Varappes autour de Weissmies

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Avec 2 illustrations ( 52, 53Par E. Pidoux Un temps gris et bleu d' après la pluie, plus riche de questions que de promesses, nous réveille, ce matin-là, dans notre nid de foin. Hier, la neige et la pluie nous chassaient de la cabane Schönbühl, nous et nos rêves de soleil sur les arêtes. Nous avons dévalé des chemins ruisselants, puis mesuré de nos pas la longue, longue route du val de Saint-Nicolas. A Kalpetran, le crépuscule, la lassitude, une erreur d' itinéraire nous ont fait abandonner la partie et, lâchement, prendre le train. A Stalden, dans la nuit noire, sous les gouttières dégorgeantes, nous avons trouvé refuge dans une grange ouverte à tous vents et à tous venants.

Nous voici donc debout, en ce frais matin, et fort étonnés de sentir en nous une verdeur nouvelle.

Tandis que mon compagnon se bourre de prunes acides dans le verger voisin, je consulte encore une fois l' horaire. En prenant la première poste du matin, nous pouvons atteindre avant le milieu du jour Saas-Grund et la cabane du Weissmies, et l' après même nous consoler de l' échec de la veille en essayant la face sud du Jägihorn. Ainsi en ai-je décidé, et Sylvain, volontiers d' accord avec moi, se dispose à reprendre sur mes talons notre pèlerinage alpestre. Sylvain est le jeune compagnon qui, depuis six jours déjà, m' accompagne, jamais fatigué, toujours affamé. Quels que soient le temps, la saison, l' altitude, il porte chaussettes et culotte courte sur de longues jambes nues couleur d' écorce, envahies d' un lichen blond — le même qui auréole son front et cotonne ses joues.

Sylvain donc me suit, et me suivrait partout, à condition que ce soit à grands pas, mais à petits frais, car il a, comme tous ses pareils, la bourse plate. C' est à cela que je dois, de conséquence en conséquence, des ampoules à mes pieds, du foin dans mes chaussettes, et la joie d' un retour au vagabondage de mes dix-huit ans.

Par exception, ce matin, nous allons faire les messieurs dans le car puissant, large, sonore, qui avale goulûment la route de Stalden à Grund...

Oisif et vide, Grund est mal éveillé sous le soleil sans éclat. A l' épicerie, rien à acheter. A la boulangerie, pas une croûte. Il nous faudra plus d' une heure de courses et de démarches pour obtenir dans un café une miche bien rassise.

Il s' agit maintenant de rattraper le temps perdu. Nous voici donc montant à grands pas le magnifique chemin de la Triftalp. Sans peine on gagne de la hauteur, et l'on s' étonne d' atteindre bientôt les pâturages ouverts. Sur l' épaulement que nous allons franchir, une chapelle blanche annonce un peloton de chalets, embusqués comme des chamois sur une corniche.

Au delà, un vallon s' ouvre, large, verdoyant, en pente doucement mamelonnée, jusqu' aux glaciers et, par delà, jusqu' au pied des dernières murailles. Chaque sommet, là-bas, répond à l' appel de la mémoire. Tout le côté gauche est fermé par la longue muraille rouge du Jägigrat. Le Jägihorn en est un premier et superbe bastion, tandis qu' à l' autre extrémité les derniers créneaux se découpent sur la tour d' angle du Fletschhorn, dont chavire un peu le lourd cône de neige. De là se détache, à angle droit, le Laquin large et sombre qui, à lui seul, occupe presque tout le fond. Avec son long faîte horizontal, sa raide paroi et ses deux contreforts arrondis comme des bras autour d' un glacier découvert, il a une allure de vieux canapé inconfortable. A sa droite, le Laquinjoch creuse un large vide sur le gris du ciel. Mais voici que l' arête ensuite se redresse et court, dentelée comme un noir et fiévreux graphique, à la rencontre du blanc Weissmies, où elle se fond, apaisée. De là-haut descendent en larges plis des pentes tour à tour de neige, de roche, d' éboulis, jusqu' à ces pâturages qui ramènent le regard à nos pieds.

Le chemin monte maintenant droit vers la cabane, entre les mamelons herbeux mouchetés de pins d' un beau vert gras.

