Vingt-quatre heures face au Calman

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Par Frague.

Les dix-huit ans passés — peut-être vingt ou vingt-deux ans, cela dépend du tempérament —, il faut souvent admettre que ce qui nous pousse encore vers les montagnes, ce n' est la plupart du temps que l' ennui des dimanches ensoleillés de la ville, et aussi cette diable de faculté que nous avons de nous voir au but en dédaignant les difficultés du chemin. Entre amis, parlons franchement de notre commune folie: n' avons pas fait de très belles courses, simplement... assis autour d' une table de café?

Ah! les projets! Je vous vois d' ici, face à votre chope. Si vous avez déjà un peu d' expérience, vous cachez votre enthousiasme, il est vrai, mais ne dites pas que vous restez insensible à la joie du prochain sommet! Tout votre être craquelle de bonheur! Vous avez du soleil devant les yeux, du rocher chaud. Pour faire semblant de ne pas être dupe de cet enthousiasme, vous voyez aussi des passages terrifiants ou des pentes de glace affolantes, mais, la main dans vos poches, vous crispez les doigts, et ça y est... c' était dur, cependant vous avez vaincu! En projets, au fond de soi, on est toujours un vainqueur. Sinon, ferait-on des projets?

Après les projets, autour de la table, il y a les souvenirs. Cette fois, c' est vécu. On oublie la réalité des difficultés, ou pour les augmenter, ou pour les diminuer. On les augmente assez facilement pour soi, histoire de se sentir quelqu'un; mais pour parfaire notre grandeur d' âme, on les diminue pour les amis — à condition que le sommet ait une bonne réputation. Mais alors, afin que l'on ne nous prenne pas pour un crâneur, puisque nous avons réussi, ou pour éviter que notre modestie paraisse suspecte, on dit: « Là, mon vieux, j' ai trouvé assez dur! » Le souvenir de l' orage, de la fatigue, de la peur, du bivouac, ces souvenirs font une symphonie d' une douceur infinie où plus rien ne subsiste que l' har beauté de l' Alpe... notre Alpe.

Projets... souvenirs c' est dans ces deux états qu' il faut saisir l' alpi pour comprendre sa passion. Quand on le voit dans l' action, il est possible de ne pas comprendre du tout! Suspendu au bout d' un filin, il risque sa vie d' une façon ridicule, n' est pas? Ou s' il grimpe un sentier, c' est le forçat sous sa charge. Notez que la plupart du temps, l' alpiniste lui-même, à ces moments-là, se traite d' idiot.

C' est ce que nous faisions en cette fin d' après du 9 septembre 1926, en suant, geignant, le long de l' horrible chemin du Montenvers qui s' effiloche sur la Mer de Glace. Nous nous sentions tellement stupides avec ces monceaux de corde et ces boîtes de conserves dans les côtes que Boubier en devenait presque loquace, Fournier « itou », Lador « itou » et que moi... je ne songeais guère à ce récit, c' est bien certain!

Avant d' aborder la Mer de Glace, nous faisons une halte sur un bloc près du sentier. Et voilà, là-bas, aussi loin que l'on peut voir — 300 mètres peut-être — s' avance sur le chemin la caravane habituelle à ces lieux. Devant, il y a une femme, puis un guide, très certainement, qui, pour augmenter son importance, a jugé nécessaire d' encorder la cliente qui le suit. Une cliente plus très jeune, la tête enveloppée d' un voile qui pend lamentablement.

Encordée sur le sentier du Montenvers!

Ce qui nous surprenait, c' était de reconnaître dans le guide de cet équipage... X.! Qu' un guide de valeur s' amuse à conduire des clients sur la Mer de Glace, il y avait de quoi s' indigner et faire les réflexions les plus ironiques: « A-t-il donc besoin de quatre sous pour s' abaisser à un pareil métier? Qu' il laisse ça aux „ requins " du Montenvers! » Et pour le ridiculiser encore, semble-t-il, la caravane essoufflée s' arrête près de nous.

