Vingt-huit membres du C. A. S. au cours d'alpinisme hivernal à Tourtemagne

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( 21—28 mars 1931. ) Par Pierre Soguel.

Les participants au cours organisé à l' intention des sections romandes du C.A.S. ont chargé leur presque Benjamin d' évoquer l' harmonie d' une semaine parfaitement heureuse. Or, comment toucher au beau sans le diminuer? Comment, par des impressions égoïstement ressenties, faire vibrer jusque dans les plus lointains foyers la grande voix de la montagne, de notre Alpe si chère?

Il y a peu d' élus. Seuls de rares privilégiés profitent des cours organisés depuis quelques années par notre Club Alpin. Mais nous avons l' impression d' avoir beaucoup appris, infiniment reçu, en conseils, en expérience et surtout en enthousiasme. Et ces trésors rayonnent parmi notre entourage. Ces cours sont comme autant de pierres posées par nos dirigeants actuels; dies seront les fondements sur lesquels les générations futures élargiront l' édifice du Club Alpin; il s' agit donc là d' une œuvre utile.

La réunion de personnes de régions différentes favorise l' esprit de généreuse compréhension mondiale dont l' Europe cherche à se convaincre. Mais une réunion de telles personnes, venant de contrées diverses de notre terre romande, nous prouve avant tout combien de liens nous unissent et combien dans la communion de l' Alpe nous sentons l' attachement à notre Patrie et notre amour pour elle.

L' Alpe est une ensorceleuse. Elle éblouit, tant les jeunes aveuglés de spontanéité que les âges, tant la force prodigue de nos vingt ans que l' effort calculé des soixante. Elle unit en un seul idéal ceux de différentes régions de notre pays, elle est le trait d' union entre des âges fort divers.

Tous partirent pour la cabane de Tourtemagne, décidés à beaucoup se dépenser pour beaucoup recevoir. Et grande fut leur récompense.

Quelle joie, après avoir questionné les visages de nos voisins à Sierre, lors du premier repas en commun, après avoir ressenti quelque inquiétude à chaque contour de la route montant à Niouc, sur laquelle deux camions se secouant en équilibre instable transportent de précieux clubistes; quelle joie de voir ensuite un de nos vétérans prendre la tête de la colonne et nous entraîner d' un pas que beaucoup ne suivraient pas! Et toujours souriant notre vétéran! Avec de pareils optimistes on passera bien une semaine joyeuse, même enfermés dans le refuge s' il fait mauvais temps. L' Alpe puisse-t-elle conserver tous un si agréable caractère!

Ils sont dix sur le balcon au deuxième étage d' un hôtel d' Ayer. Ils dominent les chalets, ils dominent quelques toits. Et ils chantent. Ils chantent leur pays; ils chantent le Lac Noir, les Alpes Vaudoises, ils chantent leurs alpages, ils chantent leur lointain Jura.

La petite place d' Ayer retentit des beaux accords de leur bonheur sincère. Les gamins s' approchent et regardent; pour eux c' est une diversion.

Mais pour les dix qui chantent c' est aussi un changement. Ayant quitté leurs cités, leurs villes, ils retrouvent le hameau, là-bas au Val d' Anniviers; ils revoient les toits foncés, les poutres noires, les mazots bruns. Ils les retrouvent dans le calme paysage d' hiver. La fumée monte tranquille toujours, du village. Plus loin des groupes de mazots penchés s' agrippent aux pentes parmi les mélèzes gris. Et les rochers se perdent dans les nuages.

Leur joie est grande de revoir, fidèle, la vallée si chère de souvenirs bienfaisants. Et leur chant ample inonde la petite place, plane sur le village recueilli, monte se perdre dans les pentes alentour.

Si les paroles de nos chants sont parfois banales, la musique ne reste-t-elle pas toujours la plus digne expression de nos sentiments alpestres en particulier? Et pourquoi a-t-on honte de chanter, dans certaines sections du Club Alpin?

Le dimanche matin, à 7 heures, ivres d' imprévu, ils quittent Ayer au-dessus duquel les brumes se trouent laissant apparaître la gloire du Gabelhorn plaqué de lumière.

Les Romands sont indisciplinés et partent chacun de leur côté. Les moralistes notent la chose et réservent une remarque pour les discours du soir.

