Quelques arbres de nos forêts

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Charles Bertholet.

Quelques arbres de nos forêts Par Les sapins sont sans contredit les arbres qui dans nos forêts occupent la place la plus importante. Les pins et les mélèzes, dont le bois nous est si précieux, se rangent dans la même famille, celle des conifères.

Par sa répartition dans le temps et l' espace, aussi bien que par les caractères particuliers qui le distinguent, ce groupe de végétaux offre un intérêt tout spécial.

C' est par cent milliers d' années qu' on doit remonter le cours des siècles pour arriver à l' apparition de ses premiers représentants. Si ces arbres, dont on retrouve les débris fossiles dans nos roches les plus anciennes, pouvaient nous raconter les révolutions qui ont dès lors transformé la surface du globe, ils nous diraient comment ils vivaient alors paisiblement en société des grandes fougères et de prêles gigantesques, dans des forêts où jamais la cognée n' a retenti, et où même le chant des oiseaux et le cri des bêtes fauves étaient encore inconnus. Ils abritaient de leurs verts rameaux des îles solitaires, où quelques étoiles de mer, fixées au sol par de longues tiges, composaient avec d' autres zoophytes la première avant-garde des êtres animés.

Les flots de l' Océan baignaient alors nos rives. nos salines de Bex en sont un précieux souvenir.

Ils nous raconteraient ensuite comment se formèrent nos roches calcaires, et nous décriraient les élégants coraux et les innombrables coquillages qui se sont chargés d' en construire des couches gigantesques.

Plus tard les palmiers, les lauriers, les acacias, appuyés de toute une armée d' autres végétaux du midi, firent invasion dans nos contrées; les conifères se retirèrent et des rhinocéros, des tapirs, de redoutables crocodiles succédèrent aux animaux étranges qui avaient habité nos îles madréporiques.

Mais à leur tour les fiers palmiers durent céder le terrain, ils furent ensevelis sous les sables de nos molasses et lorsque les Alpes soulevèrent leurs chaînes gigantesques, les couches séculaires sur lesquelles ils avaient vécu, furent déchirées et plissées comme un léger vêtement. Puis de vastes glaciers recouvrirent durant bien des siècles l' étendue entière du plateau suisse et y répandirent les granits des hautes Alpes, qu' ils transportèrent même jusqu' à mi-hauteur du Jura.

Cependant les glaciers aussi ont fini par battre en retraite, nos vallées ont repris leur verdoyante parure et lorsque nos premiers ancêtres pénétrèrent en Helvétie, les sapins et les mélèzes, auxquels aucun palmier ne portait plus ombrage, élançaient gaîment leurs cimes 25 au-dessus des hêtres et des érables, avec lesquels ils vivent encore en fort bonne intelligence.

Aujourd'hui nos conifères forment une sombre ceinture autour de l' hémisphère boréal, dont ils occupent en maîtres les régions tempérées. Ce sont les arbres qui s' élèvent le plus haut sur nos Alpes. Les espèces qui nous en présentent les sujets les plus gigantesques sont répandues dans les Montagnes Rocheuses et les Andes maritimes, où l'on rencontre des arbres dépassant 100 m de hauteur et dont la circonférence à la base peut atteindre 30 m. Ces arbres ont un âge de plusieurs milliers d' années.

Les conifères se distinguent par la simplicité qui a présidé à la distribution de leurs organes essentiels. Vous connaissez la fleur du poirier, vous savez avec quelle sollicitude la nature l' a dotée de chauds et riches vêtements. Son vert calice est le manteau qui la préserve contre les gels, sa corolle est sa robe de noces; dans les beaux jours du mois de mai elle étale ses pétales d' une éclatante blancheur pour permettre au soleil de réchauffer ses délicates étamines, qui répandent alors leur pollen, cette fine poussière dorée, sur le pistil qu' elles entourent. Celui-ci le transmet aux ovules, cachés sous les épaisses carpelles dont il est composé, et dès lors les graines se développent, la poire s' accroît et mûrit, et lorsqu' elle nous rafraîchit de sa chair délicate, les pépins sont tout prêts à produire de nouveaux poiriers.

