La cabane maudite

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Avec une illustration ( 41Par Emile Gos

Histoire vécue La cabane dont il va être question est perchée à près de trois mille mètres d' altitude. On l' atteint en quatre heures dé marche en partant de la vallée et le sentier bien marqué vient buter devant la porte. Il n' y aurait donc aucune raison de passer à côté sans la voir et de chercher un autre abri qui n' existe pas, car immédiatement derrière, c' est déjà la moraine et le glacier.

Nous étions là, un ami anglais ravi de faire sa première course sans guide, mon frère et moi, avec l' intention de faire le lendemain un quatre mille réputé assez difficile. Arrivés au crépuscule, nous avions constaté que cette cabane ne devait pas être très fréquentée, à sentir l' odeur de renfermé qui régnait à l' intérieur.

Il pouvait être 9 heures du soir, nous avions fini de manger et nous nous apprêtions à aller nous étendre sur les couchettes quand je sortis faire quelques pas en fumant une cigarette, et voir le temps qu' il faisait. Le fœhn soufflait légèrement, mauvais présage pour demain, pensai-je. La nuit était très noire, pas de lune; à deux pas on devinait dans l' obs l' énorme masse du glacier où de sinistres craquements se faisaient entendre. Sinon, c' était le silence toujours si mystérieux de la haute montagne. Aucune lumière ne brillait dans la vallée, une nappe de brouillard la cachant entièrement. Nous étions bien seuls, isolés du monde.

J' allais rentrer, quand tout à coup, je perçus nettement au-dessous de moi, le bruit d' une caravane en marche; elle devait amorcer les derniers lacets à cent mètres sous la cabane et n' avait pas de lanterne, ce qui était pour le moins bizarre dans une aussi complète obscurité. Rejoignant rapidement mes amis, je leur annonçai, sans grand plaisir, je l' avoue, qu' une caravane arrivait. Mes camarades sortirent à leur tour pour s' assurer de la chose, et comme moi, entendirent distinctement le crissement métallique des chaussures cloutées et le heurt du piolet sur lequel on s' appuie quand on est lourdement chargé.

Nous hélâmes... mais aucune réponse ne vint répondre à notre appel! Curieux, dit l' un de nous, rentrons plutôt faire un peu d' ordre et « leur » préparer du thé. On remit donc du bois dans le fourneau, de l' eau dans la bouilloire et nous attendîmes l' arrivée imminente des alpinistes. Comme au bout d' un quart d' heure « ils » n' étaient toujours pas là, intrigués de ce retard, un falot à la main, nous sortîmes à nouveau et lançâmes un nouvel appel qui n' eut pas davantage de succès que le premier! Plus aucun bruit ne se faisait entendre, la mystérieuse caravane s' était évanouie dans la nuit...

C' était à n' y rien comprendre et de plus en plus bizarre. Pourtant nous n' avions pas rêvé, puisque chacun de nous « les » avait entendus à une distance qui aurait normalement dû, autant qu' on en puisse juger à l' estime, être parcourue en cinq à dix minutes au plus. Alors qu' avait bien pu se passer? Comme il était inutile de partir à la recherche de gens qui ne répondaient pas à nos appels et que d' autre part le sentier n' était pas dangereux, nous en conclûmes que ces personnes, si extraordinaire que cela fût, ne tenaient pas à se montrer ou peut-être même, avaient-elles rebroussé chemin sachant la cabane occupée.

Réunis à l' intérieur, nous nous livrâmes à toutes les suppositions possibles sur la nature de cette étrange caravane. Des contrebandiers? Pour quelle raison? La frontière était à trente kilomètres à vol d' oiseau. Des braconniers venus chasser le chamois? En pleine saison, c' était peu probable; alors qui cela pouvait-il bien être?

De toute façon cette vaine attente nous fit passer l' envie d' aller nous coucher à l' idée que d' une minute à l' autre « ils » allaient peut-être entrer. Assis sur des escabeaux, groupés autour de la table, la flamme vacillante d' une bougie enfoncée dans le goulot d' une bouteille projetait nos ombres déformées sur les parois de bois. Tout à coup, l' eau de « leur » thé se mit à chanter... il n' en fallut pas plus pour nous faire tourner la tête vers la porte toujours close, comme si elle allait s' ouvrir et leur livrer passage!