Par des pentes raides, sur de la neige durcie par le gel nocturne, parmi les mélèzes d' abord, dans les alpages ensuite, la colonne prend de l' altitude. Les villages disparaissent avec la Navizence tandis que les pentes rêvées des skieurs et les rochers montent parmi les derniers brouillards. Le soleil abat sur nous ses rayons lourds et nos têtes se redressent auréolées de ciel bleu. Nos corps s' élargissent à l' atmosphère de la montagne, nos yeux s' ouvrent plus grands de reconnaissance.

De l' alpe de Barneuza au col des Arpettes, s' étend un paradis des skieurs, dominé par des pentes rapides dont la neige excellente éloigne tout danger. Pour descendre de ce dernier col au glacier de Tourtemagne il faut forcer une corniche et se laisser choir dans un couloir imprévu, en portant les skis. C' est une nouvelle habitude à prendre, qui nous donnera de grande sécurité dans la suite.

En arrivant à la cabane Tourtemagne nous faisons connaissance de deux collègues montés la veille, personnifiant durant tout le cours un entier dévouement et une constante bonne humeur. Il est certains visages qui resteront pour chacun de nous le type de grandes qualités. Dans l' Alpe ils s' épanouissent. Ils nous guideront et brilleront bien haut dans les heures du doute.

Le lundi matin, on nous annonce: brouillard. Alors tant mieux, on pourra dormir plus longtemps. Mais dès qu' un incrédule optimiste ouvre les volets, notre dortoir est inondé d' un reflet lumineux. Le ciel est pur, le ciel est bleu, sans aucun nuage. Les neiges éclatent de blancheur et de soleil.

Où irons-nous? Les insatiables désirent le Brunegghorn, ce point de vue tant vanté. Le programme prévoit des exercices et notre Directeur vent s' en tenir au programme. Pour arranger chacun, ceux qui voudront feront des exercices sur le glacier et ceux qui voudront iront au Stellihorn. Or ce matin-là, personne ne fit des exercices sur le glacier.

A l' ombre des parois de roc et des parois de glace du Barrhorn, nous montons. En pente douce, à la lumière adoucie du matin. Nos files s' égrènent dans une neige excellente, pendant que les Genevois, fuyant le monde et notre société, vont « se les rouler au soleil » et « font des glisses » sur l' autre rive du glacier.

Les Stellihörner sont de jolis sommets, aux formes aériennes et gracieuses. La neige qui les pare leur donne un semblant de virginité. Aussi est-ce avec ardeur que nous attaquons un splendide couloir de neige durcie. Le programme du cours prévoyait chaque jour ascension et descente d' au moins un, si ce n' est plusieurs couloirs, aussi rapides que possible, avec des cailloux dans le haut pour nous bombarder et, de préférence, sans crampons. Le programme fut suivi à la lettre.

Mais quelle joie, alors que, assis sur le dernier gendarme de l' arête, on a le vide de tous côtés, et tout autour de soi des montagnes hautes, blanches et fières dans leur vivante robustesse.

L' après un collègue que nous acclamâmes notre General fit des démonstrations de descente et montée de rochers surplombants, à la corde, préconisant un nœud spécial, genre nœud coulant.

Le soir fut réserve au flot oratoire. Toute l' éloquence de notre terre romande se déversa généreusement en compliments, en remerciements, en critique et en montreusienne morale. De tant de pensers profonds on put déduire que les « welches » sont foncièrement indisciplinés.

Puis après avoir bu une tasse de the de menthe, spécialité des caves de Tramelan, chacun s' en fut coucher.

Le jour suivant on se réveille prêt à de grands exploits. Après un déjeuner toujours copieux et varié ( du miel délicieux à Tourtemagne ) nous nous dirigeons tous vers le Barrloch. Le couloir est rapide, mais les traces ont été faites la veille, alors que la neige n' était pas encore dure.

Sur les immenses combes glaciaires entre le Bieshorn et les Barrhörner, nous avançons régulièrement. Toutes les crevasses sont recouvertes de neige ainsi que les moraines.

Le soleil nous assaille chaudement. Plus haut un vent frais souffle du sud.

Sur l' arête il fait froid. Nous avons enlevé nos skis et nous encordons.