Gêné, le guide salue, baisse les yeux et rit sous cape. On lui dit: « Alors, on fait un petit tour? » Il répond: « Peuh! », et, d' un coup de corde, il remet en marche ses victimes.

Vient à passer aussi Tournier avec son fils.

— Bonjour!

— Bonjour!

— Dites-donc, ça ne va pas les finances que X. promène des clients sur les sentiers?

— Ah! c' est Mme Meyendorff, la mère. Elle est allée jusqu' au Jardin voir la Verte... au revoirEn 1924: Deux frères, jeunes, les Meyendorff, partent pour la Verte, avec l' intention d' en redescendre par l' arête des Grands Montets, ce qui n' avait jamais été fait. Ils échouent, ils bivouaquent. On les voit le lendemain matin, sur la Grande Rocheuse, essayant la descente par l' arête du Jardin. L' orage éclate vers 10 heures et la tourmente dure plusieurs jours. On ne les revit plus. On ne les a jamais retrouvés. A eux deux, ils avaient 40 ans.

Et c' est pour voir l' Aiguille qui a tué ses deux fils, pour la maudire ou lui demander son secret, que cette femme, cette mère, s' est traînée sur le glacier, et, lamentablement, s' en revenait pour souffrir encore...

Nous avons baissé la tête... on est souvent cruel sans le savoir.

Nous sommes arrivés au refuge du Requin à la nuit tombante, à l' heure froide où les sommets prennent cette teinte blafarde qui fait frissonner. Ils se découpent, nets, précis, sur un ciel tendu où pas un nuage ne court.

On nous regarde. Il y a deux silhouettes sur un des blocs qui entourent la cabane, et, à cause d' elles, on allonge le pas. Car vous le savez, à moins d' être quasi-mort, un alpiniste prend toujours une allure dégagée, indifférente, au moment d' aborder une cabane!

Ce soir-là, il y avait fort peu de monde. Un charme. Et les soupers sont silencieux, et tristement éclairés par l' unique lampe à pétrole. Mais le calme de ce refuge, je l' apprécie. Il y a là des hommes de conditions bien différentes certainement, tous vêtus de grosse laine, vieux, jeunes, ou sans âge, silencieux. Ils regardent, rêveurs, des ombres burlesques se mouvoir lentement contre les parois de bois; un clou grince, une allumette craque, des pipes susurrent...

L' heure passe. L' heure de la dévotion, de l' adoration. Elle est là, derrière, au-dessus de nous, cette montagne que des êtres divers sont venus adorer. Elle est insensible et frémissante à la fois, de toutes ces pensées ferventes qui montent vers elle, et elle renvoie à demain la consécration de ces amours qui ne l' étonnent pas.

Demain... Le charme est rompu... On répartit les charges... Les cordes sont choisies... Voilà... C' est bien... Bonsoir!

3 heures du matin. Je ne sais pas très bien ce qui se passe! Il souffle un vent chaud, le ciel ne me paraît pas faire mauvaise figure, mais à lever la tête pour le contempler, je me casse les tibias contre des blocs de rocher, je m' étale, et, parce que j' ai — naturellement — les mains dans mes poches, c' est l' épaule qui prend contact avec le terrain! Je jure, mais je ne tire pas de leur sommeil ceux qui me précèdent. Ils s' en vont dans la nuit, lourds de leur somnolence. Eux aussi s' étaleront dans les pierres qui roulent. Ça fait un bruit de ferraille, de piolet. Quelquefois, ça fait des étincelles sous les souliers.

Lanterne. Oh! la stupidité morne des départs dans la nuit. Les yeux collés, pâteux, alourdis de sommeil, on se promène pour son plaisir!

Nous abordons la glace. Crampons. Cordes. Parés! Vaisseau fantôme dans l' écume du glacier. Feu à l' avant, feu à l' arrière. Fournier cherche son chemin entre les pots et les crevasses, sans un mot. Il lève sa lanterne, repart, se trompe, sans un mot. Boubier — le feu arrière — le conseille... pas un mot! Il l' insulte d' un seul terme choisi... pas un mot! Fournier, calme, indifférent, ne parle jamais. J' ai vu des bavards, j' ai vu des silencieux, mais des muets de cette espèce, jamais!

