Varappe

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Il prit sa corde, ses espadrilles, et il monta au Salève avec un copain, un matin d' avril, parce que l' envie du Salève le tenait.

Après Collonges on marche vite sur la route, jusqu' à une cabane dans les bois du Coin, où les gens viennent boire à la fraîcheur, le dimanche. Le bonhomme accueille avec avenance votre arrivée, votre halte qui rompt la solitude des jours de semaine. Ce soir, il ne partira pas avant votre descente et après les chaudes varappées il fait bon s' arrêter sous les arbres pour boire, en causant.

D' ordinaire on ne s' attarde pas, à la montée. Tout de suite on repart, plus légers, avec un vœu de bonne promenade qui rend bien dispos et tranquillise. Mais cette fois c' était le temps des feuilles, où il pleut et fait soleil dans le même quart d' heure, aussi décidèrent-ils d' attendre l' averse prochaine à l' abri, avec l' intérêt d' une conversation sur l' approche de l' été pour agrémenter l' incertitude du temps présent.

L' ondée s' abattit, ruisselante, sur les bois.

Elle rinça hâtivement le vert nouveau des feuilles et finit par la tombée brusque d' un rayon de soleil glissant entre les nuages et qui bientôt éparpilla dans le ciel entier sa lumière.

Les deux amis se remirent en route, dérangèrent un merle qui buvait à l' ornière du chemin, puis ils entrèrent dans les buissons. La trace montait maintenant plus raide. Ils se faufilaient entre les baguettes des noisetiers, déclanchant de subites douches sur leur tête et déjà ils sentaient les semelles de corde s' imbiber de boue et d' eau.

Dès qu' on peut le faire, ils choisirent comme sentier celui qui monte droit, le pierrier au sol dur. Des bouffées fraîches leur venaient au visage, sentant bon la terre mouillée, la pierre ou la plante. Leur passage remua des cailloux; à chaque pas ils tassaient ces cailloux qui se frottaient et cliquetaient. Ensuite ils firent halte au Reposoir, suivant une habitude; c' est un rocher qui domine agréablement la plaine, au carrefour des varappes. Là il faut choisir sa voie, son morceau de paroi à surmonter.

Des campagnes montaient des bruits limpides, des cris d' enfants, de coqs, un bruit de moteur lancé sur une montée, et le bruit d' une cloche qui tintait inlassablement monotone, qu' on croyait arrêtée soudain et qui vibrait alors plus violente dans une passée de vent, décroissait à nouveau puis s' éternisait en une sourde vibration — chant fantasque qu' on pouvait suivre en l' air, au bout du doigt, sur d' imaginaires portées.

Ils regardaient la montagne, les rochers sur lesquels l' eau séchait en grandes taches frangées inégalement vers le bas, parce que la paroi est bombée et que l' eau ne glisse pas outre la bosse. Lentement dégagé des brumes, le Salève s' étendait au soleil, étayé tout du long par ses éboulis comme quelqu'un enfoui à demi dans le sable. La lumière cherchait à l' envelopper, lui passait par-dessus pour couler dans la plaine et en ce jour de printemps tout neuf le bon vieux Salève des Genevois invitait au plaisir, offrant ses pierriers et les gros blocs où les gosses jouent à la varappe, ses sentiers, ses gorges et ses belles parois toutes bleues de matin.

Devant les varappeurs il s' érigeait, pareil à un mur au bord de la plaine; ou plutôt c' était une infinité de murs disloqués, les uns au-dessus des autres, les uns à côté des autres, et des escaliers, des recoins, des terrasses et des souterrains qui amusent toute une journée, plusieurs journées sans lasser. Il est un endroit d' où j' aime à le contempler. De Loëx, on le voit entièrement, étiré d' Annemasse vers Annecy. Alors il est en trois parties, d' abord une longue échine verte d' arbres et de prés, puis le rocher, avec la tache de sa carrière et de son éboulement, puis le Petit Salève. Au milieu, l' ombre forte du Couloir de la Mule, droit, comme un coup de sabre arrêté en pleine chair. Au sommet, le Salève est large, couvert de prés amplement étendus et les montagnes que l'on voit sont lointaines, laissant un immense espace entre elles et nous. De ce côté il n' y a pas de mur, au contraire, le mont s' attache au pays par des pentes solides et lentes.