Un dernier court trajet de glace et de neige nous sépare du sommet du Brunegghorn. De grandes corniches nous rappellent que nous faisons une ascension hivernale. Elles se penchent sur un abîme de plusieurs cen- VII21 taines de mètres. Au passage d' une cordée, une des corniches cède. La montagne se fend. Un craquement sourd et franc nous secoue et la neige sur quatre à cinq mètres de largeur s' effondre en poussière dans la vallée. Quelques tourbillons, et le calme immobile étreint à nouveau la montagne.

Le sommet, à cause des corniches et de la glace, n' est pas très confortable. Mais la vue est vraiment remarquable. Le Weisshorn sort d' un seul jet du fond d' un abîme. Ses arêtes se prolongent et sa paroi de glace tombe, sombre, quinze cents mètres plus bas. La longue arête du Bieshorn va mourir bien loin dans les séracs des Diablons. Le Mont Rose est dans le brouillard et vers l' Italie bouillonnent des nuages, tout en bas.

Deux mille quatre cents mètres au pied de notre montagne s' étire la vallée de St-Nicolas. Les chalets s' aplatissent à nos regards. Nous n' en voyons que les toits, lointains carrés dans l' allée blanche familière.

La descente du Brunegghorn est en son genre aussi étonnante que la vue du sommet En une demi-heure, presque en droite ligne nous franchissons la distance qui nous a demandé quatre heures de mouvement à la montée. Nos skis filent, joyeux, vibrants. Nous les gouvernons dans l' air frais avec sûreté. Et sans nous en douter, sans fatigue aucune, nous revoyons notre abri, la cabane, on nous continuerons notre vie insouciante et belle.

Après quelques jours de promenade sur les glaciers, on profite plus parfaitement des courses. Plus on connaît une région, plus on s' y attache. En outre, pour jouir pleinement d' une course ou d' un cours d' alpinisme de plusieurs jours, il ne faut pas avoir l' impression d' accomplir quelque chose d' extraordinaire, mais il faut agir tout naturellement afin d' être conscient des beautés que l'on parcourt.

Or nous étions à ce moment-là bien entraînés. La contrée nous était familière et le temps chaque jour se faisait plus resplendissant que la veille.

Le mercredi fut un jour d' anarchie. Le matin, exercice de sauvetage par avion, dont tous les journaux ont parlé. Mais cet exercice avait divisé les participants au cours en trois colonnes différentes qui dans la suite prirent une direction opposée. Les uns firent des exercices de slaloms, encordés, d' autres montèrent au Bruneggjoch, d' autres restèrent au point 3046, se pénétrant de la scène du glacier, et les derniers montèrent au grand Barrhorn.

J' eus le privilège d' être parmi ces derniers.

Ce jour-là nous fûmes seulement deux au sommet. Celui-ci était dégarni de neige et sur des pierres plates et délitées, nous passâmes des instants uniques. Après avoir pris quelques photographies, regardé avidement chaque détail du monde clair et lumineux qui nous entourait, après avoir savouré quelques gorgées de the et deux sucres, nous nous endormîmes. En somnolant, bercés par les rayons brillants du soleil et les rares souffles d' un air doux, nous entrevoyions de nouveau l' immense arête descendre du sommet du Weisshorn au pied des Diablons, et le glacier rutilant de gloire briller à ses pieds, entourer ses flancs. Nous sentions un bien-être rare. Le calme et ce bien-être parfait nous apparaissaient si grands que nous ne pouvions presque pas croire à notre allégresse.

— « Il y a tout de même de beaux moments dans la vie. » Une heure et demie nous restâmes couches sur ce sommet de 3600 mètres d' altitude, en mars, sans veston.

En cinq minutes dès que nous eûmes retrouvé nos skis, nous descendîmes une pente montée en trois quarts d' heure. Les distances n' existent pour ainsi dire plus, par notre temps féerique.

Sur le glacier tous nous nous sommes retrouvés et ensemble nous avons atteint la cabane après avoir construit au haut du Barrloch un bivouac pour nos skis. Le programme prévoyait cette architecture.

Rien ne nous paraît plus naturel que de partir chaque matin dans la direction d' un nouveau sommet. Chaque jour nous revenons plus enchantés, et chaque jour notre appétit de conquête augmente.