En avant des moraines, un promontoire gazonné porte la jolie maisonnette brune qui, pour cinq jours, va devenir notre home.

Le Jägihorn... Mais bien vite mes pensées et mes regards se tournent ailleurs, et déjà scrutent la paroi rouge sombre du Jägihorn. Elle est splendide et inquiétante, cette paroi, inscrite entre deux arêtes en ogive. De longues cannelures la raient verticalement; l' une, plus profonde, semble tomber du point culminant. Une énorme stèle rougeâtre, à mi-hauteur de la muraille, en marque, à main gauche, l' entrée. Là, semble-t-il, passe la voie d' ascension. Très obligeamment, le gardien nous le confirme.

Sylvain n' aime pas précipiter ses repas; cependant, quand je donne le signal du départ, il emboîte le pas sans trop maugréer, la bouche encore pleine.

Un bon chemin nous conduira au pied de la varappe. Il traverse d' abord horizontalement les moraines frontales du glacier de Trift. Des torrents jaunes de boue, gonflés par la fonte, le coupent en trois endroits. A cette heure du jour, même en choisissant son passage, c' est chaque fois un saut risqué. Quelques minutes de course nous amènent ainsi au glacis herbeux où le sentier commence à s' élever, tirant vers la gauche du bastion. Mais voici le point même où la roche jaillit comme une dent hors de la gencive. Une vire facile s' échappe à droite vers le cœur de la paroi, un peu au-dessous de la stèle rouge. Jouant des pieds et des mains, nous arrivons, haletants, au pied de la cheminée haute de cent mètres dont parle le guide Kurz. C' est du moins ce que nous supposons, car comment identifier une cheminée particulière dans cette paroi rayée d' innombrables fissures? Et puis, où sont donc ces passages difficiles, cette courte échelle que mentionne le guide?

A regarder la roche qui nous domine, je sens tomber toute l' anxiété que j' entretenais en moi depuis des heures — et sans doute, plus sourdement, depuis des jours, en ruminant mes lectures. Dès maintenant, me voici tout à la joie d' une ascension nouvelle.

Jusqu' ici, nous avons mené l' assaut rondement, non par courageuse ardeur, mais justement dans la hâte de toucher autre chose que cette montagne imaginaire née des livres, et qu' il semble toujours outrecuidant sinon téméraire, de vouloir escalader. Mais maintenant, si l' angoisse est tombée, le rythme est acquis.

Cette cheminée de cent mètres — je ne l' ai pas mesurée — on ne la suit guère qu' à distance. Dès que son fond s' étrangle ou surplombe, on la quitte à main droite pour l' angle que son bord forme avec la paroi. Quand cet angle se redresse à l' excès, on revient au couloir. Parfois enfin on l' aban tout à fait pour les longues dalles imbriquées de la face. L' inclinaison de la paroi n' est pas extrême, mais elle impressionne par son uniformité. C' est une immense plaque d' un seul jet, cannelée par le ruissellement. On peut sans doute y tracer de nombreuses voies. Celle que nous suivons est si directe que quarante minutes nous suffisent pour gagner le sommet.

Dirai-je que je suis déçu? La victoire a été trop facile, la lutte trop brève. Le mot de victoire semble même ridicule. Je m' étais fait de cette ascension une image tout autre, combien plus poignante et, pour tout dire, plus belle! Et j' avais détruit en quelques instants cette montagne de rêve, chassé un prestigieux fantôme, pour ne toucher qu' un peu de réalité sans vie. Seuls, nos corps avaient goûté cette lutte, et en voulaient encore...

Le guide Kurz parle d' une certaine nervure sud, limitant notre paroi, et qui offre une belle varappe. Si nous essayions de descendre par là? N' est pas justement, là-dessous, ce large contrefort qui étreint comme un bras une combe d' éboulis? En quelques minutes nous y sommes. C' est un entassement gigantesque de blocs aux formes géométriques, véritable ruine de pyramide égyptienne. On y varapperait des heures en tous sens, et sans le moindre danger. Mais est-ce bien là notre nervure?