Pour varapper on reste dans la face abrupte, devant la plaine, Genève et le Jura, et le lac, au loin.

Ils avaient choisi leur sentier. Pendant qu' ils s' avançaient vers la Cheminée de Margot, le Pas de la Souris ou le Pas d' Aral — on ne peut encore savoir, à cet endroit — un promeneur aurait pu voir le long versant de la montagne s' éclaircir sous un ciel presque pur. En regardant mieux il aurait aussi aperçu deux varappeurs grimper aux rochers, sur les dalles du Schmollitz, et disparaître dans les feuillages. Plus haut, vers la droite, il les aurait retrouvés, s' élevant de terrasse en terrasse; et même on pouvait voir une corde entre eux, blanche, molle, comme ce fil que les araignées pendent aux branches pour commencer leur toile.

Depuis que Jean montait, le ciel s' arrangeait à être beau, au-dessus des rochers. Jean montait, ne pensant à rien qu' à monter, pour aller en haut, ce qui est simple et bon à penser tout seul.

Il grimpait, la corde peu à peu descendue aux reins par les mouvements des bras et la respiration qu' il faut ample. Cette corde pendait derrière lui, tantôt libre, ou bien cassée en deux parenthèses par une bosse du rocher. Après Jean, l' autre montait à son tour; il tenait plusieurs boucles de corde, selon la distance, ou point du tout, s' il montait les deux mains au rocher. A ce moment la corde se tendait, car le premier la tirait vers lui pour la sûreté de son copain. Après, lorsqu' ils se trouvaient ensemble, ils disaient un seul mot, ou deux, ou rien. Puis Jean continuait à monter, passant de prise en prise, une main toujours en avant pour chercher, tâter la voie. Le but immédiat était un pin, à quelques mètres, un pin qui avait peu de terre sous lui, avec des racines qui sortaient à l' air et dont le tronc tout lisse du frotte- ment des mains et des cordes semblait issu de la pierre et fait de pierre lui-même. Cet arbre, étape dans la grimpée, a choisi une motte de terre qui lui garde un peu d' humidité; ses racines l' ont fixée, cette terre, puis leur bois s' est crispé dans les fissures du rocher, et l' arai a pu croître, pas haut, mais dru. Ses mouchets d' aiguilles sont pauvres, son ombre inutile, et malgré les attaques de la nature et des hommes il persiste à s' agripper, tache sombre dans la monotonie grise des parois.

Jean coinçait le genou.

Il coinçait le pied et de cinq doigts serrés s' amarrait à une prise.

Un effort pour sortir le pied grippé par la fente, un raclement mat, et Jean s' arrêtait sur une marche plus large. On voyait un peu sa jambe trembler, jusqu' à ce qu' il reparte d' un mouvement moins nerveux. Enfin il a saisi l' arbre, s' est tiré à lui, s' est mis à cheval sur le tronc et il tire la corde pour rendre sûr celui qui monte maintenant. Toujours ils ne disaient rien que les mots nécessaires, et point d' autres, parce qu' en varappe on a envie de chanter ou de jurer, et non de discourir. Chacun était content de sa montée et de sa peine, content d' être avec l' autre car on est plus sûr de soi; quand on est seul, on va plus vite, par une sorte de peur, trop vite, tant que pour finir le cœur bat dans le cou.

Comme ils montaient tout droit, la plaine restait à la même place, sous eux et derrière eux, mais les maisons et les champs se voyaient davantage en plan.

Jean finissait de monter, vers le haut de la grande paroi, où les pins sont plantés comme des chevilles pour aider à monter. Dans son dos, il y avait le vide et la plaine plus pâle jusqu' au Jura. En inconscience, le suivant sifflait sourdement un air inconnu, un air à lui, qu' il inventait selon l' effort — et toujours tous les deux ne pensaient qu' à monter.