A 6 heures donc la plupart des veinards de Tourtemagne sont devant la cabane. Le ciel est strié de quelques brouillards chassés du sud, mais nous avons bon espoir, nous devons faire visite au Bieshorn.

Nos deux guides sympathiques nous font prendre le plus court chemin et passer par une pente rapide semée de blocs de glace, au milieu des séracs. Assouplis par cet exercice, nous arrivons à un signal trigonométrique d' où la vue sur la vallée de Tourtemagne est fort belle. Quelque cent mètres plus bas nous nous encordons, et bien disciplines cette fois-ci, nous montons la chute supérieure des séracs. L' ombre nous suit, et sagement nous avançons en patients détours. Tout est gelé. Entre les immenses blocs de glace nous étirons nos colonnes. Les ponts de neige sont solides.

Le ciel est complètement nettoyé. Cette journée sera plus belle encore que les précédentes.

Au haut des séracs s' étend un grand plateau glaciaire. Près du refuge Tracuit nous déposons dévotement chacun une ou plusieurs bûches de bois que nous avons transportées pour ne pas entamer la provision du refuge. Plus haut, à grands cris, chacun réclame une halte. Il y a quatre heures que nous marchons et nous n' avons encore rien mangé. Dame, la discipline exige que toutes les heures on s' arrête cinq à dix minutes, et nous sommes à un cours d' alpinisme!

Entre 3700 et 3800 mètres d' altitude environ nous enlevons nos skis et les laissons fiches profondément dans la neige durcie.

Les crampons aux souliers, lentement nous attaquons la grande pente qui monotone aboutit au sommet. Monotone certains la trouveront; mais comment ne pas être subjugué par le panorama extraordinaire qui nous entoure?

Chaque mètre que l'on monte découvre des kilomètres de vue nouvelle. Chaque minute d' ascension élargit notre bonheur. Nous dominons déjà des milliers de montagnes, et par un effort tout naturel nous en dominons sans cesse de nouvelles.

La pente n' est pas très rapide, mais tantôt de glace vive, tantôt de neige molle, tantôt de neige gelée. Par-ci par-là une crevasse apparaît et quelques pas doivent être légers et prudents.

Nous parlons peu. Et nos maigres conversations sont interrompues à chaque instant par un « Que c' est beau! » Les phrases n' existent pas. Les sensations de la haute Alpe sont réservées égoïstement à celui qui les ressent. Mais là-haut tout scepticisme est une profanation.

Le vent de l' hiver a soufflé et la neige en tourbillonnant a fait du sommet du Bieshorn une moulure étincelante.

Sans effort spécial nous sommes parvenus à 4160 mètres. Debout nous regardons. Comment ne pas crier de reconnaissance. Une vingtaine d' hommes unis par un même enthousiasme. Nos foyers sont dispersés dans notre cher pays devant nous déployé.

Tant de blancheur. Tant de points culminants. Tant d' arêtes merveilleuses. Les grands « quatre mille » seuls dominent, dans un ciel plus pur. Ils régnent confiants et inébranlables. La foule des vallées descend à leur pied, à nos pieds. Le Jura, net, met une barrière à nos montagnes.

Une voix décidée s' élève, suivie d' autres voix, puis de toutes. Et notre cantique chante sur nos monts, quand le soleil annonce un brillant réveil. Réveil de notre cœur, de notre amour en face de cette nature éternellement vivante. Les uns se découvrent, tous se découvrent. Les accords de pleine et austère harmonie se déduisent et s' amplifient. Nos yeux se dilatent d' émo et de contemplation.

Le ciel est sans nuage sur nos têtes. L' horizon est pur. Lumineuse notre journée, lumineuse comme le soleil et la neige!

Quelques insatiables nous restons au sommet le plus longtemps possible. De la pointe Burnaby nous nous laissons encore écraser par l' arête nord du Weisshorn. Y a-t-il dans les Alpes une montagne plus fantastique?

A la descente nous nous amusons à courir sur la glace avec nos crampons.

