Première ascension hivernale de la paroi NE de la Kingspitze

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Avec une illustration ( 144Par Fritz Villiger

La plupart de nos lecteurs ont sans doute entendu parler des Engelhörner dans l' Ober bernois, l' une des plus belles et des plus impressionnantes chaînes de rochers de la Suisse. Elle se dresse entre le profond sillon de l' Urbachtal et le vallon romantique et sauvage de Rosenlaui. Lorsque, descendant la route du Brunig vers Meiringen, on voit se dresser dans le ciel méridional ces étonnantes flèches calcaires, et on ne peut se défendre d' un léger frisson.

Il n' y a que quelques années que je me hasardai à pénétrer les secrets de ces montagnes. Un cirque rocheux d' une indescriptible sauvagerie m' attendait là à leur pied dans le tranquille petit vallon d' Ochsental blotti entre les murailles vertigineuses. Au bord de cette niche, le vieux refuge de l' AACB a été récemment remplacé par une nouvelle construction confiée depuis des années aux soins du gardien Staehli de Willigen. C' est à lui que je dois ma connaissance du massif, mais plusieurs années passèrent avant que j' ose tenter les itinéraires les plus difficiles. Lorsque, peu après avoir quitté la cabane, on débouche par les lapiaz sur le plateau de l' Ochsental, on voit se dresser à main droite, presque verticale, la paroi NE de la Kingspitze. L' exploit d' Hermann Steuri qui, avec deux compagnons, a escaladé cette muraille pour la première fois en 1938, m' a toujours rempli d' admiration. Jusqu' à ce jour, nombreux sont les varappeurs qui se sont cassé les ongles en vain dans cette muraille haute de 600 mètres.

Jusqu' ici j' avais réussi trois fois la grimpée de cette face. C' est toujours une aventure nouvelle que de se trouver sur ses dalles fuyantes d' une effrayante beauté. J' avais envisagé la possibilité de gravir cette paroi en hiver. Ce problème me hantait. Plusieurs fois, en hiver, nous nous étions hasardés, à ski, dans ces parages difficiles jusque dans les neiges profondes de l' Ochsental et avions étudié la paroi dans son habit hivernal. Elle n' avait pas l' air parti- culièrement attrayante. La seule marche d' approche coûte déjà maintes gouttes de sueur. Par son orientation NE, la paroi n' est pas favorable et ne peut être comparée à un versant sud. En hiver, seule la partie supérieure de la muraille reçoit un peu de soleil. En conséquence, ses fissures et ses fentes sont obstruées de glace et de neige.

Mon compagnon dans cette tentative est le solide alpiniste Edwin Trüeb de Zurich, avec qui j' ai déjà effectué maintes grimpées de haute difficulté. Nous venons ensemble de Lucerne par la route. Nous faisons halte dans l' idyllique village de Meiringen; au bout d' un moment nous voyons arriver l' Himalayen Ernest Reiss, qui n' est pas long à deviner notre but.

A 18 heures, nous prenons la direction des hauteurs, par Zwirgi et la scierie de Kalt-brunnen, où nous espérons obtenir une boisson chaude. Mais la saison est bien passée, l' auberge est fermée, et légèrement dépités, nous continuons à monter en foulant la neige. Après un rapide pique-nique à l' alpe de Reichenbach, il faut reprendre le chemin dans une neige de plus en plus épaisse à mesure que nous montons suant sous le poids de nos sacs. A 22 heures, passablement fatigués, nous atteignons la cabane.

Il fait encore tout à fait nuit quand sonne le réveille-matin. Un solide déjeuner nous remet sur pied. Après une rapide revue et un contrôle de notre matériel, nous quittons le refuge.

Dehors souffle un vent frais; le ciel est légèrement couvert. Péniblement, nous foulons la neige poudreuse qui nous monte jusqu' aux genoux. Le jour est venu. Nos regards critiques glissent le long de la paroi. Réussirons-nous, dans les brèves heures de ce jour de décembre, à atteindre le sommet? Nous nous relayons pour ouvrir la trace jusqu' au point d' attaque des rochers où nous nous encordons avec une « perlon » de quarante mètres. Le tintement rassurant des pitons et des mousquetons nous accompagne, tandis que nous traversons les rochers enneigés pour pénétrer dans le premier couloir. Lentement nous montons. Des pierres sifflent dans l' air, mais la paroi est si redressée qu' elles vont tomber loin du pied des rochers. Bien assuré par mon camarade, j' attaque maintenant la première série de plaques. Avec patience - et peine -je déblaie au marteau les prises recouvertes de neige et de glace. Plus haut, sur le petit relais, je voudrais bien avoir un balai pour nettoyer la place pendant qu' Edwin me rejoint. Il réchauffe ses doigt engourdis en les plongeant dans ses poches. Les longueurs de corde qui suivent doivent être surmontées à l' aide de trois pitons. C' est un passage très délicat, surtout avec des mains glacées. La varappe exige un tel travail des doigts qu' ils laissent ca et là des taches de sang. Les nuages se sont finalement dissipés, et quelques rayons de soleil donnent aux rochers du Grand et du Petit Simelistock, dans notre dos, une teinte merveilleuse, mais notre paroi ne reçoit pas de soleil.

Arrivés au pied du passage-clé, nous étudions la suite de l' itinéraire. Grâce à la verticalité, cette muraille est presque libre de neige; par contre, plusieurs endroits sont couverts de verglas. Si le passage-clé est déjà très difficile en été, en hiver il réclame un redoublement de précautions et d' adresse. Par de minuscules vires, maintenant l' équilibre par simple adhérence, nous en arrivons à bout. Incroyable, comme le temps passe vite. Après nous être réconfortés d' un peu de sucre de raisin, nous forçons notre chemin vers la gorge du sommet. Le vent fraîchit, faisant flotter des rideaux de neige pulvérulente, qui glissent ensuite le long de la paroi en petite cascade. Le groupe central des Engelhörner perd de sa hauteur. Ici, la neige et la glace abondent et nous donnent beaucoup de besogne, d' autant plus que la roche de la partie supérieure est très délitée. Il s' agit de redoubler de prudence, tandis que toute notre énergie est mise en œuvre. Encore une longueur de corde, et deux visages sou- riants se saluent au sommet. Une « youtsée » et une vigoureuse poignée de mains marquent l' accomplissement de cette ascension: sept heures et demie de varappe des plus difficiles.

La nuit nous surprend au cours de la descente par les vires du versant ouest ( route habituelle ) fortement verglacées. Ces obstacles, à leur tour, sont surmontés.

A 19 h. 30, ce 6 décembre 1953, nous sommes à la gare de Meiringen... juste à temps pour voir disparaître le feu rouge du dernier train. Qu' importe, le contentement et le bonheur remplissent nos regards levés vers les sombres créneaux des Engelhörner, et qui disent dans leur langage:

- Au revoir!... nous reviendronsTrad. L.S.

Feedback