Vorrede

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Ich kann mich diesmal über den Inhalt von Jahrbuch XLIV kurz fassen, da keine Veranlassung zu besonderen Bemerkungen vorliegt. Der Text ist weniger umfangreich ausgefallen als letztes Jahr und ebenso- enthält die Mappe weniger Nummern. Daß ein Panorama in Vierfarbendruck beigegeben wurde, ist insofern keine Neuerung, als schon in Band XXXVII die Rundsicht vom Finsteraarhorn, eigentlich vom Hugisattel, von S. Simon in Farben ausgeführt war, was damals viel Anklang fand. Im Einverständnis mit dem Zentralkomitee haben wir von dem Panorama der Roten Fluh eine kleine Mehrauflage gemacht, welche den. Interessenten zu einem mäßigen Preise, ungefalzt und in Rolle, vom Verlag abgegeben werden kann, wie dies seinerzeit mit gutem Erfolg mit dem Finsteraarhornpanorama geschehen ist.

In den „ Freien Fahrtensind diesmal nur zwei Artikel in französischer Sprache geschrieben und bei demjenigen von Mr. Struve muß ich, zur Entschuldigung allfälliger Sprachfehler, bemerken, daß der Autor, ein Engländer, mir sein Manuskript, mit dem hübschen Aquarell, durch einen dritten zustellen ließ und, weil im Sudan abwesend, für Korrekturen nicht erreichbar war. Daß die Schweizeralpen dieses Mal nur durch zwei Artikel in den „ Freien Fahrten " vertreten sind, liegt in dem Zufall der angebotenen Manuskripte und es soll dem das nächste Mal abgeholfen werden. Immerhin sind die Zeiten wohl vorbei, wo man mit „ neuen " Erzählungen aus diesem Gebiete allein ein Jahrbuch füllen konnte.

Zu den Abhandlungen ist das Material, mit Ausnahme des ersten Artikels, ausschließlich dem schweizerischen Hochgebirge entnommen.

XI Ebenso beziehen sich in den Kleineren Mitteilungen die drei touristischen Artikel auf die Schweizeralpen. Ich bin übrigens überzeugt, daß heutzutage, wo der Alpinismus über die ganze Erde verbreitet ist, Artikel von Clubgenossen auch aus außeralpinen Gebirgen, oder überseeischen Ländern, sofern sie interessant oder neu sind, von dem Jahrbuch des S.A.C. nicht ausgeschlossen werden dürfen, es sei denn, daß der verfügbare Raum schon durch genügend viele und gute alpine Artikel in Anspruch genommen sei. Nach diesem Grundsatz gedenke ich auch in Band XLV zu verfahren.

Die Illustration ist im Bande ebenso reichlich, trotz der geringeren Bogenzahl als letztes Jahr, und ich gebe zu bedenken, daß wir für die Originale, bei dem beschränkten Budget, eben hauptsächlich auf photographische Aufnahmen von Amateuren angewiesen sind und auch für die Reproduktion von manchen teurerem Yerfahren, welche glänzendere Bilder geben würden, absehen müssen. Für die unentgeltliche Überlassung von Klischees und Originalen sind wir, außer den in den Texten und unter den Bildern genannten Clubgenossen, folgenden Firmen und Einzelpersonen zu Dank verpflichtet: MM. Gratien und Rey in Grenoble ( für die Illustration des Artikels von M. Correvon ), M. S. Perry ( zum Artikel von Mr. Struve ), HH. J. Mailanka, Ingenieur J. v. Chmielowski, Dr. Z. Klemensiewicz, M. Dudryk, J. Barwinski, Giüla v. Komarnicki, Dr. St. v. Krygowski, Dr. K. Jordan, J. Szabó ( zum Artikel von Dr. A. v. Martin ), den Firmen Sus. Homann in Darmstadt und Fritz Grati in Innsbruck ( zum Artikel von J. Lüders ). Die Kommission des Schweizerischen alpinen Museums in Bern hat uns zwei Sellabilder aus ihrer Kollektion zur Verfügung gestellt und unser Clubgenosse C. Suter hat unsere Buchschmucksammlung durch zwei Zeichnungen bereichert und uns weitere Beiträge freundlichst zu liefern versprochen.

In der Chronik fehlt diesmal eine einzige Sektion. Die Berichte der übrigen sind uns zum Teil in der in der letzten " Vorrede gewünschten verkürzten Form zugegangen. Immerhin mußton wir noch oft den Blaustift arbeiten lassen und manche der Manuskripte waren für den Redakteur und den Setzer nicht erfreulich.

XII Die Endtermine für Eingabe von Illustrationen und Texten für Jahrbuch XLV sind die folgenden:

1. Januar 1910:Freie Fahrten.

1. Februar 1910: Abhandlungen.

1. März 1910:Kleinere Mitteilungen.

1. April 1910:Chronik des S.A.C.

Ich bemerke dazu, daß ich Materialien aus den ersten drei Rubriken in ziemlicher Menge schon in der Mappe oder in sicherer Aussicht habe und daß mir Angebote schon im zweiten Halbjahr 1909 willkommen sind.

Bern, am Auffahrtstage 1909.

Dr. H. Dübi.

I.

Freie Fahrten.

Jahrbuch des Schweizer Alpenclub. 44. Jahrg.

La vallée du Queyras.

Par H. Correvon ( section genevoise ).

Le Queyras: grande vallée de 54 km ., arrosée par le Guil qui descend du Viso et va se jeter dans la large et graveleuse Durance en aval de la gare de Montdauphin ( ligne de Gap-Briançon ). Ainsi parlerait un géographe. En réalité il s' agit ici de l' une des plus pittoresques d' entre les vallées des Alpes. Creusée dans la roche vive par l' impétueux torrent du Guil elle offre des phénomènes étranges et remarquables à beaucoup d' égards. Archéologues, historiens, poètes, peintres, naturalistes et grimpeurs, tous y trouvent leur compte et nul d' entre ceux qui l' ont visitée ne me contredira si je dis qu' il en a conservé le plus vivant souvenir.