Et c' est ainsi durant toute cette montée fastidieuse du glacier, qui, entre parenthèses, se présente mal en cette fin de saison. La dernière rimaie demande des efforts combinés que je me contente de contempler blotti sous un surplomb de glace menaçante.

A 7 heures, nous sommes au pied de l' Aiguille du Plan, qui, de ce côté, se dresse à 50 m. au-dessus de la neige. Cette fois, on peut le dire, les esprits — manière de parlersont tout à fait éveillés. Fournier lâche son premier mot de la journée. Le soleil chauffe bien, trop peut-être, et c' est très à l' aise que nous nous dirigeons du côté du Crocodile. Il s' agit de traverser l' extrémité supérieure du glacier nord du Plan. Pour le moment, c' est une belle pente de glace très raide, dont le sommet aboutit à l' arête Plan-Crocodile. J' avoue qu' un frisson est descendu de mon cerveau à mes jambes, en contemplant, dans les arrêts forcés, cette belle dévalée de glace, qui se termine, là-bas, très là-bas, au pied des Deux-Aigles. Mais ce petit moment d' angoisse passé, je me sens gonflé d' orgueil, car une ligne du guide de Lépiney me revient à la mémoire: « Cette traversée est délicate, car la pente de glace est rapide, 55° environ. » Il y a des moments où l'on est fier à bon compte!

L' arête Plan-Crocodile est très inclinée également, sans grande difficulté, si ce n' est celle causée par l' imagination en contemplant le versant chaotique de l' Envers de Blaitière. Cette fois, nous sommes au pied d' un petit contrefort de la Dent du Crocodile. Nous le contournons face Chamonix, pour traverser un couloir de glace très redressé, et que j' ai trouvé, pour mon compte, bien impressionnant. Il n' est pas très large, mais les parois qui le bordent sont d' un rocher noir et verglassé, lugubre. Tout ce flanc de la Dent est dans l' ombre, ce qui ajoute au tragique du lieu. Après, c' est une cheminée de 7 à 8 m ., gelée, lisse. On meurt de froid. Ensuite l' arête qui conduit au sommet du Crocodile.

Là, je n' ai aucun regard pour toutes les merveilles qui nous entourent. Je sais bien que j' aurai le temps de les distiller, mais cependant, j' étais loin de me douter que je passerais 24 heures sur ce belvédère!

Les sacs sont secoués par leurs quatre coins. Un seul est conservé par mes trois compagnons qui discutent encore une dernière fois des cordes et de leurs longueurs. Je les accompagne quelques mètres pour les abandonner — non, ce sont eux qui m' abandonnentau début de l' arête Crocodile-Caïman. Je les vois se glisser, l' un après l' autre, sous un caillou coincé, sorte de cheminée verglacée. Je crois bien ne pas leur avoir serré la main, mais je leur ai souhaité bonne réussite de tout mon cœur. Du reste, pour moi cela ne fait aucun doute, ils arriveront.

Je remontai sur mon sommet, je m' assis, j' allumai une pipe. Il est 10 heures. Un temps splendide, pas un nuage. Le Caïman est là, à portée de la main, et la brèche qui m' en sépare, je la suis des yeux d' un bout à l' autre. Ce qui ne veut pas dire que je pourrai contempler tous les faits et gestes de mes compagnons, mais j' entendrai leur voix; même, nous pourrons communiquer. Mon emprisonnement au sommet de cette tour n' en était qu' à son début, j' étais donc un jeune captif plein d' illusions!

D' abord, je m' organise. Je dispose bien de 4 mètres sur 4 mètres limités par le vide. Les sacs pour oreillers, les crampons au soleil, je combine de faire le moins de choses possibles en le plus de temps imaginable. Mais ayant peu de choses à faire, j' ai bien des heures devant moi.