En nous retournant, nous constatons notre erreur. Du sommet plonge une élégante arête profilée sur les brumes du ciel, un arc-boutant aux lignes parfaites. Il est là, comme à portée de la main. Même, le sentier que nous descendons mélancoliquement dans les éboulis passe à deux pas de sa base.

Un remords, une envie me travaillent sourdement.

« Si on remontait par là? » Sylvain me regarde, incrédule. Est-ce qu' on « fait » un sommet deux fois coup sur coup? En avons-nous le temps? Et puis, est-ce prudent? En-freindrons-nous sans risque ce vieux précepte qui veut qu' on use sans abuser? Je Us cela dans ses yeux; mais je sais que, si je monte, il me suivra...

Ce furent vingt minutes de la plus jolie varappe, sur un rocher franc, aérien, plein d' imprévu, combien différent des dalles friables de la face! Au sommet nous nous retrouvons, comblés cette fois; et dans notre enthousiasme, renonçant à descendre par la voie ordinaire, nous empruntons l' arête qui, juste à l' opposé, plonge sur le col Puiseux. Excellente occasion de faire connaissance avec ce col et avec le couloir qui en descend, par où débute la traversée du Jägigrat, notre but de demain.

Quelques jolis passages sur la crête que nous nous ingénions à suivre scrupuleusement, puis c' est la descente du couloir Puiseux, un dévaloir abominable entre deux murs lisses. Le sable croule, les blocs bondissent, une fumée jaune remonte avec l' odeur de la pierre brûlée. Au plus tôt, nous nous échappons du cône d' éboulis par les gazons de la droite. En quelques bonds nous regagnons la piste de la montée, qui nous ramène, tout palpitants après tant de cabrioles, à la cabane. Il y a trois heures et dix minutes que nous en sommes partis.

Un ami nous y reçoit: Robert, mon compagnon de bien des campagnes, monté dans l' après. Demain nous traverserons ensemble le Jägigrat. Mais mon opinion est faite: je ne remonterai pas le couloir Puiseux; mieux vaut encore traverser d' abord le Jägihorn.

Le Jägigrat Inutile de partir tôt pour cette traversée... Un matin clair s' est levé quand nous nous mettons en route. Plus posément nous recousons entre eux les itinéraires reconnus la veille et atteignons ainsi en une heure et demie le col Puiseux. Trente minutes de montée sur un large dos pierreux nous conduisent de là au début du Jägigrat proprement dit, où l'on s' encorde. De cette première tête, l' arête se découvre tout d' un coup, aérienne, accidentée. Jusqu' à l' Innerrothorn, elle va nous offrir trois ou quatre heures d' une très belle varappe. Mais comment décrire une telle course dans tous ses détails? C' est ici le domaine de l' action bien plus que de Ja contemplation. Et comment transposer dans le langage ce qui est effort ou jeu des muscles, rythme et mouvement?

L' arête plonge d' abord en plusieurs ressauts, souvent suivis de brèves remontées, jusqu' au pied de la Tour Rouge, grosse tête facile à identifier, mais que la description du guide Kurz confond avec le Grand Gendarme. Cette partie de l' arête, très étroite, comporte deux rappels facultatifs. D' énormes broches de fer dont la tête s' arrondit en anneau sont scellées au rocher. La corde y coulisse parfaitement, mais il est fastidieux d' en faire passer la moitié mètre par mètre dans l' œil de la broche avant de la lancer, surtout quand on a cru bon, comme nous, de s' embarrasser d' une corde de rappel de quarante mètres!

L' ascension de la Tour Rouge n' est pas d' une grande difficulté. De son sommet, on remarque aussitôt à bonne distance la tour bifide du Grand Gendarme. C' est, vue de ce côté, une construction assez lourde, alors qu' elle apparaît, de l' autre versant, élancée à l' extrême.