Là, pas de chemins de fer à crémaillère, pas même l' ombre d' un tramway ou d' une voie ferrée: la route en talweg presque tout le temps, excellente toujours et parfaitement „ cyclable ", c' est tout. Là, pas d' hôtels qui sont une insolente profanation dans un paysage de montagnes, pas de „ larbins " à l' échine souple et pas d' hôteliers obséquieux; ni bazars, ni kiosques, ni rien d' approchant. C' est la grande nature alpine et sauvage avec sa voix parfois terrible et ses attraits farouches, avec, ici et là, sa désolation grandiose et superbe. Et, partout aussi l' oasis de verdure et de poésie, le charme discret d' un vieux pays, le merveilleux langage des fleurs de nos monts dans ce qu' elles ont de plus brillant et des grands bois dans leurs mystères contenus.

La population y est douce et hospitalière; elle est pauvre et généreuse, sobre et travailleuse, intelligente surtout. Décimée par les guerres et les persécutions religieuses qui, depuis la croisade contre les Albigeois, se sont déchaînées sur toute la Provence, elle a fini* par se réfugier sur les hauteurs inaccessibles d' où elle est redescendue — je parle ici des autochthones — dans la vallée du Guil et ses affluents dès que les conditions d' existence lui devinrent possible. L' antique race des Quariates s' est alliée aux réfugiés piémontais et albigeois, aux immigrés de la vallée du Rhône et il s' en est formé la race énergique que nous y rencontrons aujourd'hui.

Le Queyras est l' une des plus élevées d' entre les vallées alpines; enveloppé de tous côtés par de hautes montagnes il n' est accessible que par des cols dépassant 2000 m. et par l' étroit boyau dit „ Combe du Queyras " par où le Guil s' écoule dans la vallée de là Durance. On conçoit dès lors que les peuples menaces d' extermination l' aient prise pour citadelle et refuge; à l' heure qu' il est c' est encore un abri sûr pour beaucoup d' espèces, plantes ou animaux, qu' on ne trouve pas ou qu' on ne retrouve qu' à l' état rare ailleurs. Elle est l' Eldorado du naturaliste qui va là comme en un pèlerinage.

Déboisé dans sa partie supérieure, le Queyras offre souvent l' image de la désolation. Le calcaire briançonnais domine dans le bas, tandis que tout le haut de la vallée est formé de schistes lustrés ( très brillants chez la Taillante ) semblables à ceux de la Haute-Maurienne et de Cézanne. Dans la partie supérieure les pentes sont formées de schistes chloriteux et amphiboliques et s' appuient aux parois cristallins du massif du Viso. Ces roches se brisent en angles droits, ce qui fait qu' on en trouve des blocs en forme de quadrilatères sur les petites raides des hauteurs.

Le Viso ( 3840 m ) domine le pays et paraît être, comme le Cervin chez nous, le lion qui garde la frontière. Sa cime audacieuse perce les nues et rayonne la lumière et la beauté. Un beau dessin de Sabatier en fut publié autrefois dans le Tour du Monde qui a été reproduit dans l' Annuaire du C.A.F.et qui me paraît pris du joli plateau de Mediile; et M. Henri Ferrand, l' alpiniste grenoblois bien connu, s' applique depuis quelques années à nous le faire connaître et apprécier.

L' excursion au Queyras n'est plus difficile depuis que, par Grenoble et Gap, on arrive facilement à Montdauphin sous Guillestre. L' entrée dans la vallée quiriate est merveilleusement belle; écoutez ce qu' en a écrit M. E. Guigues, un maître dans l' art d' écrire et de décrire la nature alpine:

„ Pour nous, vieux habitués de ce pays, c' est toujours splendide et nouveau. Cette entrée brusque de la vallée au point appelé avec raison la „ Vistece long ruban de route entre les pins; cet aspect inattendu qui vous saisit du haut du Tourniquet: montagnes descendant droit dans le torrent, gorge resserrée, eaux vertes et échevelées, magie de la couleur, tout est beau, tout est surtout originalj' ajoute: et sans que la monotonie vienne en un seul instant vous fatiguer. Car, après les défilés de la Maison du Roy, du Pas de la mort et de la Cliaise du diable, avec sa légende — la gorge s' ouvre et la vue peut se reposer sur une gracieuse petite plaine et des côtes adoucies. Puis, tout à-coup, comme à la Chapelue — les immenses contreforts des montagnes se rapprochent brusquement et vous longez le torrent entre deux murs de pierre où le soleil ne peut parvenir jusqu' à vous; où l'on ne respirait que tout juste il y a une trentaine d' années, alors que la route n' était tracée que pour les piétons. "

„ Plus loin le changement est plus inattendu encore: après un petit gripet pour contourner un rocher, on voit tout-à-coup s' élever sur son piton les créneaux et les tours engagées du fort Queyras. C' est d' un effet curieux au possible. "

„ Aussi ne pouvons nous que plaindre ceux qui ne connaissent pas le Queyras et les engager fortement, avec une insistance que nous voudrions rendre très pressante, à consacrer quelques jours à cette vallée. "

L' auteur de ces lignes si suggestives 1 ) est mort depuis longtemps, pour notre malheur, car il possédait un talent merveilleux, et ses articles-dans l' Annuaire français, illustrés de croquis de très haute valeur — je ne leur connais d' analogues que ceux de notre Töpffer — mériteraient d' être publiés à part en un album spécial. Ces mystérieuses gorges du Guil dont il nous parle avec son enthousiasme communicatif forment l' entrée du Queyras au-dessus de Guillestre.