Il peut paraître ridicule de s' arrêter sur un Crocodile quand des amis poursuivent leur route et se proposent un Caïman, mais je crois n' avoir jamais éprouvé une telle communion avec la montagne, et pour cela, le Crocodile m' est un temple où, dans les mauvais jours de la vie, je viens me recueillir. Ce ne sont pas mes yeux qui contemplent cette face superbe du Plan et ses couloirs de glace noire, les fines dentelures du Grépon, la masse imposante de Blaitière, le Fou qui, d' un jet, tombe sur le glacier, le Caïman énigmatique; ce ne sont pas mes yeux, c' est tout mon être qui, religieusement, mystiquement, s' imprègne de cette beauté faite de glace, de rochers, de soleil... Il y a une nuée bleue sur la vallée, du soleil éclatant sur le glacier; il y a cet immense silence de l' Alpe qui dilate, transporte. Et là-bas, sur l' arête, le grincement d' un clou contre le rocher, ou le choc d' un piolet. Les voix arrivent jusqu' à moi comme dépouillées de leur origine humaine par l' air subtil; c' est la montagne elle-même qui parle de l' effort de ceux qui rampent, s' agrippent, avancent lentement. Je les vois, mes trois compagnons, chercher leur chemin, se coller aux dalles. Je les sais courageux, mais je connais le respect qu' ils ont de leur passion, et à cause de cela, il n' est pas possible que l' Alpe ne s' aban.

Quelle heure est-il? L' heure existe-t-elle? Le soleil suit son cours. Il est à son zénith. Déjà! De nouveau, je suis bien seul. Plus rien ne bouge sur l' arête. Ils ont disparu, cachés. Ils doivent être au pied de la Dent même. Alors une angoisse me prend. S' ils allaient ne pas réussir? L' abandon n' est pas un drame, mais cependant je ne veux pas y croire. Cette idée me mar-telle les tempes; je reste, crispé, sur mon bloc, les yeux rivés sur ce Caïman impassible.

L' heure passe. Je n' entends plus rien. J' appelle. Rien! Soudain, celui auquel je pense le plus dans cette attente anxieuse, je le vois arriver, lentement, tout le corps incrusté contre une dernière paroi. Les autres le suivent. Quelques mètres encore et ce sera fait! Je les vois tâtonner, hésiter, se consulter. Ils repartent. Je dis :« Ils y arrivent! Ils y arrivent. » Je halète. Je trépigne. Ils y arrivent! Ils y arrivent! Oui! Oui! au sommet!...

Ils y sont!

Tout mon corps se détend. J' entends leur cri. Stupidement, je réponds: « Bravo! » Des larmes me sautent aux yeux... pour le camarade, le compagnon, pour l' ami...

Il était 3 heures de l' après. Je les vois, l' un après l' autre, s' installer sur le sommet, et maintenant, j' ai hâte de les en voir déguerpir! Le Bouddha d' il y a un instant fait place à l' homme impatient! Je suppute l' heure de leur retour à mon perchoir, je fais des calculs, et si je n' ai pas encore la certitude du bivouac, c' est que je n' ai pas encore suffisamment subi toute la gamme du supplice de l' espérance. A 15 h. 1/4, enfin, ils se lèvent, me jettent un « iouhé! » qui me paraît déjà lourd de je ne sais quoi, et disparaissent dans la descente.

Je m' assieds. Je perfectionne mon lit de pierres. J' en fais un fauteuil. Je veux lire. Impossible. Les yeux suivent les lignes, les doigts tournent les pages, et je pense: « 10 heures ce matin, quand ils m' ont quitté. De 10 heures à midi: 2 heures. De midi à 15 heures: 3 heures. Total: 5 heures. S' ils en mettent autant pour le retour, ça y est! C' est le bivouac! N' y pensons pas encore. » Je chante, mais ma voix, dans ce silence, ce grand silence, meurt comme une bulle de savon. Elle éclate et se volatilise. Rien ne lui répond. J' essaye d' une autre méthode pour tuer le temps avant qu' il m' ait tué: je me récite des vers, de très beaux vers, ma foi! Mais s' insinue toujours cette arithmétique précise: de 10 heures à midi, de midi à 15 heures: 5 heures. Je me lève, furieux! J' appelle. Personne ne répond. Je ne les vois plus. Il est 17 heures, ils devraient être sur l' arête. Un accident? Je n' ai rien entendu, ni cris, ni chutes de pierres, mais qu' est que cela prouve? Le soleil, rouge sanglant, tombe sur les Aiguilles Rouges. Toute cette face de l' arête est déjà dans l' ombre. Et voilà, que d' en bas, montent, puissants, opaques, d' énormes brouillards gris, blancs. Ils sont chassés par un vent qui les pousse tranquillement du côté de Blaitière. Pesamment, ils avancent sur le Caïman, couvrent tout ce qui m' entoure d' un linceul épais et lourd qu' éclairent violemment les dernières lueurs du soleil.