Puis, ayant rejoint et rechaussé nos skis nous voguons parmi les vagues de neige dure, choisissant les moins hautes. Plus bas la neige est excellente, et d' un trait, à folle allure, derrière nos guides nous glissons; c'est-à-dire que le glacier fuit sous nos skis. Dans une neige tourbillonnante, en trois à quatre minutes nous rejoignons le refuge Tracuit.

Nous nous restaurons. Ensuite nous nous laissons vivre devant le refuge, au soleil tombant sur un lointain horizon, au couchant éblouissant. Le grand cirque des montagnes de Zinal est majestueux. A l' est, les Alpes Bernoises prennent des teintes plus douces.

Et à l' ombre des Diablons, accroupis, en une course radieuse nous descendons, ivres de vitesse et d' air glacé.

Nous arrivions à la cabane Tourtemagne que le Bieshorn reflétait un dernier feu de cette journée. Le Barrhorn derrière nous était rose orange, suspendu bien haut au-dessus de ses rochers.

Comme tous les soirs, un frisson âpre descendait des glaciers. On rentrait les souliers et les habits qui ne séchaient plus, mais gelaient.

La vallée descendait à la rencontre du Balmhorn. Les sapins n' arrivaient pas jusqu' à nous. Ils étaient rangés jusque loin en dessous de la cabane et des pentes toutes blanches.

Comme tous les soirs, nous rentrons. On a faim, on a peu soif. Mais la chaleur nous endort. Puis des odeurs de mets succulents nous réveillent. Nous avons beaucoup à boire, même des lithinées. Elles n' ont point de goût, mais nous les buvons quand même; et pourtant nous avons peu soif.

Après le souper la cabane devient plus intime. On rapproche les bancs, les tables. Chacun doit faire sa petite production, c' est au programme. Même ceux qui ne savent que dire doivent parler. Et quand les discours ne sont plus intéressants, on chante quelque chose. Mais combien ces veillées sont confortables! Combien de forces autour de soi, combien de bonnes volontés, combien d' espoirs et d' enthousiasme, tout spontané et généreux!

Quelqu'un sort de la cabane. Silence impressionnant. Les glaces figées, immobiles. La vallée sombre, humide et froide. Le ciel transparent, piqué de grosses étoiles; il semble se dilater, respirer. Il fourmille de lumières, immuable, oppressant.

A l' intérieur du gîte il y a du bruit, des rires, de gros éclats de rire, beaucoup de bruit.

Il était passé minuit lorsque les derniers, le jour où ils étaient montés au Bieshorn, allèrent se coucher.

La neige a fondu devant la cabane. Entre les pierres qui limitent la terrasse, l' eau suinte, et la terre est humide sous l' ardeur du soleil. Pendant que la plupart des touristes montent au Barrhorn, les dirigeants du cours jouent aux cartes. Ils ont mis la grande table devant le refuge, et ils se prélassent aux chauds rayons qui les inondent.

Quelques camarades vont descendre à Gruben et nous quitter. Pourtant le ciel est plus uniformément bleu et les neiges scintillent plus tentantes que jamais.

Nous sommes quatre privilégiés qui bouclons nos sacs; lentement, bien charges, sous le soleil de midi, nous allons prendre nos skis au haut du Barrloch si souvent franchi, et les mettre aux pieds pour une dernière glorieuse randonnée.

Nous connaissons maintenant tous les reflets de chaque angle dans la région. Beaucoup de notre personnalité s' est fixée là-haut, dans ces séracs, dans ces pentes, sur ce tertre sans neige où nous faisons une halte, ou dans l' ombre fraîche qui vient à notre rencontre.

Hier à la même heure nous descendions la même pente merveilleuse, les yeux remplis de la lumière entourant la Grande Couronne et spécialement le pur Rothorn de Zinal. Nous filions dans l' ombre froide, criant par tous les pores notre joie de vivre, notre reconnaissance et notre adoration.

Aujourd'hui ce n' est plus le sauvage mouvement qui nous arrache à un bonheur pour nous faire retomber dans un plus grand bonheur. Nous contemplons lentement, dans la certitude que la chaleur nous sera conservée jusqu' au soir. Les immenses champs de neige nous entourent familiers, et nous suivons des yeux les traces confortables de nos amis dessinant des figures géométriques sur les flancs du Barrhorn.

Après avoir remonté la chute supérieure des séracs, surpris de notre allure, nous coudoyons le refuge Tracuit, chèrement convoité.