Ce Gutllestre ( Guil extra ) est d' antique origine; c' est un bourg de 1450 habitants qui fut autrefois une ville fortifiée et a conservé de charmants remparts. Montdauphin, qui se trouve à 5 km. plus bas, est sa „ station ferroviairec'est une forteresse juchée sui- un rocher énorme et que Vauban établit en 1694 après l' invasion du Haut-Dauphiné par les Savoyards. La révolution française, trouvant ce nom trop .,ci-devant"r le changea en celui de Mont-Lion. Il domine la large vallée de la Durance et une plaine riche en eaux ferrugineuses et en souvenirs historiques2 ).

* ) Annuaire du C.A.F. 1875, p. 209.

2 ) Lire à ce sujet le récit des massacres de 575 au Plan-de-Fazy, par Ladoucette dans son „ Histoire des Hautes-Alpes ", p. 34.

( jH. Correvon.

Vous décrire Guillestre m' est un peu difficile, car j' y fus de nuit et, errant à la recherche d' un mécanicien pour réparer ma Cosmos, j' avais peine à me frayer passage dans ces rues étroites et privées de réverbères où je me heurtais sans cesse à des troupiers de Montdauphin eu veine de conter gandoise aux filles du lieu. Ce que j' ai pu en apercevoir, au lever du soleil, le lendemain, m' a prouvé que la cité est pittoresque, les portes de la ville protégées par de petites statues de saints ou de saintes où brûle une lampe qu' entretiennent j' ignore quelles Vestales et que l' église paroissiale est fort curieuse. Elle est à deux nefs, sa porte principale est à plein cintre avec de gracieuses colonnettes en retrait; le porche, comme celui de St-Véran à 30 km. plus liaut, est supporté par des colonnes que portent des léopards accroupis. La diligence Montdauphin-Abriès part de l' hôtel Imbert, très recommandable et, d' ailleurs, unique. Une excellente route, construite de 1835 il 1855, conduit de Guillestre jusqu' au delà d' Abriès. Je l' ai suivie en tout ou en partie cinq fois, toujours à bicyclette, et puis la déclarer supérieurement bonne pour une route de montagne. L' inconvénient de ces routes des Alpes françaises c' est la fréquence des automobiles; on en rencontre partout, dans les lieux les plus reculés; faut-il vraiment venir de Genève, la ville réputée la plus automobilière, dit-on, pour être persécuté par ces engins là? On en vient à souhaiter — tout esthète soit-on — la construction d' un tramway sur route pour enrayer un peu ce progrès à rebours.

La route monte, au sortir de Guillestre, pendant quelques kilomètres pour arriver au point culminant nommé La Viste; c' est une plateforme qui a bien mérité son nom, car elle est postée si admirablement, en face du massif des plus hautes Alpes dauphinoises, dominant ];i vallée profonde du Guil et celle de la Durance que l' œil est fasciné et que l' homme le plus blasé s' assied et contemple. J' y arrivais un soir, descendant d' Abriès, et je ressens encore l' impression bénie de cette lieure de solitude. Le soleil se couchait sur la douce Provence et dans un ciel opalin s' élaboraient des teintes merveilleuses. Les silhouettes des vieux pins au tronc rouge et rugueux se dessinaient à l' horizon; les arbres se penchaient vers la terre dans une somnolente lassitude; les cris de la cigale s' éteignaient les uns après les autres tandis que, en bas, dans le fort de Montdauphin et dans Guillestre s' allumaient quelques lumières. Dans les rochers d' alentour brillaient encore les fleurs carmin du délicieux Ononis fruticosa dont le port est celui de notre Ehododendron et du fond de la gorge sauvage montaient les accents étranges du Guil en fureur, du flót forcené se brisant aux durs rochers. La nature entonnait un hymne solennel et les campagnards, rentrant des

„ Il ne suffit pas d' aimer la Provence; il faut la faire aimer de tous ceux qu' elle attire.

„ Que chacun mette en pratique le gracieux salut des fêtes provençales:

„ Honneur aux étrangers.

„ Faites bon accueil aux touristes. Assurez la sécurité de la voie publique. Que l' aspect de vos rues et de vos demeures atteste la salubrité de votre pays.

„ En rappelant à vos enfants que les monuments publics sont placés sous la sauvegarde des citoyens apprenez leur que les sites pittoresques sont aussi la parure et la fortune des communes. "

De „ La Viste " la route descend en corniche hardie et dangereuse par les tourniquets sur la Maison-äu-Moy. Cette route domine le cours du Guil qui coule à cent mètres plus bas en un torrent furieux et mugissant. On raconte que parfois les voyageurs de la diligence sont si effrayés qu' ils exigent de descendre de la patache à cet endroit là. Ajoutons que les Ponts et Chaussées t' ont subir en ce moment — je crois que le travail est terminé — une forte amélioration à la route en la faisant passer, au moyen d' un tunnel sous la Viste, sur un plan moins élevé, de la Maison-du-Roy à Guillestre.

Cette Maison-du-Roy, à 5 km. de Guillestre, est une petite et antique auberge à laquelle, dit Tivollier ' ), le roi Louis XIII, de passage là, accorda quelques privilèges en récompense des services qu' elle rendit. Près d' elle, sous les rochers de la rive droite, se trouve l' unique vigne du Queyras. La route s' enfonce dans la sombre gorge et suit le cours du Guil qu' elle traverse plusieurs fois ( Froment, au XVIe siècle, écrit que la route d' alors passait sur trente petits ponts de bois qui l ) Monographie du Queyras, p. 18.

