Le coup de vent

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Par C. Egmond d' Arcis

C' était le début de juillet. La saison s' annonçait mal: trop de brumes, de chutes de neige tardives, rendant malaisé l' accès des hautes Alpes. Cependant, depuis peu, il y avait eu une légère amélioration; aussi, plantant là nos affaires, étions-nous accourus au Mountet pour gravir rObergabelhorn par son flanc nord.

Le petit hôtel, au-dessous de la cabane « Constantia », venait d' être ouvert; Georges insista pour y coucher, « histoire, dit-il, de faire gagner quelques sous à ce brave type de gargotier ». Lits passables, draps rêches encore humides de l' hiver, nuit exécrable: les rafales de vent battent la maison qui semble vaciller; par moments, on dirait que portes et fenêtres vont céder sous la poussée brutale des coups d' air de plus en plus violents. A d' autres instants, nous avons la sensation que le vent, s' engouffrant par dessous, soulève tout entière la construction qui retombe ensuite sur ses fondations avec un heurt sec et un bruit sourd.

Après un sommeil agité, coupé de cauchemars, de réveils brusques, nous nous levons mal reposés, les yeux lourds, les membres ankylosés. Un déjeuner hâtif sur un coin de table et nous partons. Le temps ne paraît pas trop mauvais: des étoiles, çà et là, au fond du ciel noir que strient des nuages allongés, d' aspect rébarbatif. Le vent est un peu tombé, il ne fait pas froid, pas assez vu l' altitude. Toutefois, Sylvin, le guide, demeure optimiste; lanterne en main, il nous entraîne à sa suite dans les ténèbres.

Montée monotone, fastidieuse, parmi des blocs où l'on trébuche, puis sur le glacier encore couvert d' une neige profonde dans laquelle on enfonce.Voici la base des rochers. Un mince croissant de lune fait ressortir, en face de nous qui sommes dans l' ombre, les arêtes énormes de la Dent Blanche, tandis qu' autour s' alignent, majestueux, puissants, les fleurons de la Grande Couronne d' Anniviers.

Sertis dans l' argent des neiges éternelles, entourant le cirque glaciaire de Durand, les joyaux de ce gigantesque diadème dressent leurs têtes altières: le Grand Cornier avec son arête en lame de couteau; la pyramide massive de la Dent Blanche; les aiguilles élancées que sont les pointes de Zinal et de Durand; l' Obergabelhorn avec son bonnet d' évêque; le Trifthorn aux sombres rochers; la cime élégante du Rothorn de Zinal et la double corne du Besso.

Ici commence la grimpée. Les yeux bleu foncé de Sylvin brillent dans sa figure tout embroussaillée de cheveux hirsutes et de barbe rousse, et l'on voit les lèvres écarter la forêt de poils pour dire:

- Vous allez voir, j' ai trouvé des variantes intéressantes!

Un couloir rapide nous fait prendre de la hauteur, puis une marche de flanc, d' une vire à l' autre, nous conduit à une cheminée encombrée de rocs branlants. Le vent se relève, impétueux, cinglant nos visages et arrachant le chapeau de Georges qui se fâche tout rouge.

- Que le diable l' emporte! clame-t-il en tapant du pied comme un enfant en colère.

- Qui? Quoi? Ton chapeau? Mais c' est déjà fait.

- Non, le vent. Ce sale vent qui m' a empêché de dormir, qui m' a enlevé mon chapeau. Il m' agace, il me crispe, il me rend sanguinaire... Maudit soit ce vent abominable, ce vent du tonnerre de Brest, ce vent de...

- Taisez-vous! coupe calmement Sylvin. Il ne faut jamais maudire personne, pas même le vent.

D' ailleurs Georges est à bout de souffle: il se tait, sort un foulard de sa poche et s' en fait une coiffure.

Nous voici au bord d' un large couloir qu' il faut traverser. Une bourrasque plus forte que les autres nous plaque contre le rocher et du même coup éteint la lanterne. Sylvin bougonne:

- Vous voyez, vous l' avez fâché, le vent...