Sur nos sapins les étamines, dépourvues de toute enveloppe, sont simplement groupées en épis serrés, croissant autour des jeunes branches, et les ovules qui doivent se transformer en graines, sont déposés sur de petites feuilles ou carpelles ouvertes, serrés en cônes à l' extrémité des rameaux. Le pollen doit donc pour les féconder, voyager dans l' atmosphère, et une bien faible partie de celui qui est répandu dans les airs réussit à parvenir jusqu' à destination. Souvent, surtout dans les montagnes, la pluie, la neige ou les gels revenant brusquement interrompre les beaux jours de mai, entraînent ou détruisent la poussière fécon-dante, et les semences manquent en automne; mais le sapin est un végétal séculaire; l' existence de l' espèce ne peut être compromise, si quelques vétérans tombent sans être immédiatement remplacés par de nouvelles recrues.

D' ailleurs il répand son pollen avec une telle profusion, que les champs voisins en sont parfois comme soufrés; on n' a pas manqué dans ce cas d' annoncer des pluies de soufre, et quelquefois même d' en conclure à de sinistres présages; on eût mieux fait d' ouvrir les yeux, à l' exemple des abeilles, qui savent fort bien découvrir la source de ces pluies, et qui dirigent leur vol vers nos forêts de sapins en fleurs, pour y butiner activement leur miel le plus exquis. Parvenue à maturité la graine de sapin a la forme d' un petit œuf, mais sa taille égale à peine celle d' une lentille, elle est pourvue d' une aile légère qui permet au vent de la répandre à une certaine distance. Quoique déjà mûre en automne, cette semence attend pour s' échapper que le soleil et la bise de mars entr' ouvrent les écailles de la pive; cette circonstance en facilite considérablement la récolte. Les graines o8.SBertlioM.

qui rencontrent une terre fraîche, couverte d' une mousse légère, un peu de bon terreau dans les fentes de rochers, ou simplement un vieux tronc d' arbre, germent au bout de 5 à 6 semaines, et étalent en étoile les sept à huit petites feuilles qui se trouvaient déjà formées dans la semence, pleines du suc nourricier destiné à soutenir la jeune plante en attendant que ses racines soient en état de la nourrir.

Quelquefois ces fines aiguilles, serrées à leur sommet par l' enveloppe de la graine, forment un joli cerceau coiffé d' un capuchon, dont un oiseau se charge parfois de les délivrer, croyant happer un grain mieux fourni.

Durant la première année, le sapin ne s' élève guère à plus d' un pouce au-dessus du sol; trois ans, quatre ans se passent et le futur roi des forêts est encore regardé de haut en bas par les herbes les plus éphémères. Il n' a pas hâte de dominer, et songe peut-être en souriant que lorsque son tour viendra ce ne sera pas pour un jour seulement. Entre 10 et 15 ans le jeune sapin pourrait à la rigueur fournir un manche de fouet; dès lors, il étale chaque année une nouvelle couronne de verts rameaux au centre desquels s' élève la cime élancée qui, surmontée à son tour, mais gagnant en épaisseur, finira par former le tronc vigoureux du géant de la forêt. Dans une de mes premières courses forestières, j' avais été frappé d' apercevoir que la cime des jeunes sapins semblait oublier de revivre au souffle du printemps, tandis que les jets latéraux étaient déjà fort avancés, ceci me semblait peu naturel, car enfin ces jeunes rameaux dont le rôle est passager, sont de moindre importance et doivent plus tard disparaître, tandis que la cime, organe essentiel, eût dû, à mon avis, mieux profiter de la belle saison. L' expli ne se fit pas attendre; quelques jours plus tard après un retour de froid, les jeunes pousses latérales étaient, ainsi qu' on s' exprime, « grillées » par le gel, tandis que le jet central, encore bien abrité sous son capuchon d' écailles, était demeuré intact.

A 25 ans, le jeune sapin est de taille à donner une presse de char, à 40 ans un faible chevron.

Ce n' est guère que vers 60 ans qu' il livre des graines fertiles, et si l'on veut exploiter des billes de sciage, qui en sont le produit le plus précieux, il faut au moins le laisser vivre jusqu' à l' âge des centenaires.