H. Gorrevon.

traversaient le Guil ). Les rochers surplombent, le soleil disparaît, c' est le sombre chemin du Dante qui mène aux enfers et, involontairement, on répète les vers sublimes du plus grand des poètes. Ecoutez la description qu' en fait le gracieux écrivain quiriate M. Tivollier: „ Des deux côtés s' élèvent des pentes abruptes couvertes d' ici, de là de pins rabougris et de plantes alpestres, sillonnées de longs couloirs qu' ont creusés les orages; plus haut des rochers nus à pic s' élèvent à une hauteur prodigieuse, laissant à peine apercevoir un coin du ciel et se dressant comme une éternelle menace sur la tête des voyageurs. On se sent écrasé par ces murailles de Titans; l' admiration le dispute à l' hor- reur. Tout cela offre un caractère de grandeur ineffaçable, et ce spec- tacle se poursuit pendant 12 km. !" Notre sombre Via Mala est jeu d' enfants à côté de ceci et je ne puis arriver à comparer ces deux voies. Tout à coup, très haut, se profilant sur l' azur, on aperçoit un clocher, puis un village. C' est à 1626 m. et le village a nom les Escoyères; il est célèbre dans le monde des archéologues par les épigraphes latines qu' on y trouve et sur lesquelles le Dr Chabrand a publié une intéressante plaquette ). Ces inscriptions faisaient partie d' un monument funéraire érigé par un certain Bussulus; il y parle des Quariates, ce qui prouve que les Romains ( qui ont inscrit ce nom sur l' arc de Suze ) désignaient déjà ainsi les populations celtiques du Queyras2 ). Ce village haut perché paraît avoir été fortifié par les Maîtres du monde; son nom, d' ailleurs, vient sans doute de Excubice ( troupes sentinelles ) et de ce qu' il y avait là une Statio excubiarum.

La route monte toujours, taillée dans la roche vive et le ciel se dérobe aux yeux du voyageur. Elle évite la pente dite Pas de la mort, et la Chaise du diable, lieux sinistres sur lesquels on nous conte plusieurs légendes. Il y a là de belles grottes, des rochers qui surplombent, un bruit de flots emportés, tout ce qu' il faut pour vous émouvoir. C' est très grand et très beau. J' ai vainement cherché sur les rochers le fameux écussori fleur-de-lisé qui y fut gravé en souvenir de cette pleu-trerie d' un prince du sang français qui, passant les Alpes pour se rendre en Italie où il allait guerroyer, fut si effrayé par la sauvagerie du lieu, qu' il rebroussa chemin au moment même où il allait parvenir au bout du défilé. S' agirait ici d' un de ces capitaines de sang royal, Gilbert de Montpensier sous Charles VIII, Gaston de Foix, neveu de Louis XII ou d' un autre, je l' ignore; le fait est que dans le peuple Quiriate on conte plusieurs anecdotes là-dessus.

Au lieu dit le Pont de la tête ( encore une légende à ce sujet ), le défilé s' élargit, l' horizon s' agrandit et l'on se trouve au sein des fleurs des pentes de Lavandes et de Sariettes ( Satureya montanaon traverse le torrent d' Arvieux au moment où, en face, se dresse, imposant et sévère, le Château-Queyras ( voir le cliché en tête de page 3 ). C' est un énorme mastodonte de pierres situé à 1378 m. et qui date du moyen âge; il barre la vallée au milieu de laquelle il s' avance en éperon redoutable et presqu' infranchis. Ce géant me rappelle le Fort de Bard en aval d' Aoste et aussi ce colossal château de Misocco qui encombre la vallée de ce nom, descendant du Bernardin. Il est situé à 24 km. de Guillestre et au cœur même du Queyras. Un modeste et vieux bourg repose à ses pieds; il y a une rue plus moderne sur la route actuelle, avec deux hôtels, un poste de gendarmerie, le bureau de poste et celui de la diligence. On y boit l' absinthe, on y flirte et l'on y fait de la politique rouge ou noire, c' est tout. Pardon, le botaniste conservera le souvenir de ce coin béni, car il recueille aux environs de ce fort le curieux Blitum virgatum-(épinard-fraise ), délicieux à voir avec ses épis de fruits vermillon. On y cueille encore le Viola pinnata ( que j' y découvris le 22 août 1905 ), le Salvia œthiopis, le Prunus Brigantiaca et plusieurs autres merveilles. Tout, dans ce pays, est curieux et original; ce n' est point le Midi, encore moins l' alpe; c' est le Queyras. De Château-Queyras on rayonne dans plusieurs directions, car c' est à partir du fort que s' ouvrent les vallées latérales les plus importantes. Avant de continuer notre course ascendante nous allons rebrousser chemin pendant un km. et visiter le vert et plantureux vallon d' Arvieux que longe la route du col d' Izoard et de Briançon. C' est un vieux pays que ce vallon aujourd'hui bien tranquille et son sol a bu beaucoup de sang jusqu' au jour où il a dû subir, comme le reste du Haut-Queyras, le joug papiste et reconnaître la suprématie de l' évêque de Rome. Arvteux lui-même est un village cossu, aux belles maisons gardées par des portes à auvents avec cour sur le devant et dont la population est divisée en deux castes. 11 y a les gens de la Belle ( l' aristocratie ) et ceux du Renom ( le popolo ). Un tiers des familles appartient à la Belle et si tous offrent le type superbe des deux ou trois hommes que j' en connais, c' est une race vraiment élégante; les gens du Renom, eux, passaient pour plus ou moins sorciers. Il n' y a pas de mariages entre les deux castes et ceux de la Belle, qui dérogent à la coutume, tombent au rang de ceux du Renom. J' ajoute que la question religieuse n' a rien à voir là dedans et que, dans le camp évangélique comme chez les catholiques, on appartient indifféremment à l' une ou à l' autre des deux castes.

Un petit temple protestant dresse son modeste clocher en face de l' église paroissiale. Le pasteur habite La Chalp, hameau situé à 1 km. plus haut, où il y a aussi une école évangélique. Arvieux a plusieurs hameaux et fut longtemps le siège d' un consistoire protestant. Actuellement la population de tout le vallon est mixte et compte un bon tiers de protestants. M. le Dr Chabrand, après beaucoup d' autres historiens à la façon du père Loriquet, est fort injuste au sujet des protestants du Queyras qu' il traite en révoltés et en pillards dans tous les écrits, d' ailleurs charmants si non impartiaux, qu' il a produits. Il oublie que les „ montagnards des Alpes ", ainsi qu' on les a appelés, n' ont jamais reconnu la suprématie, encore moins l' autorité de l' évêque de Rome. Je me souviens du geste de cette femme de St-Véran, une hôtelière, qui, indignée à la lecture de ces pages, prit la brochure, la jeta par la fenêtre et interdit à quiconque d' introduire chez elle des pages insultant la mémoire de ses ancêtres.