Dehors, le mauvais vent s' était levé. On entendait de longs gémissements, puis, par rafales bruyantes, des bourrasques se mirent à secouer la cabane. Un volet mal croche s' en vint frapper la muraille. Il n' était plus question de sommeil. Une atmosphère lourde d' attente planait parmi nous, et tout naturellement nous en vînmes à parler d' esprits et de revenants! Notre ami anglais particulièrement se fit un malin plaisir, comme pour augmenter notre malaise, à nous raconter avec force détails, des histoires de châteaux hantés en Ecosse! Puis il y eut un long silence, troublé seulement par le bruit du vent qui continuait à souffler dans la soupente... et qui sait, avait encore rajouté notre ami en essayant de plaisanter, si nous n' aurions pas à faire à une caravane fantôme qui erre sur la montagne, tel le vaisseau fantôme sans personne à bord, qui vogue éternellement sur les océans... et qui ne fera son apparition, que sur le coup de minuit!...

Ces sinistres paroles eurent le don de nous troubler davantage, car l' heure était propice... en bas dans la vallée, les douze coups fatidiques devaient bientôt sonner...

Accoudés à la table, les yeux grands ouverts, l' oreille tendue, sursautant au moindre bruit suspect, nous restions là, persuadés que l' étrange caravane attendait seulement, pour pénétrer à l' intérieur, que le silence se fasse et qu' aucune lumière ne brille. Alors, tels des damnés, silencieusement, ils prendraient possession des lieux...

C' est avec ces macabres idées en tête, que finalement nous décidâmes d' aller quand même nous étendre sur les couchettes aux places que nous avions réservées... Fatigués malgré tout par cette longue tension nerveuse, nous finîmes par sombrer dans un lourd sommeil, jusqu' au moment où, poussant un cri, je réveillai mes camarades!

Dans un affreux cauchemar, je venais de vivre des moments hallucinants! Nous étions sur le glacier, égarés dans le brouillard, quand après avoir tourné en rond des heures durant, épuisés de fatigue, désespérant de nous en sortir, nous étions par hasard tombés sur une trace fraîche, qui ne pouvait être que celle d' une caravane dirigée par un guide connaissant la région, à voir la régularité avec laquelle elle était marquée. Nous l' avions suivie, trop heureux de pouvoir ainsi échapper au bivouac, mais au bout de quelques instants, il fallut bien nous rendre à l' évidence, cette trace aboutissait à une immense crevasse! Pourtant, comme par miracle, de nouvelles traces surgissaient autour de nous, mais toutes nous entraînaient à notre perdition vers des abîmes sans fond. C' est alors que j' avais vu, arrêtée en face de nous au bord d' un gouffre, appuyés sur leurs piolets, une cordée de trois spectres qui nous regardaient, en ricanant!... La caravane fantôme... ayais-je hurlé!

C' était le cri qui nous avait tous réveillés.

Comme le petit jour pointait et qu' il était inutile d' essayer de nous rendormir après cette émotion, nous décidâmes, malgré le temps douteux, de tenter notre chance et de partir quand même. Malheureusement, deux heures plus tard, le brouillard survint, il se mit à neiger, aussi rebroussâmes-nous chemin vers la cabane, pensant que peut-être, profitant de notre absence, « ils » se seraient décidés à entrer! Mais vide était l' intérieur, et rien de suspect ne révélait le passage d' une quelconque caravane.

Si j' ai décrit cette inconfortable veillée qui, quoique vécue, ne valait en somme pas la peine d' être racontée, c' est que beaucoup plus tard, elle eut une suite imprévue et pour le moins étrange. En effet, trois ans après notre « aventure », parut le livre « Au Bout d' un Fil » du regretté pianiste et grand alpiniste R. Blanchet. Or, dans un chapitre consacré à la montagne que nous devions gravir, Blanchet écrit les lignes suivantes qui attirèrent notre attention:

« Dans le pays, chacun vous le dira, la cabane de X... est hantée. Je n' eus pas de mal pourtant à persuader mon guide d' y passer la nuit. Ah, si c' était ceux de ,par bas' que vous connaissez...

Par là-bas, c' est au loin dans la vallée, une auberge solitaire, où, parfois, sur le coup de minuit, des voyageurs se sont éveillés aux tintements d' une clochette immatérielle.Vous pouvez les entendre deux fois ces cloches, mais à la troisième... Or, nous les avions entendues deux fois! Je me garderai de préciser l' endroit. Pour avoir trop parlé, mon guide a failli être l' objet d' une plainte en dommages et intérêts de la part de l' hôtelier. » A la suite d' une correspondance échangée avec l' auteur à qui. nous avions relaté ce qui nous était arrivé, il ne put que nous confirmer ce qu' il avait écrit dans son livre.

Depuis lors, j' ai appris que cette cabane avait été mise en vente. A-t-elle changé de propriétaire? Je l' ignore, mais tout ce que je sais, c' est qu' elle existe encore et que bien des amis alpinistes y ont couché sans avoir été inquiétés par quoi que ce soit d' anormal.

Les esprits de X... ont-ils quitté la région? Ou ne manifestent-ils leur présence qu' à des dates déterminées? Personne ne le saura jamais.

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