Je suis seul. Pire que seul: ça existe, cet état! Je fais un serment: « Jamais plus je ne retomberai dans une situation pareille! Jamais! » Et mon geste se reflète sur la masse blanche du brouillard où je fais une ombre entourée d' un cercle. J' éclate d' un rire nerveux qui s' arrête à la pensée de Whymper et de la grande croix qui lui est apparue lors de la catastrophe du Cervin. J' appelle dans ces nuées grises, floconneuses et épaisses. On répond: Une voix lourde, étouffée, lointaine, mais enfin, on répond! Je m' apaise. Je suis sur le point de renier mon serment de tout à l' heure. J' ai bien peur d' avoir trop engagé l' avenir, d' autant plus que les voix se rapprochent. Même, j' en Lador prononcer ses encouragements que je connais bien: « Allez, zou! » Ça n' a l' air de rien, ce « zou! » Mais c' est de la vie qui revient! « Zou! » c' est simple, c' est ce qui se passe lorsqu' on est ensemble! « Zou! » c' est le calme! « Zou! » c' est l' habitude... Allez, « zou! » remonte ton col, Frague, allume une cigarette, et prends un air détaché. Tudieu! mon ami, qu' on ne voie pas que, tout de même, tu as senti passer l' angoisse!

Il est 19 heures et demie quand mes trois compagnons me rejoignent sur « mon » Crocodile, et le soleil a définitivement sombré derrière le Brévent. Je les examine l' un après l' autre, croyant trouver sur leur visage quelque chose d' extatique qu' aurait dû y laisser leur victoire, mais je ne vois que des êtres fatigués et assoiffés.

Plus de brouillards, mais une belle nuit qui vient. Déjà des étoiles. Et toujours ce grand silence, mais si apaisant maintenant que nous sommes tous réunis.

Il n' est pas besoin de chercher longtemps l' emplacement du bivouac: ou plus bas sur le glacier — bien crevassé — ou le Crocodile. Il y a une préférence marquée pour le rocher... nous resterons donc sur le Crocodile. Pour moi, n' est pas? ça ne me sort pas de mes nouvelles habitudes !... y ayant vécu toutes les heures de la journée, je puis bien encore passer là toutes les heures de la nuit! Une nuit, un 10 septembre, à 3640 m ., ça doit laisser des impressions...

Nous avisons une petite terrasse de 1 m. 50 environ de largeur, et abritée par un gros bloc — lequel, du reste, est le sommet. Ce sera là!

La première heure se passe à déplacer des pierres pour rendre notre couche plus confortable, mais devant l' inutilité de notre recherche sybaritique, nous consentons à subir les incrustations de notre chambre à coucher. Aussi bien pourrai-je dire que j' ai le Crocodile dans la peau! Du reste, toute la nuit il y aura des déplacements qui amèneront des perturbations variées dans la chambrée. Mais je dois dire qu' étant le plus âgé on eut beaucoup d' égards pour moi!

Cependant, pas de lampe pour faire du thé, rien à manger, à peine un demi-flacon de kirsch qui, en trois lampées, fut vidé. Les jambes pendent dans le vide, sur le glacier d' Envers de Blaitière. Il fait froid.

— 50 francs pour une gamelle de thé chaud! dit Boubier.

— Mon vieux! lui répond Lador, ici, tu pourrais crever sur un tas d' or, il n' y a que l' énergie qui compte!