Le fait est que les Vaudois, dont il ne reste que des débris miraculeusement échappés aux plus effroyables massacres que l' histoire ait « nregistrés avec de rares alternances de paix et de prospérité, sont.des protestants avant la lettre. Ce que M. Chabrand nomma la religion de Calvin ( sic !) leur fut expliqué par Farei dans un de leurs consistoires à Angrogne. Les auteurs qui les traitent de révoltés semblent ignorer les premiers mots de l' histoire de ce peuple de héros. Ils ne sont ni les fils de Calvin ni ceux de Pierre Valdo, puisque le seul document national des Vaudois, la Noble-Leçon1 ), poème écrit dans une langue voisine de celle d' Oc en l' an 1100 à peu près, c'est-à-dire avant Valdo, les nomme déjà Vaudois. Dépendant du diocèse de Milan, le premier d' Italie, ils en formaient la province Cottienne. Comme dans l' Eglise primitive leurs prêtres se mariaient et ils n' avaient encore jamais ouï parler de la messe, de la confession pas plus que du culte des images. Leur ancêtre spirituel était S. Ambroise et leur conducteur l' évêque de Turin. Au VIIIe siècle celui-ci était le célèbre Claude de Turin qui lutta contre l' envahissement des innovations romaines et qui trouvait dans les populations des montagnes le meilleur de son troupeau. En parfaite communion d' idées avec le reste de la Chrétienté avant le VIIIe siècle ils restèrent dans cette discipline et n' acceptèrent pas de reconnaître l' évêque de Rome quand il prit la prépondérance sur celui de Milan l ). On sait la lugubre suite de leurs malheurs; des deux côtés du Viso le sang coula dix siècles durant comme dans une boucherie. Les Albigeois, qui s' y réfugiaient de Provence, les Vaudois, tout y passa; on les égorgeait -comme des moutons2 ). Seulement, grâce aux remparts naturels qui les protégaient, il en échappa toujours quelques-uns. Ce qu' on connaît moins c' est le raffinement de cruautés de leurs persécuteurs, c' est l' héroïsme de ces populations dont Napoléon Ier aimait à se faire dire les hauts faits et qu' il nommait un peuple de héros; c' est leur constance aussi dans leur foi, persévérant malgré les massacres et l' exode de la grande masse des leurs et continuant ;'i prier Dieu comme leurs pères et à célébrer leur culte en français. L' œuvre merveilleuse de la restauration de ces Eglises par le genevois Félix Neff, au cojnmencement du XIX " siècle est dans toutes les mémoires et les alpinistes qui visitent les Hautes-Alpes françaises ne peuvent assez louer son œuvre de civilisation et de moralisationb ). M. Emile Guigues, le spirituel écrivain de l' Annuaire français, dont j'ai parlé plus haut, célèbre en termes émus la constance et la fidélité de ces populations protestantes des Hautes-Alpes:

„ Ou voit, dit-il, échelonnés sur la montagne, les hameaux de Dor-milhouse, entièrement peuplés de protestants. Qu' ils ont l' air malheureux « es refuges des persécutés par la révocation de l' Edit de Nantes! Pauvres, ramassés sur eux-mêmes, se blotissant les uns contre les autres, ils ont l' air effrayés; on disait qu' ils redoutent encore de voir arriver les dragons de Louis XIV* ). "

Brunissard, le dernier village d' Arvieux s' épaule au Mont Izoard; il a l' air prospère grâce à ses riches cultures et au bel alignement de « es maisons espacées, reconstruites après la terrible incendie de 1882. Il y a ici encore une chapelle et une école évangéliques et le clocher -du village, comme dans les hameaux d' Arvieux, est un haut trébuchet de bois qui porte la cloche en plein vent. Il y a là l' aubergiste Faure, un ami de „ ceux de Genève ", qui s' occupe de botanique et qui aime ù causer avec les passants.

Le Col Izoard a mauvaise réputation grâce aux accidents qui s' y sont produits. Il est très fréquenté, car il est le plus court passage qui, du Queyras, mène à Briançon, „ la grand' ville ". La nouvelle routeLire à ce sujet la suggestive étude de l' historien Mustern: Histoire des Vaudois du Piémont.

est superbe et fut construite il y a quelques années parle génie alpin; elle serpente- sur les flancs en partie dénudés de l' Izoard et mène en moins de deux heures au col. Le beau Carlina acanthifolia en anime les pentes et la flore la plus brillante y resplendit. L' ancien chemin muletier, qui abrège considérablement la route, suit le vallon désolé dit „ Gorge d' Ieoardu. Si elle est terriblement aride et ravinée, la dite combe n' en est pas moins un paradis pour le botaniste. On y récolte le fameux Berardia subacaulis, le plus fameux encore Saxifraga patens, le Brassica repanda, le Valeriana Saliunca, pour ne pas parler des tapis de Campanula allionii, Phaca australis, Bianthus neglectus, Ononis cenisia, etc. A 2388 m. est le point culminant du col; de là la route, toujours excellente ( je l' ai faite cinq fois à bicyclette ) descend sur Cervières et Briançon. Un Befuge-Napolêon se trouve à quelques minutes en dessous du col, autour duquel on cueille le célèbre Daphne Verloti. C' est l' un des six refuges que Napoléon III établit dans les Hautes-Alpes en conformité de la volonté de Bonaparte qui, dans son testament daté de l' Ile Sainte-Hélène léguait 50,000 fr. à ce département en souvenir de la fidélité de sa population1 ).