Assis sur des tabourets, devant le mur chaud de notre repaire, nous tournons nos yeux du sud au nord, du nord au sud, dans une complète béatitude.

Ce soir-là aucun bruit étranger ne vint troubler notre solitude. Aucun choucas ne vint même nous tenir compagnie. Il y eut de longs instants, cinq, six minutes, pendant lesquels aucun mot ne fut prononcé. On cherche à énumérer ses motifs de reconnaissance, à balbutier son admiration. On cherche à comprendre pourquoi on est seul à se pénétrer de la perfection de ce monde irréel.

— « Nous n' avons pas mérité tant de bonheur. » Et en chœur ils se mirent à chanter.

A l' ouest rien ne nous cache la vue.

Au-dessous de nous la vallée disparaît dans la profondeur. Vis-à-vis de nous les rochers descendent verticaux et vont se confondre avec les mélèzes, seize cents mètres plus bas. Nous perdons complètement la notion des distances.

Dans sa partie supérieure la vallée se resserre pour laisser jaillir plus haut les arêtes fantastiques du Besso et de la Dent Blanche. Les angles multipliés de cette dernière montent à l' assaut du ciel pur d' une soirée purement calme. A l' ombre de ces murailles, suspendu entre les cimes et la vallée, caché, le glacier se fige dans son agonie livide. Ses vertèbres se tordent en lutte avec la mort nocturne.

Mais au-dessus de cette scène sombre et sauvage, les grands sommets se redressent pour recevoir le plus longtemps possible la lumière qui semble devoir durer éternellement. Le rocher du Rothorn se hausse en équilibre sur sa base de glace verticale. Le Grand Combin et le Mont Blanc se gonflent voluptueusement des suprêmes rayons d' un jour de gloire. Et le Weisshorn de son mur crénelé met une limite à cette splendeur dont il absorbe les reflets.

Les teintes deviennent elles aussi irréelles. Nous n' avons aucun point de comparaison. Les séracs près de nous sont verts; l' ombre d' à côté est bleu ciel. La vallée devient d' un bleu froid qui s' éclaircit en montant et se confond pour finir parmi le bleu tendre du ciel troué de lumière.

Puis du rose apparaît, puis du violet; le vert disparaît; l' ombre monte. Là-bas un reflet révèle une tombe gris-rose, nostalgie de skieurs; elle se perd dans un étang de teinture lilas.

Le ciel devient incolore; les sommets se teintent par contre violemment. Nous sommes quasi aveuglés par le rose de ce soir, entouré de plomb, de mauve, d' orange, sur l' écran de la nuit qui monte de l' Orient.

Mais à l' ouest il y a encore du vert, du jaune, et au nord-ouest combattent les rouges et les jaunes, le vermillon et l' ocre. L' horizon les mélange; encore une fois c' est la plus pure chaleur, mais en haut seulement, et seulement une chaleur de teintes. Sur cette toile orange, profonde, combien aérienne, se dressent les montagnes vaudoises, la quille du Petit Muveran et le massif de la Tour Sallières.

Nous sentons la froidure nous envahir, et la solitude nous étreindre poignante. Elle plane sur ce monde immense on la vie et la mort se confondent. A l' horizon nous cherchons nos affections, nos parents, nos amis. Nous savourons ces instants où, dépouillés de toute habitude, nous regardons l' infini, l' absolu. Personne ne parle. On est atterré par ces grandeurs, par l' implacable immobilité qui nous parle.

Le ciel là-bas est rouge; il est orange. Les cimes sont lilas, le val est bleu.

Derrière nous les grands monts renvoient un dernier reflet rose violacé. Plus en arrière, la nuit brune envahit notre terre.

A l' intérieur du refuge on nous rentrons, il y a du bois, des tables, un banc, un fourneau. Oubliant l' émotion de tout à l' heure nous sentons la faim, et les crépitements du feu, et ragaillardis nous entonnons « la fille du bédouin ».

Le samedi est notre dernière journée.

Pendant que Varone prépare le déjeuner, nous plions les couvertures. Nous apprécions d' autant plus les parois de bois de notre gîte si confortable dans sa sûre simplicité, que nous allons le quitter.