Et ceci, notez le bien, seulement dans des conditions tout-à-fait favorables, lorsque le sol est bon et le climat tempéré. Sur les montagnes, où les forêts jouent le rôle le plus important, et dans d' autres circonstances moins propices, l' accroissement du sapin est plus lent encore; j' ai coupé moi-même un sapin, dont les couches annuelles indiquaient distinctement l' âge de 90 ans et qui avait à peine 8 pieds de haut et 2 pouces d' épaisseur à la base. Celui-ci n' avait souffert que du manque de lumière; lorsque les morsures des chèvres, l' âpreté du climat ou la pauvreté du sol s' ajoutent à ce facteur, on voit des exemples plus frappants encore de cet accroissement presque inappréciable. Le sapin rouge n' est fixé au sol que par des racines traçantes; celui qui croissant isolément étend de tous côtés ses branches vigoureuses, développe en proportion ses racines, et résiste bien aux assauts des vents; mais ceux qui ayant vécu au milieu d' un massif serré, possèdent peu de branches, et moins de racines encore, ne peuvent résister à l' ouragan, qu' ils y sont brusquement exposés par une exploitation mal dirigée.* ) Le forestier doit tenir compte de ces circonstances et de bien d' autres, lorsqu' il fixe l' âge d' exploitation et la marche des coupes dans une forêt; une règle excellente ici, se trouve inapplicable ailleurs, et c' est un des beaux côtés de cette vocation, comme en général de celles où l' homme a directement à faire avec la nature, qu' elle enseigne à beaucoup observer et àA la montagne c' est le vent qui descend des hauteurs qui est le plus redoutable; j' en ai vu dans le Jura des exemples effrayants. Sur le versant sud du Chasserai, en mars 1869, un coup de joran s' abattant sur une coupe trop claire, étendit sur le sol 300 sapins de forte taille, arrachant avec leurs racines des montagnes de terre et de vrais blocs de rochers. Ce désastre représentait un chaos d' un aspect saisissant. L' exploitation de ces bois enchevêtrés en divers sens était non seulement difficile, mais dangereuse; de magnifiques pièces de service ont dû être réduites en bûches faute de pouvoir les sortir en dimensions convenables.

La dépréciation des bois et les difficultés de la vidange ne sont pas les seuls inconvénients résultant d' un pareil désastre; ces arbres prenant à moitié sève se présentent dans l' état maladif qui convient précisément le mieux aux insectes destructeurs des bois, ceux-ci s' y jettent alors et s' y propagent avec une rapidité effrayante, le bostryche typographe en particulier se rassemble bientôt en armées innombrables, qui se jettent alors aussi sur les sapins intacts, et qui causent des dommages qu' on a peine à se figurer, surtout lorsqu' on connaît les petites dimensions de cet insecte.

réfléchir avant d' agir, et qu' elle élargit les idées en forçant à renoncer aux théories trop absolues.

Jusqu' ici nous avons eu plus spécialement en vue l' épicéa ou sapin rouge, le sapin par excellence de nos Alpes. Sur le Jura c' est le sapin blanc qui est le plus répandu. Sa graine, plus grosse, est pourvue d' une aile plus forte, tombe en automne avec les écailles du cône, et décrit en descendant de gracieux festons dans l' espace, grâce au mouvement rotatoire qu' imprime à sa surface inclinée la résistance de l' air. Les jeunes sapins blancs, plus délicats à l' égard du gel, demandent à rester plus longtemps sous l' abri des arbres mères; aussi leur graine plus lourde est-elle déjà un indice qu' on ne doit pas enlever trop tôt leurs protecteurs naturels.

Comme le précédent dont il se distingue par une écorce grise, par ses rameaux moins arqués et par ses aiguilles plus larges, striées au-dessous de deux raies blanches, cet arbre n' est guère exploitable avant l' âge de 100 ans.

L' un et l' autre peuvent atteindre plusieurs siècles, et acquérir des dimensions considérables; 150 pieds de hauteur et 20 pieds de circonférence par exemple. La racine du sapin blanc est pivotante, c'est-à-dire qu' elle s' enfonce, comme une carotte, verticalement dans le sol; l' arbre en acquiert plus de solidité; aussi résiste-t-il mieux aux efforts de la tempête.

L' épicéa, plus léger, est préféré pour bois de charpente, le sapin blanc pour les écuries, où il paraît résister plus longtemps à l' humidité.