Ce refuge est tenu par le cantonnier d' Izoard Justin Faure-Vincent ( tout le monde se nomme Faure dans le pays ), guide patenté, alpiniste et loyal compagnon. Son père tint 23 ans durant cette „ cantine " tout en entretenant la route dont il était également cantonnier et il fut le guide de M. Paul Guillemin qui en dit grand bien2 ).

Le Col d' Izoard est dominé à l' Est par le Grand Rochebrune ( 3324 m)r qui présente sur trois de ses faces une muraille verticale de près de 300 m. et dont M. Guillemin, l' un des plus intrépides alpinistes de France,, a publié un intéressant récit d' escalade3 ); à l' Ouest s' élève le Grand Izoard ( 2734 m ) où l' on a établi une redoute et sur les pentes duquel l' Anglais Berwick fit construire une cabane en 1709.

Redescendons à Château-Queyras pour remonter le cours du Guil: à 2 km. nous rencontrons, sur la droite, Ville-Vieille ( 1378 m ) qui fait commune avec Château-Queyras. Son église porte une inscription latine rappelant que par l' impiété des Calvinistes elle fut renversée de fond en comble en 1574, spoliée de ses ornements, que son curé fut tué et la messe enterrée, mais que, par la grâce de Dieu et la piété des-catholiques elle se releva de ses ruines. Ici débouche la haute et riche vallée de l' Aiguë blanche qui renferme une douzaine de villages et hameaux. Elle est très riante, très verte, joliment boisée et l'on y voit des pyramides du genre de celles d' Euseigne en Valais; ici elles se nomment Barmes et le Dr Chabrand nous dit qu' elles disparaissent rapidement. La route est bonne et agréable; c' est encore une route militaire. D' antiques hameaux, en partie ruinés par d' anciens incendies, bordent la route; ils font partie de la commune de Molines. Ici et là les restes d' une splendeur déchue, des fenêtres géminées ou trilobées, des colonnettes à chapiteaux, des écussons fleur-de-lisés, des lions accroupis sculptés dans la pierre noircie. Les chroniques protestantes nous entretiennent longuement des églises de cette région et nous citent les noms de plusieurs nobles de Molines qui étaient à la tête des Vaudois. Au synode d' Angrogne ( 1532 ) celui auquel Farei prit part et où il s' employa à identifier les croyances des Vaudois et des protestants, Jean de Molines fut l' un de ceux qui refusèrent de reconnaître l' identité des deux formes de foi ' ). Sur les linteaux des portes antiques on voit gravé un W ( vive ) suivi des noms du propriétaire et d' une citation biblique. A l' heure actuelle le pays est aux 2/s catholique.

A 5 km. de Ville-Vieille voici une antique église, seule, isolée au milieu des champs, avec une tour massive et tronquée, sorte de donjon décapité. C' est l' église paroissiale de Molines avec son petit cimetière alentour. Elle en aurait à dire, la vieille tour, sur le sang qu' elle a va couler. La vallée est verte et fraîche; la route bifurque: à droite elle va à St-Véran, à gauche à Fontgillarde. Prenons la droite, nous descendrons par la gauche. L' Aiguë blanche roule ses eaux blanchies par les alluvions dans un cadre très vert et sous un dais de Saules-Lauriers du plus pittoresque effet ( Salix pentandra ). Le chemin monte tout-à-coup et prend la pente en écharpe; puis nous voici dans un cirque superbe: Au fond les beaux sommets du Pic Traversier ( 2874 m ), du Pic Rouchon ( 3016 m ), du Pic Coste ( 2792 m ); sur la gauche les moissons jaunissent et les moissonneurs, juchés sur leurs mulets, s' en vont en chantant récolter les épis d' or. Il est midi; le gai carillon sonne sous un soleil brillant; là haut, à 2000 m ., s' étale le riche, le gai village de St-Véran, le plus élevé des villages de France et le lieu, suivant la tradition locale, le plus élevé où se mange le pain. On y trouve un hôtel propre et coquet, une population laborieuse et honnête et le rare Primula longifiora dans les prés. J' ai dit ailleurs2 ) tout le bien que je pense de ce curieux coin de terre qui a fourni plusieurs familles à notre république genevoise, car les persécutions l' avaient presque dépeuplé au XVIIe siècle. La famille Fazy est originaire d' ici etLire pour toute cette partie historique le gracieux vol. de Tivollier, Monographie du Queyras; cet auteur est l' un des rares qui soit plutôt impartial bien que penchant visiblement du côté des écrivains catholiques.

2 ) „ Journal de Genève " du 4 octobre 1907.

H. Correvon.

les Fazy qui sont encore à St-Véran ne sont pas peu fiers d' avoir fourni un dictateur et plusieurs conseillers d' Etat à la ville de Calvin. Le bon tiers de la population est resté protestant et le maire du village ( chaud catholique ) m' a déclare que e' était le meilleur de la population. St-Véran s' appuie au pic de Chateaurenard et se protège contre les vents du Nord; il est tourné en plein midi et boit le soleil tout l' hiver durant. On m' affirme que les hivers y sont d' une incomparable pureté et splendeur. Au midi se dressent des pics nombreux et élevés de 2500 à 3000 m.

D' ici l'on va au fond de la vallée du Guil et dans le Haut-Queyras par le Col Vieux et le lac Foréant et dans celle de Fontgillarde par deux sentiers bien marqués. On va aussi en Italie ( Castel delphino ) par plusieurs cols dont le meilleur est le Col de St-Véran.