Ainsi, on essaye de plaisanter, on commence des histoires qui languissent et meurent avant d' avoir produit la gaîté qu' on en espérait; enfin, vaincus par notre situation, nous abandonnons bien vite ces faux stimulants sans effets appréciables.

Il est 21 heures. Nous jurons de ne plus regarder la montre. L' air est glacé. Je songe aux bonnes choses toutes simples de la vie. Je vois un édredon de soie rouge... c' est l' édredon que j' ai chez moi. D' habitude, je le repousse au pied de mon lit... mais, ce soir, qu' il est beau cet édredon... rouge!

A quoi peuvent-ils penser, ces trois amis qui, eux au moins, ont fait le Caïman? Peut-être revivent-ils les heures intenses de la lutte, avec ses espérances et ses doutes? Une voix me répond: « Si au moins on avait encore des cacaouettes! » Une allumette craque. Une voix murmure: « 22 heures! » Une autre, plus énergique, réplique d' un seul petit mot, qui a de l' allure à cette altitude!

Un sérac s' effondre. Son tonnerre apaisé, dans le lointain mugit, ironique, une trompe d' auto... Chamonix... Hôtels trépidants... Contrastes...

C' est par là, derrière la Mummery-Ravanel, que paraîtra le soleil. Dans combien d' heures?... Une pierre se détache du Plan, bondit, éclate, et ses mille morceaux font une musique argentine dans la nuit, belle. Sur le glacier blafard, rien ne vit, pas une ombre. Lui, il y a quelques heures, si vivant, si éclatant sous le soleil, maintenant s' étale, mort. De tout ce chaos de roches noires monte un mystère poignant, lourd de menaces incertaines... Et soudain, la lune triomphe. Elle éclaire durement les arêtes, fait scintiller les couloirs de glace, fait revivre d' une vie nouvelle la montagne, qui se révèle plus tragique et plus grande dans ce silence immense.

Heures lentes. Petit groupe d' hommes en face de ces géants assoupis, secoués parfois par un rêve inconnu, il nous semble participer à ce repos surnaturel. Rien ne trouble nos sens. Le corps, évidemment, subit le froid, l' aspérité de la pierre, il en souffre même, mais ces souffrances ne sont pas assez puissantes pour annihiler complètement l' extase calme, la communion sereine, cette adoration que suscitent en nous la nuit, son silence, et l' Alpe...

Ainsi, nous avons passé des heures, une éternité. Dans le ravissement de l' âme, le temps n' a pas de limite. Peu à peu, l' horizon s' éclaire, la promesse du jour s' affirme... la nuit s' en va. Alors renaissent, avec acuité, la faim, la soif, le sommeil, le froid; toutes nos petites misères se révèlent impérieuses, tyranniques. Sans doute, nous avions passé la nuit à geindre, à nous frictionner le corps pour nous défendre contre le froid, mais l' esprit ne se mêlait pas à ces gestes. Tandis que maintenant, maintenant que le soleil allait venir, nous appelions sa chaleur bienfaisante de toute la force de nos désirs. A présent que nous allions pouvoir passer à l' action, il semblait que notre patience était à son terme.

Et voici! Enfin, l' orbe du soleil éclatant passe l' horizon, s' élance, et ses fusées de lumière jaune inondent l' Alpe entière. La nuit est définitivement vaincue. C' est à peine si elle laisse traîner au bas des monts une nuée bleutée, mais si légère, si subtile, qu' elle disparaîtra bientôt dans un ruissellement lumineux...

Et nous, les quatre hommes, éblouis par tant de splendeurs, nous restâmes prosternés tant et si bien devant l' astre adoré des anciens, que nous nous endormîmes enfin, délicieusement vaincus par sa chaleur irradiante!

Il était 7 heures du matin. Ainsi nous venions de passer 11 heures sur notre terrasse; moi, 22 heures. Et quand, plus tard, après avoir déjeuné d' une bonne tasse de neige fraîche, nous prenions le départ, mon double tour de cadran s' était accompli sur le Crocodile.

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