A 6 h. 50 nous sortons et les crampons aux souliers nous nous dirigeons vers les Diablons. L' arête est en partie faite de neige gelée et en partie de rocher. Nous montons aisément. Au premier sommet, par précaution, nous nous encordons. Par place on enfonce environ 50 centimètres dans la neige. A l' ouest quelques corniches peu importantes nous cachent la pente immédiate.

L' air est si léger. Joyeux nous montons. Nous avançons sans calculer l' effort, sans le remarquer. A notre droite, tout en bas nous apercevons nos camarades se dirigeant de la cabane Tourtemagne à celle de Tracuit. Leur file s' écoule entre les séracs en contours sympathiques. Les premiers, directement en dessous de nous, disparaissent sous des sacs énormes, ressemblant à de lointaines mais lourdes punaises dont l' allure justifie l' appellation flatteuse.

Une selle blanche, une pente coupée par un rocher qui semble épingle, et notre sommet se dresse dans le bleu matinal de cette dernière promenade. Il est 8 h. 20. Toutes les montagnes brillent déjà de blancheur inondées. Le ciel est en fête et les grandes valaisannes se haussent plus fièrement belles. Nous ne pensons pas que demain nous les aurons quittées. Plus forte la joie nous étreint, aussi pure et éclatante que les blancs et les teintes qui nous entourent. Plus vivant notre bonheur chante, aussi ample, aussi haut que le ciel qui nous couvre.

Des cris. Nous faisons flotter au vent nos foulards. Nous nous levons. Nous redressons le plus possible nos corps. Nous chantons, nous crions. Des cris et un bien-être sans pareil.

Ils se sont tous retrouvés au refuge. Tous sauf ceux qui étaient descendus à Gruben, cinq infidèles. Ils étaient contents de se revoir. Sans parler, ils avaient beaucoup de choses à se dire.

Et le Rothorn, dans son azur, veillait sur eux.

Dans la cabane, ils ont bu du tilleul et mangé quelques vivres. Les uns s' étaient assis; les autres restaient debout, souriants ou sérieux.

Puis ils ont fixé leurs skis, mais il a fallu les enlever à cinq minutes de là pour les porter quelques mètres parce que la pente était trop rapide. Ensuite ils ont pu les remettre et ce fut définitif.

Trois étaient restés en arrière, pour fermer le refuge, là-haut, déjà loin derrière la caravane.

— « Si seulement le mauvais temps revenait, ce serait moins fichant de rentrer à la maison. » Ils descendirent tous les mêmes pentes, mais avec des variantes infinies. Chacun a de multiples originalités.

Dans le haut, la neige était très dure. Ils glissaient latéralement. Accroupis, le corps déverse contre la montagne, ils maintenaient leur équilibre par une tension musculaire continue. Chaque contour donnait un élan et ils avaient l' impression de déraper dans le vide.

Après bien des monticules, au fond de Combasana, ils arrivèrent dans de la neige profonde où ils tournaient comme dans du beurre. Mais il faisait chaud, très chaud, et la lumière paraissait aveuglante.

Au haut du Roc de la Vache, dominant le Val d' Anniviers, ils s' étendirent, laissant faire le soleil, laissant passer le temps.

Se relevant, ils virent la pente raide recommencer à leurs pieds. Elle les attirait. Elle leur était un bonheur fatalement réservé.

D' abord de biais. Chacun s' efforce de maintenir son poids et son équilibre tant sur un pied que sur l' autre. Puis confortablement, ils tracent un demi-cercle. Leur corps est perpendiculaire à la pente, leurs regards fuient vers le vide. Accroupis, ils ramènent les skis parallèles entre eux, et penchés contre la montagne ils continuent de descendre.

Leurs slaloms robustes les firent passer toutes les pentes, tantôt rapides, tantôt presque immobiles, tantôt dans les combes froides d' ombre où la neige était gelée, tantôt à la chaleur insistante du soleil, réverbérée par toute la paroi d' une montagne.

Arrivés au bas ils virent quelques ombres telles des fils de soie gris, descendre du sommet. De tout en haut leurs traces sûres étaient posées, et leurs poumons comme chaque muscle se remettaient étonnés des instants grisants, voluptueux, auxquels, gonflés de vie, ils s' étaient mêlés.

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