Si nous redescendons par la vallée de l' Aigue nous atteignons Fontgillarde, important village qui vient d' être en partie dévoré par les flammes; c' est là que siège le pasteur qui dessert la vallée, ce village-ci et celui de Piewegrossc, qui vient après, étant en partie protestants. Mais rentrons dans la vallée du Guil et continuons à la remonter vers l' Est. Sur les pentes arides et buvant les rayons du soleil se dresse la plante étrange et caractéristique nommée Astragalus Älopecuroides, qui forme ici, avec ses deux stations de la vallée d' Aoste, le chaînon reliant la localité espagnole à celle de la Sibérie, cette espèce au port étrange ne se trouvant qu' en Aragon, dans les Alpes quiriates et valdotaines et dans l' Oural.

La vallée du Queyras.

Voici le gros village de l' Aiguille ( Al Guil ), village modernisé, truqué et paradoxal, composé d' insolentes et prétentieuses villas et d' humbles masures; village de parvenus qui, ayant amassé des écus dans le commerce du fromage ( la seule industrie du pays, commerce qui se concentre sur Briançon ) et gagné honorablement des fortunes à Paris, Marseille ou Buénos-Ayres, tiennent à honneur de venir étaler ici leurs richesses et leur luxe de mauvais goût. Leurs autos effrayent les humbles montagnards que suggestionnent leurs valets en livrée et qu' hypnotisent leurs fils moderne style. L' an dernier, m' arrêtant là pour avoir un renseignement, je fus interrogé par un de ces jeunes beaux tout scintillant de diamants vrais ou faux, sertis dans des plaques d' or fascinant le popolo, la poitrine garnie de pendeloques bizarres et d' abracadabrants bijoux; ce monsieur voulut bien me questionner sur mon tour à bicyclette et le plaisir que j' avais de „ voyager ainsi ". Il eut sa riposte, vous pouvez m' en croire.

Ce village a la spécialité de brûler fréquemment et l'on cite cinq incendies presque complets de l' Aiguille, dont trois dans le siècle passé. On a trouvé ici de curieuses inscriptions romaines 1 ).

Voici Abriès ( 1552 m ), à 12 km. de Château-Queyras. C' est le bourg le plus important de la vallée, au confin des vais du Guil supérieur et du Roux, au pied des grandes Alpes et des pâturages. C' est un centre alpin important; il a des hôtels, un bureau de poste et télégraphe ( en France ils sont assez rares pour qu' il faille les signaler ) et celui de la diligence pour Mont-dauphin-gare.

Il y a à Abriès une antique halle actuellement abandonnée qui prouve en faveur de l' importante de ce lieu dans le passé. On y voit encore, graves dans la pierre sombre, des versets de la Bible avec la date de 1609. Le pays était alors protestant et très prospère. Des sentences I. ' ) Almer, Revue épi-graphique du Midi de la France, 1875, n° I.

H. Correvon.

issues des principes de 1789 ont été peintes à côté et recouvrent partiellement les versets bibliques.

Mais le Viso nous attire; il est là, sur la droite; on le sait, on le sent là bien qu' on ne puisse le voir. Les autos passent nombreux pour aller le saluer; c' est une affaire de 30 minutes aller et retour pour eux. A 8 km. d' ici nous pouvons le voir; la route est peu montante, elle est bonne » pour la bicyclette.Voici Eistolas, puis la Monta, enfin VEchalp, trois hameaux formant l' ultime commune du Queyras. Les prés sont verts dans la vallée; tout est brûlé et aride sur les pentes qui, du côté du Nord pourtant sont assez bien boisées. C' est un centre très couru des botanistes. Il y a même à l' Echalp un jeune botaniste, Pierre Albert, qui fut l' élève et l' ami de ce pauvre Petitmengin, élève de la faculté de Nancy, botaniste de grand avenir et que la mort vient de nous enlever. Il y a aussi ici un guide excellent qui est en même temps un peu botaniste, M. Antoine Albert, aussi intrépide que solide et passionné de la montagne. Et il y a encore un modeste porteur que j' apprécie beaucoup; il se nomme Augustin Thiers et fit preuve d' une solide endurance dans la dernière course que je fis avec lui en traversant le Col de la Croix par la plus abominable tempête que j' aie jamais subi — et j' en ai vu des terribles pourtant — et porta ma bicyclette sur son épaule cinq heures durant sans fléchir, mouillé qu' il était jusqu' aux os.

Le talweg monte légèrement et le Guil tourne brusquement au Sud. Sur la droite prend le sentier du Lac Foréant, du Col Vieux, du Col Agnel et de St-Véran. Un plateau charmant porte les chalets de Mediile d' où la vue du Viso ne peut se comparer qu' à celle du Cervin vu du Riffel. Et nul n' a songé à utiliser ce site merveilleux pour y ouvrir une simple auberge; ne nous en plaignons pas, cela ne viendra que trop tôt! Le sentier des cols monte sur la droite et s' en va passer près de plusieurs lacs merveilleusement colorés, des lacs alpins dont je garde le plus délicieux souvenir. Sur la gauche se dresse la silhouette énergique et rébarbative de la terrible Taillante dont M. Paul Guillemin fit la première ascension le 6 septembre 1876 1 ) par un vent „ à renverser les cathédrales ".

Autour des lacs et dans les pentes rocheuses de ce vallon de Foréant, j' ai cueilli le délicieux et rare Gentiana Bostani, le Saxifraga diapensioides, Ylsatis alpina qui ne se trouve que dans le Haut-Queyras et les Apennins, le Campanula Allionii à fleurs blanches.

L' arête de la Taillante me fascine; ses parois lisses et luisantes, dont la pente mesure 50° à 60°, me suggestionnent; mais je ne puis m' attarder à la convoiter et, passant la „ Brèche de Ruines ", passage pierreux et mauvais ( 2850 m ) qui sépare le massif du Viso de la Taillante, redescendons dans le haut vallon du Guil supérieur. Du côté deLe récit de cette première est à lire dans l' Ann. du C.A.F. 1876, p. 269.

La vallée du, Queyran.