On n' y voit guère et pas moyen de rallumer avec ces coups de tabac qui éteignent les allumettes l' une après l' autre.

Soudain, au-dessus de nos têtes, un grondement sinistre retentit.

- Une avalanche! s' écrie Sylvin. Grimpez sur la droite.Vite. Cramponnez-vous aux rochers!

Un roulement sourd éclate, qui devient de plus en plus énorme: on dirait un express fonçant à toute vapeur. Collés à une lame de roc, nous tâchons de faire corps avec elle et baissons instinctivement la tête.

Le fracas de l' avalanche est assourdissant. C' est comme un torrent qui dégringole, un flot d' eau subitement lâché, aux ondes lourdes qui bondissent avec des glissements sinistres, des ressacs, des cascades, des chocs de pierres entraînées. Un courant d' air glacial, irrésistible, balaye le couloir, nous arrachant presque des rochers auxquels, de toutes nos forces, nous sommes agrippés: on dirait le souffle même de la mort. Nous sommes subitement transis, nous avons la respiration coupée, les jambes flageolantes, et la peur nous saisit d' autant plus qu' on n' y voit goutte dans le nuage de neige qui nous enveloppe.

Cela n' a duré que quelques secondes, sans doute, mais elles nous ont paru de longues minutes. Le vacarme s' est maintenant apaisé. Encore une ou deux chutes: des blocs de pierre ou de glace isolés qui dévalent, des détonations de cailloux projetés contre les parois, puis plus rien: un silence que trouble seul le hululement du vent.

Comme si elle venait de l' au, la voix de Georges résonne bizarrement:

- C' est ce que vous appelez une variante, Sylvin?

- Voyez-vous, monsieur, ce n' est pas l' heure de plaisanter, dit le guide: nous l' avons échappé belle!

Un temps pour nous ressaisir. Nous baissons la voix comme si nous avions peur que le son de nos paroles ne détache une autre avalanche. La lanterne est rallumée. Le couloir se montre, nettoyé, poli, avec ici et là de la glace luisante. Faut-il poursuivre? Sylvin est affirmatif: l' avalanche a dû dégager le haut des rochers, aussi pouvons-nous sans crainte continuer la montée.

L' ascension, ardue souvent, variée, est pleine d' intérêt. Bientôt le jour paraît qui facilite la grimpée. Sur la cime, le vent, de nouveau, nous importune et écourte notre séjour. La vue, d' ailleurs, manque d' ampleur ce jour-là, mais non d' imprévu, avec ces nuages qui passent en tourbillons énormes, violemment rabattus sur le versant est, laissant entrevoir dans leurs déchirures ici un fragment d' arête noire, là quelque glacier suspendu, ailleurs une corne géante qui est le Cervin.

Puis c' est la descente sur Schœnbiihl, longue, pénible, et enfin la remontée au Lac Noir par les pâturages fleuris de rhododendrons, de gentianes et de délicates anémones soufrées.

Le soir, sur la terrasse de l' hôtel du Lac Noir, nous regardons, en bas, les lumières de Zermatt, trouant l' obscurité, clignotant dans la profondeur. D fait doux, le calme de la montagne endormie est impressionnant et incite à la réflexion.

Georges, dont le mutisme m' a frappé depuis ce matin, d' un geste embrasse l' immensité des glaces et des rocs comme pour la prendre à témoin.

- Je regrette, dit-il, d' avoir pesté contre le vent. J' ai eu tort. J' en ai presque du remords, car, sans ce coup de vent qui a éteint la lanterne, je crois bien que nous ne serions pas ici, prêts à partir pour le Cervin.

- C' est vrai, dis-je, on peut avouer que ce fut une bénédiction cachée.

- Aussi, conclut Georges, je ne maudirai plus jamais le vent.

- Bien dit, ajouta Sylvin, mais vous devriez même le remercier, puisqu' il nous a bel et bien sauvé la vie.

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