Ils arrivèrent au sommet, là où tout se rejoint pour former une aiguille. A côté, très près, la montagne est plus haute, mais avant cette montagne il y a une faille. Toute la paroi est séparée du reste du Salève, pareille à une dalle cimentée par le bas et libre en haut, où tout s' affine pour faire la pointe de l' aiguille, qu' on appelle l' Aiguille de la Mule.

Sur les arêtes du sommet ils se sont assis, et ils ont ri un peu, libres, contents de la montagne et du rocher.

Il faisait bon penser qu' on était en haut, et il faisait bon aussi parce que le ciel avait réussi à être beau, très bleu, avec de beaux nuages...

Pendant le lourd silence de midi, ils ont reposé sur le replat buissonneux en haut des varappes, qui est au flanc du Salève comme une terrasse, longue et profonde, où conduirait malaisément l' échelle du Couloir de la Mule. Là, il fait frais, on sent le moindre vent qui passe et il y a de bonnes places pour s' étendre dans l' herbe ou sur la terre, le terreau noir et gras du Salève, mêlé de gravier et de fossiles frustes qui s' incrustent dans la paume des mains.

La plaine est bien bas, soumise; les bruits ne montent plus.

Noms de varappes. Ils s' égrènent en séries pendant la journée. On va, on vient, au milieu de ce monde si connu, et les noms se suivent sans qu' on y pense. On monte, on descend, on remonte par des passages classés, baptisés. Parce que tout a un nom la montagne est plus familière; parce que les noms sont des souvenirs des premiers varappeurs. Dès lors, citer un nom c' est savoir où l'on va et le seul enchaînement des noms, pour ceux qui connaissent, représente clairement une journée de varappe. Et encore, il existe des tradition s, des légendes, des histoires, des recettes aussi, qui s' apprennent quelque part entre la Grande Gorge et les Etiolets, non pas dans des livres mais au grand soleil. Tout cela, pour l' entendre sans être lassé et pour le comprendre, il faut s' être brûlé la peau des doigts à la corde, avoir senti céder une prise, s' être empoigné avec un surplomb; alors, les règles de ce jeu sérieux nous sont expliquées et les noms rappellent des souvenirs qui n' appartiennent qu' à nous, ceux-là.

Et j' évoque maintenant les varappes que vous tous, mes amis, vous connaissez; le Sarrot, gorge d' ombre où l'on est seul à entendre le doux volète-ment des troglodytes: la Grande Varappe, une autre gorge aux murailles fantastiquement lunaires, étages de constructions étranges avec des galeries et des toits d' herbe qui coulent vers le vide en invitant au voyage; le Saugonnet, ses voûtes, sa vire jetée en travers de la plus haute paroi; le Feuillet, qui enchante par son rocher, ses pins, son ombre, son vide et que je vénère pour certaine descente, un somptueux soir de printemps. Mais il y en a tant, Riche-Nature, Lugardon, l' Ours, Guttinger et les Cordées et le Tric-sup, le Tric-inf et Catacliso, et tant d' autres qui vivent pour chacun de nous par tous les jeux de notre corps.

Dans ce mur, il y a tant de failles qui ont un nom!

A 3 heures ( j' ai regardé ma montre ) ils allèrent au Trou de la Mule. En haut du couloir, sous une voûte, toutes les fentes du rocher bavent; là, dans la pierre luisante d' usure s' ouvre un œil-de-boeuf aux bords ronds comme des lèvres. On s' y enfile, et l'on ressort de cette grotte traversante par une baie splendide, au bas des Etournelles — en plein soleil...

Des dalles pavent commodément le sol. C' est là qu' il fait bon s' étaler, en semaine, quand il n' y a autour de vous que silence et beau temps. Comme un théâtre grec ouvert sur la plaine, les Etournelles élèvent leurs gradins de pierres d' or. Les arbustes du Chavardon et leur verdure vous séparent de la scène brumeuse qui recule et s' efface jusqu' au voile uni et lointain du Jura, tendu mollement d' un bout à l' autre de votre monde. Dans ce décor, le soleil joue sa plus merveilleuse féerie, avec les arbres, les rochers, les champs et tout l' espace; sur toute chose il fait vibrer ses rayons, tourner silencieusement ses ombres, il emplit le ciel et la terre de sa lumineuse et lente chanson — tandis que vous sommeillez bienheureusement sur les dalles ambrées de la Mule...

