noire-Breithornzwillinge-Gandegg-Zermatt: de Bétemps »5 » » la Punta Zumstein ( face ouest ): de Bétemps » 4 » 30 » l' Obergabelhorn ( face surf ): de Stafelalp»4 » » le Laquinhorn: de Saas-Fee » 7 » » » Weissmies: de Saas-Fee»5 » » » Cervin: du Hörnli»6 » ( Sauf pour le Breithorn, les retours ont eu lieu de grand jour. ) W. Young, Knubel et H. Pollinger ont osé se risquer, au delà de l' aplomb du sommet. Ils ont gravi à l' arête nord et l' ont atteinte à 20 minutes du sommet. Le regard se refuse presque à descendre le long de la muraille grise et lisse, dont la base se dérobe. Nous nous penchons, cramponnés au bord de l' arête.

Juste à notre hauteur, une vire très étroite — quelques centimètres — s' engage dans la paroi. La vire aboutit à un dièdre vertical, en saillie. « Tu trembles, carcasse, et tu tremblerais encore bien davantage si tu savais où je veux te mener. » Belle occasion de reprendre à mon compte la parole de Turenne. La carcasse répugne en effet à l' idée d' aller osciller à plus de 400 mètres au-dessus du glacier d' Hohlicht. Est-ce si différent, après tout, des exercices de l' enfance, le long de l' échelle horizontale d' une salle de gymnastique, à deux mètres d' un épais tapis de coco?

Sans recourir à l' excitation des réminiscences historiques, Caspi se suspend et s' éloigne à grandes brassées. A mon tour. Un haut-le-cœur, puis la griserie soudaine de l' acrobatie la plus sûre. Quelques mouvements de pendule: déjà, du rebord, l' une de mes semelles de ficelle s' appuie à une saillie. Le dièdre contourné, j' aborde sur un palier, auprès de mon compagnon.

Une cheminée verticale monte à l' arête, au delà du ressaut qui nous a repoussés. Un trait d' ombre, l' après, accuse fortement cette fissure bien visible de l' arête de neige, d' où elle semble s' ouvrir sur le vide. La qualité des prises y compense la position parfois très renversée du grimpeur. On tourne le dos au précipice, mais on ne l' oublie pas. Chaque défi à l' équilibre le rappelle, béant et avide. Je doute qu' alpiniste trouve jamais passages plus abrupts, hors, peut-être, ceux que nous avons gravis plus loin.

Encore l' arête. Elle se redresse. Et une seconde fois nous rejette dans l' immense paroi. Une corniche — un palier. Quart de tour à gauche: nous essayons — en vain — de nous hisser sur la crête.

Caspi s' excuse de devoir requérir le moyen d' une courte échelle, irres-pectueuse à ses yeux, trop familière. Il se rappelle mes protestations — « welch ein Gejammer » — le jour où une compagne très chère, svelte de corps et frêle, entreprit d' atterrir sur ma clavicule maritale, dans une cheminée du Riffelhorn.

Nous prenons pied sur l' arête. Pendant une centaine de mètres nous en suivons plus ou moins le fil entre deux précipices. A gauche, d' immenses dalles fauves, lisses et concaves, disposées en grandes écailles imbriquées. A droite, l' à pic rigoureux, plus profond. Très bas, de la glace sale et terne.

11 h. 30. Une épaule grise. Au-dessus, le mur infranchissable qui soutient la « Kanzel ». Une issue, peut-être, sur la gauche, vers l' arête de faîte: vire scabreuse — mur de dix mèlres — plate forme — dalle abrupte. Sauf illusion d' optique, on rallierait la route ordinaire au-dessus du toit, juste avant la « Kanzel ».

Cette solution du problème ne satisfait pas notre ambition. C' est au sommet même, par un parcours entièrement vierge, que désormais nous voulons arriver. Pour cela, nous nous confierons une troisième fois, et jusqu' au bout, à cette face orientale, la plus haute des plus abruptes.