Le pin sylvestre, ici plus connu sous le nom de 31»2Bertholet.

daille, rappeile par son aspect pittoresque le pin pinier d' Italie; il croît volontiers dans les expositions chaudes et se contente d' un sol léger. Dans les rochers il lui suffit de quelques pieds de terre. On en voit parfois couronner des crêtes rocailleuses en des lieux où leurs racines semblent uniquement plonger dans la pierre.

Son bois, très résineux, est de grande durée, seulement chez nous il est éclipsé par celui du mélèze,, dont la qualité est encore supérieure pour les constructions.

Le pin de montagne ou torche-pin, que quel-ques-uns considèrent comme une simple variété de la daille, présente sur les hautes Alpes un aspect tout particulier. Croissant sur des terrains rapides à la dernière limite de la végétation ligneuse, il ne peut dans sa jeunesse résister à la pression des neiges, et se couche le long de la pente pour ne s' élever que plus bas, en décrivant une courbe plus ou moins régulière. Comme son diamètre dépasse rarement quelques pouces, sa tige rampante ne figure pas mal un serpent gigantesque. Il rend de grands services en arrêtant et consolidant les arides éboulis, dans lesquels il plante ses racines.

Le pin arale est un arbre très vigoureux, de forme pyramidale comme nos sapins les plus réguliers; il se distingue en outre aisément du pin sylvestre par ses aiguilles toujours réunies au nombre de 5, dans une petite gaine membraneuse. Comme le torche-pin il croît à la limite supérieure des forêts, mais il acquiert des dimensions beaucoup plus considérables; son bois presque indestructible possède un parfum pénétrant, qui le rend très précieux pour les constructions et pour les meubles, dont il éloigne à tout jamais les insectes parasites. Ses graines de la taille d' un gros pois, sont dépourvues d' ailes, elles tombent ainsi au pied de l' arbre, dont l' abri sera longtemps. indispensable au jeune plant sous l' âpre climat qu' il doit affronter.

Les écureuils sont très friands de ces graines et dans certaines hautes vallées les hommes les recherchent avec une avidité qui pourrait devenir compromettante pour la conservation de l' espèce. Cet arbre précieux est aujourd'hui fort rare dans les Alpes vaudoises; même dans le Valais, les Grisons et l' Oberland bernois,, on cite mainte localité, actuellement déserte, où des troncs gigantesques d' arôles attestent que jadis le bétail trouvait abri et pâture sous leur bienfaisant ombrage. Depuis leur disparition les vents glacés des sommités neigeuses ayant libre cours, le climat est plus âpre et ces régions n' offrent plus qu' un aspect désolé. J' ai vu dans les Alpes glaronnaises les tristes débris de puissants arôles qui avaient vécu à bonne hauteur au-dessus des derniers qu' on rencontre encore verts; les montagnards déploraient la disparition de ces arbres; néanmoins ils poursuivaient avec une insouciance inconcevable des exploitations dont le résultat infaillible sera d' en abaisser la limite davantage encore.

Par ses rameaux déliés et son feuillage vert clair, le mélèze contraste agréablement avec les branches noueuses et la sombre verdure des sapins; à l' instar de nos arbres feuillus il pâlit au souffle de l' automne et perd ses innombrables aiguilles qui recouvrent le sol d' un engrais précieux. A le voir ainsi dépouillé durant l' hiver, on pourrait supposer qu' il n' a pas rang parmi les conifères, qui se distinguent si bien dans nos contrées par leur verdure persistante au milieu des frimas, mais la disposition de ses fleurs et les petits cônes où logent ses graines, lui servent de lettre d' origine et ne nous permettent pas de l' écarter ici. Nous n' en avions d' ailleurs aucune envie, car le mélèze ^'élevant seul avec l' arôle et le pin de montagne à la dernière limite de la végétation ligneuse, occupe avec eux les avant-postes dans la lutte des êtres vivants contre les éléments déchaînés, et veille ainsi à la sécurité de nos précieuses forêts.