L' eauElle suinte partout, dans les couloirs, sous les voûtes, mais goutte après goutte, et patience! votre soif doit attendre.

En haut de la paroi ils ont placé la corde à un pin. Chaque moitié s' est déployée dans l' air, largement, puis a cinglé le rocher. A présent, les cordes pendent; plus rien ne bouge.

Enfin on se glisse dans le Tunnel-Pass, allée tortueuse de largeur d' homme, ouverte par le décollement de toute la paroi. A gauche, c' est la montagne; à droite, c' est l' envers du feuillet. Dans l' obscurité on ramone, on bute, on tombe soudain, et la descente avance de ressaut en ressaut, toujours dans le noir; la fente se rétrécit, on arrive au jour, sur le bord du feuillet qui est horizontal, là, comme par hasard. Ainsi la montagne a formé une baie, arrangée en pleine paroi, et les varappeurs lui ont donné un nom: le Balcon.

Vers le soir, ils sont arrivés au Balcon.

Devant eux la plaine s' assombrissait, déjà envahie par l' ombre.

Le dos à la montagne, les pieds calés au bord du feuillet de rocher, ils s' imprégnaient de la dernière chaleur du soleil qui semblait se concentrer indéfiniment sur cette partie de la paroi, car c' était un de ces couchers d' avril qui finissent tard. Ils avaient arrangé leurs vêtements tordus et tout ce qui s' était écrasé dans les poches, aujourd'hui plus que d' habitude parce qu' ils n' avaient pas de lanterne et qu' il fallait franchir des sauts dans l' obscurité de la faille, toujours cette même faille qu' ils exploitaient en dehors et en dedans, pour monter et pour descendre. Ils avaient ensuite enfilé la corde dans l' anneau de fer, cimenté à cet endroit pour la commodité de la descente, et la corde pendait, d' abord collée par son poids à l' inclinaison du rocher, puis libre et balançant au vent — mais ça, ils ne pouvaient pas le voir.

C' était la dernière halte: ils attendaient.

Il faut jusqu' à la fin jouir du rocher, de sa chaleur et de sa dureté, puis aussi jouir de l' air, de la lumière, de la couleur du temps et du grand vide au bord duquel on se démène toute la journée. Par ce jour de semaine ils étaient spuIs dans les varappes. A cette heure — comme à la fin d' un beau travail — un contentement les tranquillisait, eux qui venaient de vivre des instants de plénitude et d' apaisement, loin de toute pensée, insensibles à toute douleur inventée; pareils maintenant à ces carriers qu' ils voyaient quitter lentement leur travail, au bas des pierriers. ayant comme eux touché, manié la terre et le rocher.

Aux Sources une cloche sonna, pour appeler à table.

Dans la paroi, devant le vide où ils allaient descendre, Jean dit encore — « le glas », par amusement, mais ils n' ont pas ri, parce qu' ils avaient vu les corps des tombés, et surtout parce qu' ils connaissaient la plaisanterie. Jean avait dit ça par habitude; et aussi il ne se donnait pas la peine de retenir les mots qui viennent d' eux...

Ils ont attendu longtemps.

Enfin l' un d' eux a dit — « allons » ).

Il a arrangé la corde sous sa jambe droite et dans le creux du coude, sans hâte.

Alors il s' est laissé glisser, le corps suspendu à l' équerre et comme marchant en arrière, à grands pas, en sautant même; ainsi il tombait, par secousses, le long de la paroi; à la fin il a repoussé la montagne et il est tombé d' un seul trait sur le reste de corde.

Ils ont fait cela encore deux fois.

Puis ils étaient en bas. Il n' y avait plus de soleil. Le glas a recommencé à sonner.

Et ils ont ri, sur le chemin, à propos de rien. Car maintenant ils étaient sûrs que ce n' était pas le glas...Emile Duperrex.

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