A 3 km. de l' Echalp la route carossable ( voir la vignette à la fin de cet article ) cesse et, au détour de la Combe, on aperçoit le Viso, gigantesque, superbe, plongeant dans l' azur sa tête superbe. La vallée s' élargit et le pâturage s' étend partout, pâturage maigre et rocailleux envahi par les troupeaux transhumans. Comme dans les Alpes bergamasques, ces immenses troupeaux de moutons, qui viennent l' été et retournent en Provence l' hiver, sont la calamité, la ruine de ce pays. Ils rasent tout et Voltaire les a, avec raison, nommés rasoirs du Globe. Ce cirque est d' ailleurs hanté par les plantes rares; Petitmengin et moi avons exploré ce coin de pays et découvert bien des choses fort intéressantes. C' est là que croissent l' Isatis alpina, les Fritillaria delphinensis, Cardamine Plumteri, Astragalus leontinus, Sempervivum frigidum, Androsace Reverchoni, Polygonum alpinum, Gentiana Burseri, Androsace brigantiaca, Delphinium montanum, Rhodiola rosea, Achillea Herba-Rota, Cardamine Thalictroides, etc.

Le Refuge Ballif, que le T. C. de France a construit pour remplacer le défunt Refuge des Lyonnais, dresse son pavillon quadricolore I HH. Correvon.

( couleurs italiennes et françaises ) au milieu de la pente; mais, éloigné de plus d' une demi heure de notre sentier, nous ne pouvons nous y rendre ' ). On sait qu' au Sud du Viso se trouve le superbe Refuge Sella ( 2650 m ) que le Club alpin italien y a installé et inauguré le 23 juillet 1905. Notre collègue H. Ferrand, alpiniste très distingué dont nous apprécions les élégants écrits, s' est fait depuis quelques années une spécialité de décrire le Viso et ses alentours. Ce colosse l' attire et le fascine, pour le plus grand bonheur des lecteurs des Revues alpines qu' il honore de sa prose charmeuse. La première ascension du Viso eût lieu, par le versant italien, le 30 août 1861 par M. Mathews de l' Alpine Club qui en a publié les détails dans Y Alpine Journal. Ce fut M. P. Guillemin qui, après des essais multiples et se poursuivant pendant trois années2 ), fit la première du côté du Nord8 ) le 12 août 1879. Autour de ce roi des Alpes Cottiennes se groupent ses satellites plus modestes; le Visoletto, le Triangle, la Pointe Joanne, puis, au N.E., le Granerò, le Palavas. De son versant Sud descend le Pô, qui s' en va fertiliser l' Italie et passe au travers d' un pays dont Ferrand4 ) nous chante merveilles et sur lequel feu nos excellents collègues turinais Martelli et Vaccarone ont publié un guide extrêmement bien fait au point de vue des ascensions et de l' alpinisme5 ).

Le sentier muletier, qui remonte le cours du Guil, passe en Italie par le célèbre Col de la Traversette ( 2995 m ). C' est au pied de ce col que s' ouvre ce fameux tunnel ou Pertuis de la Traversette nommé Buco del Viso en Italie, le plus ancien du monde, car il fut établi en 1478 par Louis II, Marquis de Saluées, pour faciliter le trafic des sels venant de France en Italie. L' histoire de ce tunnel, situé à plus de 2800 m. d' altitude, est consignée dans les archives de Ristolas où il m' a été donné de la consulter, ce qui m' a permis d' en publier une notice ( Journal de Genève du 11 septembre 1907 ). M. Tivollier nous en parle aussi très longuement dans sa monographie du Queyras et vraiment ce tunnel vaut la peine qu' on s' en occupe; sa longueur est de près de 100 m.; il a 2.50 m. de largeur et 2.os m. de haut. Il a vu passer non seulement les caravanes de sel provençal mais des bandes armées; Charles VIII ( 1494 ) y fit passer son artillerie et Louis XII ( 1499 ) une partie de ses troupes. François Ier le fit élargir pour son artillerie qu' il alla sacrifier à Pavie. Que de choses il pourrait nous conter, le vieux „ pertuis " du Viso.

Terminons cette notice par une visite au Col de la Croix, le plus important des passages du Queyras en Italie ( 2309 m ). Il est d' accès facile ( en 2 h. d' Abriès ) et au centre de la contrée la plus riche en plantes rares: Gentiana Bostani, Saxifraga Valdensis dont c' est ici la localité classique, Artemisia atrata, Arenaria lanceolata, Primula latifolia et marginata, Alyssum alpestre, Campanula Allionii et Stenocodon, Dianthus neglectus, Aretia Vitaliana, Veronica Allionii, tout est là à foison, superbe de vie et de gloire. Ce col est sacré dans la mémoire des Vaudois du Piémont, car il a bu de leur sang et a joué un grand rôle dans l' histoire des persécutions. D' ici à Torre-Pellice il y a 4 à 5 heures. C' est une course superbe que j' ai faite plusieurs fois et dont je ne suis point lassé. On peut aussi, d' Abriès, entrer dans le pays Valdese par le Col d' Abriès ( 2(550 m ), qui conduit par la vallée du Roux et la route du Boucher aux Vais Si-Martin et Germanesca et à Pinerolo.

La Société vaudoise d' utilité publique vient de publier une deuxième^ édition de son élégant guide illustré; c' est un manuel d' histoire en même temps qu' un guide précieux dans un pays superbe et peu connu ' ).

Ces lignés étaient écrites et sous pli quand me sont arrivées les premières bonnes feuilles du superbe ouvrage que publie M. Henri Ferrand, notre collègue de la Section genevoise du S.A.C., membre du C.A.F. et vice-président de la Société des touristes du Dauphiné, sous le titre: Le pays Briançonnais 2 ). C' est un travail remarquable tant par son aspect hautement artistique que par l' élégance bien connue du style de cet auteur. Il sera d' autant plus apprécié que le Guide Joanne, „ Dauphiné, partie II ", concernant cette partie-là des Alpes françaises, n' a pas encore paru.

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