Cependant le mélèze n' est pas absolument confiné à ces hauteurs; il peut descendre assez bas dans nos boisés mélangés, dont il est sans contredit un des plus beaux ornements. En vrai fils de l' Helvétie, il aime l' air et la liberté; ses rameaux n' étant pas à l' aise dans les massifs trop serrés, il élance sa tige au travers de ses congénères pour balancer sans obstacle sa cime gracieuse et respirer librement au-dessus de leur dôme de verdure. J' ai dit respirer librement, ce n' est pas une simple figure, il est de fait que les végétaux respirent aussi bien que nous et leurs feuilles sont dans ce but pourvues de mille petites bouches; seulement loin de nous disputer l' air qui nous est nécessaire, ils vivent du gaz que nous rejetons, de ce lourd acide carbonique dans lequel notre respiration deviendrait impossible s' il s' accumulait sans cesse à la surface de la terre. Mais les herbes ainsi que les feuilles et les tiges des arbres absorbent ce gaz avidement, fixent dans leurs tissus le charbon qui en est la base, et nous renvoyent l' oxygène, pour purifier notre sang et en maintenir la chaleur. Chacun sait combien l' air des forêts est préférable à celui des villes; la cause essentielle en est dans la respiration des végétaux.

Le mélèze atteint aussi des dimensions considérables; les qualités précieuses de son bois lui ont valu le titre de chêne des Alpes.

Nos vrais chênes sont citoyens de la plaine, c' est sur les terrains profonds et dans les expositions favorables qu' ils aiment à végéter. Chacun connaît leurs vigoureuses racines, leurs troncs puissants, leurs branches noueuses, leur beau feuillage et leurs glands qui jadis constituaient, avec les faînes du hêtre, un élément important dans l' alimentation de nos ancêtres. Cet arbre dont le bois et l' écorce nous sont si précieux est devenu rare dans nos forêts et ne s' élève guère à la montagne.

Le hêtre est réputé notre meilleur bois de chauffage, il s' associe volontiers au sapin dans la région moyenne des Alpes et du Jura, et ce mélange est très favorable à la bonne conservation des forêts.

On aime à le voir au printemps revêtir sa fraîche verdure.

L' érable affectionne les vallons ombragés de nos montagnes; il se distingue par son beau feuillage, son tronc tigré comme celui du platane et les qualités de son bois. Il possède une grande vitalité; l' érable de Trons, qui abritait en 1424 les fondateurs des libertés rhétiennes, étale aujourd'hui encore plusieurs de ses verts rameaux, bien que son tronc creusé porte les traces profondes des siècles qu' il a traversés.

D' autres arbres encore et de nombreux arbustes ajoutent la variété de leur feuillage à l' aspect déjà su pittoresque de nos forêts alpestres; de gracieuses fougères, d' élégantes fleurs, des mousses finement découpées en tapissent le sol, de limpides ruisseaux maintiennent partout la vie et la fraîcheur.

Nous voudrions dire aussi quelques mots des différents hôtes qui animent nos bois, du rusé renard, du lièvre timide, de l' agile écureuil, de l' infatigable pic-bois, si habile à découvrir et à poursuivre dan » sa retraite le ver rongeur des sapins, enfin de nos gais passereaux. 11 faut entendre, à l' aube, leur suave gazouillement; on croirait d' abord que nul n' ose troubler le silence solennel qui règne encore; les premiers-essais sont si timides qu' on se demande si l' oiseau qui les tente n' est pas simplement en train de rêver, mais bientôt d' autres sons mélodieux répondent à ce signal, puis chacun s' enhardit aux feux croissants de l' aurore, et lorsque l' astre du jour apparaît dans sa gloire, il est salué par un brillant concert des accords les plus variés. Mais il est temps de rappeler les divers emplois de nos bois et d' insister sur l' importance bien plus grande encore de l' ensemble de nos forêts dans l' éco de la nature.

Longtemps on n' a vu dans nos boisés que des magasins de combustible et des chantiers garnis de bois de construction. On y prenait au plus facile, sans s' inquiéter des après-venants, c' était une mine trop abondante, on n' en viendrait jamais à bout. Si les vents imprudemment introduits par des coupes mal dirigées causaient des ravages inattendus, si le recru conservé pendant l' exploitation était ensuite abîmé, faute de' chemins praticables, par la vidange du bois, à quoi bon s' en faire du souci, n' avait pas dans les montagnes des réserves inépuisables? Cependant ces réserves même étaient aussi attaquées, le transport du bois en étant pénible, on y fabriquait du charbon, on en exploitait la résine, et les sapins incisés à cet effet, bientôt -affaiblis et malades, étaient brisés par l' ouragan; on fait même jusqu' à brûler le bois sur place, pour extraire de ses cendres un peu de potasse.