De la Gabel, tout à gauche ( nous la dépassons sensiblement en altitude ), des caravanes nous hèlent. Malgré la distance, le son nous arrive distinct. Trop distinct, même: « Aujourd'hui — nous apporte la brise -les voilà revenus en espadrilles. Ce n' est toujours pas ça qui leur donnera des ailes. » Au moment de prendre une décision peut-être grave, nous préférerions une autre musique. N' importe. De l' épaule, un plan incliné, d' une vingtaine de mètres, descend sur la droite, à l' est. Des cailloux y attendent une occasion de glisser. Au bord même du précipice, le plan incliné rencontre une vire horizontale. Assez large, mais peu solide et encombrée de blocs instables, cette vire se dirige vers le nord. Elle contourne un angle saillant qui cache l' essentiel de la paroi. Nous suivons ce balcon long de quinze mètres, pénétrés de respect pour tous ces matériaux suspects. Au delà de l' angle, nous voici en pleine muraille, sous l' arête qui relie la Kanzel au sommet. A droite 1 ), une nervure nous ferme la vue. Son profil se dessine en surplomb.

L' art de combiner les vires et les fissures permet parfois de gravir des escarpements si raides que même de près, on les a jugés impraticables. Un fil d' Ariane peut exister dans ces labyrinthes verticaux. Telle paroi d' aspect homogène et lisse se révèle, au corps-à-corps, accidentée et irrégulière. Si, sur quelques points, le détail contredit l' impression d' ensemble, cela suffit souvent pour passer. Sans le moindre miracle, nous avons réussi ainsi à nous insinuer dans la partie supérieure de la face orientale, à y progresser, à en sortir.

Sur de petits parcours, il n' est pas impossible de franchir directement des parois inclinées à l' extrême, ou même en surplomb. Quand le second de la cordée suit du regard les évolutions du leader accroché droit au-dessus de lui, il s' étonne volontiers de tant d' hésitations et de lenteurs. Mais dès qu' il s' élève à son tour, tout change; les paliers s' inclinent, les mains glissent.

La muraille que nous examinons est disposée en gros caissons superposés. En retrait les uns sur les autres, ils penchent de l' intérieur à l' extérieur: le fil à plomb en frôlerait chacun des sommets. Pas de glace, dans les interstices, qui les retienne. A la suite des chaleurs torrides de ce mois, le ciment de la haute montagne fait défaut partout.

Aux caissons superposés succède un mur compact. Une unique fissure légèrement oblique en entame la surface polie. Mais la fissure ne mesure pas deux doigts de largeur. Dressé sur un replat exigu, Caspi extrait de son sac marteau et coins de bois. Les coups sonnent sec, la muraille vibre. Deux échelons très distants s' enfoncent dans le gneiss et bientôt voici trois mètres de gagnés. Nouveau palier. Je m' y immobilise. Mon compagnon poursuit, puis s' arrête à son tour.

Comme un ventripotent et suant « Matterhornhochtourist », il faut remorquer le sac obèse de mon guide. Il résiste et s' arc, se renverse, cède, s' accroche, repart.

Sur mon palier, j' apprécie la ressource des changements de pied, mais je connais toutes les affres de l' attente. Ce n' est pas ici vraiment que je battrai le record de « stylisme » du saint homme Paphnuce 2 ).

Caspi n' en finit pas d' examiner une cheminée immense, qui s' ouvre au-dessus de lui. Dépourvue de prises, elle se rétrécit dans le haut au point d' em toute progression par coincement. De plus, elle surplombe. Hors de ce maudit canal, nulle saillie sur la droite ou sur la gauche. Enfin, l'on ne voit pas où elle aboutit.

Mooser abaisse son regard, à droite 3 ), sur une fantastique corniche, rebord ruineux et par places interrompu.

« Jetzt heisst es spekulieren. » Cette phrase, je l' ai entendue au haut de la face ouest du Breithorn avant de pénétrer sur l' étroite vire de glace que surplombe un mur de séracs minés; une autre fois au Lyskamm, gravi par le nord. Les spéculations de Caspi sont à base d' expérience et de sang froid; mais elles excluent le manque de fantaisie du placement pour pères de famille.

La corniche ne forme pas partie intégrante de la paroi. C' est plutôt, sur un espace de cinq mètres, une succession de pierres mal implantées en des alvéoles trop grands. Maçon à ses heures, Caspi se livre à une méditation profonde sur la résistance des matériaux. Lui seul usera de cette passerelle: sa haute taille lui permettra, en s' étirant à l' extrême, de répartir le poids du corps sur ces points d' appui distants, et son art achevé de la varappe, de se traîner de l' un à l' autre sans secousses, ni pesée brusque.

Quant à moi, au lieu de rallier le palier où Caspi suppute et réfléchit, je tracerai une diagonale, la corde aidant, jusqu' au delà de la corniche. Cette diagonale, c' est l' hypothénuse d' un triangle rectangle dont mon compagnon aura suivi les deux autres côtés, l' un vertical; l' autre, horizontal.