Une nouvelle et longue descente, qui présente un troisième rappel, conduit au pied de cette aiguille, un peu plus difficile à gravir, peut-être, que les innombrables tourelles précédentes. Nous avons cherché en vain à reconnaître, entre les deux sommets du gendarme, la brèche étroite « comme une selle de cheval » que signale le récit dont Kurz s' est inspiré 1. Par contre, nous avons remarqué le pas délicat qui conduit à la deuxième pointe, découpée en oreille de lapin. Mais quelqu'un, sans doute, venant après nous, cherchera vainement cette oreille, et conclura qu' elle n' a existé que dans notre imagination — tant les impressions en montagne sont subjectives et relatives! La varappe, qui se fait pourtant dans le contact le plus étroit de la peau avec la pierre, de tous les sens avec les choses, ne nous apprend rien, pour ainsi dire, de l' objet que nous touchons. Plus nombreux sont les sens que nous utilisons pour connaître, et plus il semble que la réalité se dérobe. Ou plutôt, une autre réalité nous est donnée: celle que nous avons conquise pour nous-mêmes, que nous avons faite nôtre dans un instant de vie...

1 C' est ce même récit qui confond la Tour Rouge et le Grand Gendarme, omettant ainsi la chevauchée qui les sépare.

Du sommet du Grand Gendarme, on descend, d' abord en varappe, sur un angle superbement plongeant. Puis deux rappels se succèdent, dont le premier, le plus long de toute la traversée, ne compte cependant que quinze mètres. Et, chaque fois, la même broche de fer, inébranlable.

Au pied du gendarme débute un dernier tronçon d' arête, raide d' abord, puis sensiblement horizontal, qui nous a paru le plus intéressant de toute la course. La roche y est structurée comme dans le massif du Mont Blanc. Un œil épris de géométrie y trouve autant de plaisir que les muscles. Pas un rocher qui n' ait figure monumentale, pas un passage qui, même facile, ne demande un effort.

En résumé, cette traversée présente une très belle varappe, toujours aérienne, sûre et jamais très difficile. L' impression curieuse qu' elle laisse, c' est de s' effectuer presque entièrement en descente. Cela est dû au fait que les passages en montée sont relativement faciles et rapidement franchis, alors que les sections horizontales ou descendantes réclament plus de précautions et, partant, plus de temps.

L' Innerrothorn est une tête croulante. Au delà, ce ne sont plus que des dents en ruine, jusqu' au premier ressaut du Fletschhorn. En vain je m' obstine à suivre jusqu' au bout cette arête, sourd aux récriminations de mes camarades. Elle n' apporte plus rien de neuf.

Et pourtant, avouerai-je mon goût pour ces explorations infructueuses? Pourquoi laisserais-je de côté ces misérables tours dégradées, qui ont aussi — hiéroglyphes plus secrets encore — leur mot à dire? Pourquoi n' accepter de la montagne que ce qui plaît immédiatement et flatte notre goût de la facilité? Un temps radieux, une cime éblouissante de blancheur ou toute rose à l' aurore, une arête solide et ardue, voilà qui parle d' emblée à l' âme paresseuse. Mais il y a des montagnes, il y a des heures, il y a des saisons ingrates, comme sont ingrats bien des enfants, bien des amis même. D' autant plus ingrats que nous ne leur avons jamais rien donné!

Sur le sentier du Fletschhorn, que nous avons maintenant gagné et qui s' inscrit au-dessous de nous, bien visible, dans les éboulis, nous avons fait halte un instant, parcourant de l' œil les dentelures de notre arête. Une moisson de photos gît dans la boîte noire de Robert. Mais savons-nous quelle moisson de souvenirs non encore révélés s' est amassée à notre insu dans la chambre obscure de notre mémoire? En vain nous consultons de l' œil la belle arête. En vain nous cherchons à saisir d' un regard net, décisif, ce ressaut, cette aiguille, ce profil bondissant sur le ciel. Nul ne sait ce qui déclenche en nous l' imperceptible déclic. Est-ce telle conjonction d' heure, de couleurs, d' atmosphère, de sensations musculaires, de mots, de regards échangés? Devant l' arête où nos corps et nos âmes ont joué, devant les parois aux somptueuses couleurs, nous demeurons muets, étrangement solitaires et distants. C' est bien là le Jägigrat; mais ce n' est pas notre Jägigrat. Immobile, la montagne s' est comme retirée de nous...

En quarante minutes, à grands bonds dans les pierriers, puis par le glacier de Trift et ses moraines, nous regagnons la cabane.

( A suivre )

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