On oubliait que s' il faut en moyenne cent ans pour produire un sapin exploitable, pour pouvoir exploiter une pose de forêt, sans empiéter sur l' avenir, on doit laisser en bon état de croissance quatre-vingt-dix-neuf poses de boisés de tout âge et d' égale fertilité. On oubliait surtout que, à supposer même que l'on fût d' autre part à tout jamais garanti contre la disette de combustible, on n' en devrait pas moins maintenir les forêts en état de nous conserver des sources permanentes, de modérer les effets des vents, et dans les montagnes de nous protéger contre les avalanches, les éboulements et les inondations.

On sait cependant que pour combattre un mal efficacement, il faut le couper à sa racine. Or si, à la limite supérieure de la végétation ligneuse, où naissent les avalanches et de fréquents éboulements, on maintenait les forêts en bon état de résistance, au lieu de les décimer par des coupes inconsidérées, on pourrait ainsi arrêter mainte avalanche avant qu' elle ait eu le temps de devenir redoutable, et les pierres descendant des rochers, retenues au bord des pâturages pourraient être employées à construire des murs secs au lieu de ces pernicieuses clôtures qui consomment tant de jeune bois.

Et quant à l' influence bienfaisante des forêts pour écarter ou diminuer les ravages des inondations, on peut aisément s' en rendre compte par une petite comparaison:

Personne n' aurait l' idée d' arroser un carreau de-petites salades en y versant violemment une seule d' eau tout d' un trait; ce serait le bon moyen, surtout si le jardin est en pente, d' emporter à la fois la terre et les plantons; on adaptera bien plutôt une pomme à un arrosoir pour humecter légèrement les légumes et la terre et laisser pénétrer l' eau profondément, peu à peu. La même quantité d' eau qui, par le premier procédé, aurait ravagé le carreau, répandue en fine pluie, ne sera nullement trop considérable, et pourra procurer un effet bienfaisant.

Eh bien, sur les versants de nos Alpes, les forêts font l' office de la pomme d' arrosoir. Il surgit fréquemment dans les montagnes des averses torrentielles; lorsqu' elles tombent directement sur un sol dénudé, comme celui des coupes rases de forêts, les eaux n' ayant pas le temps de pénétrer dans la terre, ruissellent au bas de la pente, entraînant avec elles les meilleures parties du sol et augmentant par là énormément de volume. Les torrents s' enflent ainsi, leur cours devient plus rapide, ils rongent leurs rives, se chargent de cailloux et de gros blocs et nous ne savons que trop les ravages qu' ils exercent alors. Maintes fois un désastre semblable, dans le Valais, les Grisons, surtout dans le Tessin, a pu être attribué avec certitude à telle ou telle vaste coupe, effectuée imprudemment dans les forêts des vallons supérieurs.

En revanche lorsque la violence des pluies est brisée par l' épais feuillage de bons boisés, une partie de l' eau tombée demeure suspendue aux rameaux; le reste, ne parvenant que doucement sur le sol, y pénètre plus aisément, s' écoule moins rapidement sans entraîner de terre, et ne peut enfler les torrents dans une aussi forte proportion; en sorte que les désastres sont fort affaiblis si ce n' est entièrement évités.

D' ailleurs les eaux retardées dans leur écoulement servent à alimenter les sources en permanence; il est de fait que les pays déboisés sont pauvres en eaux. Plusieurs contrées jadis fertiles du midi de l' Europe et de l' Asie mineure, ont perdu avec leurs forêts imprudemment exploitées, leur doux climat, leurs ruisseaux et leur prospérité.

Le rapport des ingénieurs chargés par le conseil fédéral d' une expertise sur les torrents de nos montagnes se termine par quelques exemples tirés de l' état actuel du département français des Hautes-Alpes. Ce chapitre commence ainsi:

« Le Département des Hautes-Alpes est le sol « classique des torrents. Toutes les forêts de cette « contrée ont été extirpées, sans aucune préoccupation « du reboisement, pendant le 17e et 18e siècle. Le re-« peuplement naturel ne pouvant avoir lieu, vu la nature « sèche et calcaire du sous-sol, cette contrée, déjà peu « favorisée, s' est tellement ravinée, qu' on ne peut la com-« parer à aucune localité, ni de la Suisse, ni du Tyrol ».

lUOBertholet.