Déjà fort empêtré de mon sac, je ne puis songer à m' alourdir de celui de Caspi. Nous en décidons l' abandon... provisoire.

Au-dessus de moi, vision d' un corps qui rampe à quatre pattes...

Je m' engage dans la paroi en partie surplombante. Je me rappelle une fissure presque hors de portée — une tache jaune sur le rocher plus rugueux l' enlèvement d' une traction puissante.

« Et la corde de rappel, Caspi? » Un geste me la montre là-bas, oubliée auprès du sac. Arrondie comme un basset dans son panier, elle nous nargue. Nous poursuivrons sans elle.

Caspi disparaît... Secondes interminables. « Es geht, es geht », m' en.

Plus qu' une mince nervure entre la victoire et mon scepticisme. Le tournant. De sa main robuste, Caspi, pressé, m' a saisi, tiré avec force. A la brusque détente de nos nerfs correspond un apaisement du paysage brutal et tourmenté. Certes, tout près et derrière nous, la paroi s' abîme dans une chute sans fin. Mais la ligne de faîte s' est abaissée. Tout à portée, une échancrure l' entame. Entre elle et nous, quinze mètres à peine de rochers peu escarpés 1 ). Au lieu de la muraille redressée aux surplombs infranchissables, nous revoyons le ciel, d' un gris brouillé, au-dessus de l' échiné infléchie.

Avant de suivre Caspi qui se hâte vers l' arête, j' érige un petit cairn, au bord même du gouffre. Cairn minable, malgré son fier petit mouchoir rouge. Au premier souffle de la tempête, d' un bond colossal, il ira s' éparpiller sur le glacier d' Hohlicht.

Cinq minutes plus tard, à 1h. 40, nous prenons possession du sommet. Nous sommes seuls. Le voile que le vent a poussé de l' ouest s' assombrit. La Dent Blanche supporte un dôme de vapeurs lourdes et plombées. De tout cela, nous n' avons rien vu pendant notre escalade. Seuls, quelques brouillards, flottant dans l' air brûlant, nous ont masqué parfois un coin du ciel encore bleu.

Petits points à l' extrémité de l' arête de neige, la caravane Chaubert-Biner répond à notre hurlement de triomphe. Elle a attendu la fin de notre ascension et nous a suivis avec sollicitude. « Deux mouches sur une vitre » m' a dit Biner plus tard. Leurs yeux, qu' a fatigués une attention soutenue, nous ont vus parfois déplacés à une vitesse effarante de gauche et de droite.

Maintenant, rassurés, nos amis s' éloignent vers les rochers et nous les perdons de vue.

8 août. Pour la 3e fois en 3 semaines, nous nous retrouvons au Rothorn 1 ). La montagne est si bénigne que nous ne sommes même pas encordés.

Juste avant la Kanzel ( quelques mètres au sud-ouest ) une dalle raide et fissurée descend — à droite de l' arête — vers une plate-forme inclinée. Autour d' un feuillet de roc qui limite à gauche la plate-forme, nous passons la corde doublée. Elle pend en direction de l' épaule grise de notre itinéraire du 31 juillet. Je demeure pour la surveiller, en prévenir tout glissement. Caspi disparaît comme dans un puits. Après une section à pic d' une dizaine de mètres, il suit à gauche 2 ) une vire scabreuse. Elle aboutit à l' épaule. Caspi lâche la corde, non sans en avoir fixé l' extrémité: il a été heureux de la tenir pendant le passage très délicat de la vire.

Quarante minutes vont suffire au maître grimpeur pour rejoindre le sac abandonné et revenir. Le filin oublié, inséré dans un anneau de corde fixé au palier supérieur, lui permettra de descendre en rappel les passages les plus exposés.

Notre supposition du 31 juillet était fondée: il est possible de bifurquer à l' épaule grise et de gravir à l' arête de faîte ( tout près et au sud-ouest de la Kanzel ). Une courte échelle pourrait simplifier cette escalade.

Cette modification de notre voie du 31 juillet a sa valeur pratique. Il se peut que de très bons grimpeurs la préfèrent au passage du « Toit » couvert de verglas.

P. S. D' énormes plaques et stalactites de glace, en des années moins sèches, compliqueront l' escalade entre l' arête de neige et la Kanzel. C' est du moins ce que l'on m' affirme à Zermatt.E. R. B.

Feedback