Après des désastres semblables à ceux que nous ont causé les torrents des Alpes durant l' automne 1868, on ne peut trop examiner sous toutes ses faces la question des débordements de torrents. Dans le cas spécial il est vrai, tout le mal ne peut pas être attribué à des déboisements imprudents, d' autres causes sans doute ont occasionné la débâcle; cependant nous n' hésitons pas à prétendre que le dommage eût été beaucoup moins considérable, si, non seulement dans la vallée principale, mais aussi dans les vallons aboutissants, tous les terrains fortement inclinés avaient été protégés par des forêts mieux fournies.

Quoi qu' il en soit, il importe que dans tout le bassin des torrents, on ait l' œil ouvert à cet égard. Pour obvier au mal on cure à grands frais le lit des rivières, et ceci est de toute urgence; une mesure très efficace qu' il pourrait aussi convenir de prendre, serait de construire en divers lieux du cours moyen des torrents, de solides barrages au travers de leur lit. Ce procédé employé pour combattre les débordements de plusieurs torrents des Grisons, de St-Gall et de Glaris a fait ses preuves à diverses reprises, et particulièrement dans les grandes inondations de 1868. On choisit des endroits favorables, où les travaux puissent de part et d' autre être appuyés sur le roc, et l'on établit le barrage, en simple maçonnerie sèche, sous forme de voûte couchée, le sommet tourné en amont. Le coût de ces barrages n' est pas considérable, les matériaux sont sur place, on dresse les plus gros blocs à la base et le torrent se charge d' amener le mortier. L' effet produit est salutaire en amont aussi bien qu' en aval: ici les flots arrêtés dans leur course et débarrassés de leurs galets ont diminué à la fois de rapidité et de masse, là les matériaux qui se déposent appuient les berges au lieu de les ronger.

Toutefois de même qu' une bonne hygiène prévenant les maladies, vaut mieux que les meilleurs remèdes, les travaux qu' on peut entreprendre pour prévenir les inondations, sont plus importants encore que les meilleurs barrages et les digues les plus solides. Or ces travaux se résument dans le reboisement des bassins supérieurs des torrents. L' exemple de la pomme d' ar peut en avoir fait saisir l' utilité. Il n' est nullement nécessaire de convertir dans ces régions tous les alpages en forêts, il s' agit avant tout de couvrir de boisés épais les versants rapides, mal gazonnés, et comme aujourd'hui déjà la valeur des forêts égale celle des pâturages, il est à présumer que, le prix des bois suivant une marche ascendante, ces forêts récompenseront aussi, par leurs produits, des sacrifices faits pour les établir.

Les cultures à opérer consisteraient essentiellement dans des plantations d' épicéas, de mélèzes et d' arôles.

Il va d' ailleurs sans dire qu' en établissant de nouveaux boisés, on ne serait pas dispensé par là de consacrer les soins les plus attentifs à la conservation et au bon aménagement des vieux massifs existant encore.

Au reste les services rendus par ces forêts anciennes et nouvelles, ne se résumeront pas uniquement dans un préservatif contre les débordements; elles doivent aussi tempérer le climat, et l'on peut être certain que 26 si pour les nouveaux boisements on doit abandonner quelques mauvais pâturages, cette perte en fourrage sera plus que compensée par l' augmentation des produits des alpages conservés.

Nous avons vu l' effet désastreux résultant dans les hautes régions de la disparition des arôles; le rétablissement dans ces parages de forêts capables d' arrêter le vent glacial des sommités, adoucira de nouveau le climat et rendra la fertilité aux pâturages avoisinants.

A côté de leur utilité, reconnue de chacun, et que nous savons aussi fort bien apprécier pour notre compte, d' entretenir le feu sous la marmite, de chauffer nos appartements et de nous procurer de bons planchers, les arbres de nos forêts contribuent donc en mille manières à rendre notre pays plus prospère et plus sûr, aussi bien qu' à en augmenter les agréments et la beauté.

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