Valle Vigezzo

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Par Pierre de Roguin

Nous quittons Craveggia encore plongé dans l' ombre. L' air d' octobre est frais. Ruelles de pavés gris que sillonne un double dallage gris. Portes de bois foncé. Madones et saints baroques peints sur les façades. Quelques toits élevés et le haut du campanile commencent à se faire caresser par le soleil. Les fumées s' échappent des hautes cheminées en minces vrilles bleues qui brusquement s' étalent, tissant un voile transparent au-dessus des maisons.

Un oratoire se dresse à la lisière supérieure du village, là où commence le chemin de la montagne. Le soleil nous y accueille; il guigne entre la crête toute proche et l' épais feuillage d' un châtaignier en contrebas, projetant un étroit faisceau de rayons dans l' ouverture. Un instant après nous entrons dans l' ombrage de la forêt.

Le sentier grimpe en lacets rapides parmi les pins et la fougère rousse. Chaque pas fait rouler des pierres; un nuage de poussière blanche s' élève derrière nous.

Au sortir de la ceinture boisée, un pré bosselé monte à l' assaut du ciel. L' herbe est rase, tapis vert tacheté de cercles d' or sous les noyers qui va s' élargissant à mesure que l'on gagne de la hauteur. Le dos s' affaisse à droite vers un vallon dont on voit la rive opposée. Le soleil qui la frappe en plein aère la forêt de sapins et en nuance le coloris. Çà et là un cône doré et une coupole rouille indiquent le mélèze et le hêtre.

Les « monti », écuries et fenils de pierre, se suivent par groupes. Un mur ébréché garni de ronces court de bâtiment en bâtiment. Un rosier illumine une façade de ses fleurs écarlates. A gauche, entre le chemin et la forêt de pins qui surgit hors d' un ravin, s' étalent les flammes des fougères; un léger vent leur donne le mouvement d' un fleuve de feu. Parfois les arbres font saillie jusqu' au pré. Les troncs rouges barrent la verdure des aiguilles. Un parfum mielleux, doux et lointain, que dégage la dernière flore, flotte dans l' air, pâle souvenir de l' été. Il se mêle à la senteur de la résine.

Disséminés dans les prés, les paysans étalent à grands coups de fourche le fumier. Les mulets attendent, le museau entre les pattes.

Un moment avant d' arriver à la chapelle de Colma, nous avons croisé un paysan suivi d' une bête de somme. Pantalon de velours côtelé violacé, bas blancs. Une barbe noire drue encadre son visage. Sous le rebord du chapeau deux yeux nous scrutent. Craignent-ils le douanier? Car c' est ici pays de contrebande, le long de la frontière. Montres, chocolat, café, cigarettes, produits pharmaceutiques: tous ils franchissent les hauts cols à dos d' homme et de mulet. Mais le barbu a vite reconnu en nous des touristes et le regard se fait amical. On s' arrête, on se salue, on bavarde. L' animal broute. Les trois corbeilles en jonc de son bât sont pleines de bruyère. Etrange charge!

La croupe que nous parcourons depuis la sortie du village s' achève en une crête qui s' incurve, horizontale, vers le couchant puis repart au nord où elle s' élève en s' élargissant. Les mélèzes la couvrent jusqu' au sommet où ils se profilent contre l' azur argenté. Puis ils se font plus rares, l' arête s' en va nue et désolée. A droite, dans un grand évasement de la montagne, pâturage hésitant entre le vert et l' or, de multiples ravines dessinent en bleu, en vert, en blanc leur tracé convergent. D' en bas parvient un murmure d' eau. A gauche, la montagne se précipite dans un entonnoir profond qui devient toujours plus sombre. Aux mélèzes succèdent les pins, puis les sapins dans le fond empli d' ombres.

Nous faisons halte à un rocher en forme de siège à dimension familiale. Il émerge d' un tapis de myrtilles aux feuilles rouges. De hauts mélèzes se dressent épars. A travers leurs branches on voit courir le ciel moutonneux vers le sud. Une plante fraîchement abattue offre sa chair rosée, l' odeur de son sang nous pénètre. C' est de la santé à pleines mains, ce parfum résineux; on l' aspire tout en dévorant salami et œufs.

Au delà du Valle Vigezzo qui s' étend à nos pieds sous un voile d' or et de cendre bleutée, une suite de monts arrondis s' entremêlent à leur naissance, comme les doigts croisés de deux mains. Ils s' étirent en mouvements langoureux et sensuels. Au levant le Pizzo Ghiridone impose sa forte présence; sa face violacée et son arête déchiquetée donnent une note virile au paysage si chaudement féminin étalé sous lui. Mais de l' autre côté, le formidable bastion des Alpes valaisannes flotte dans un lointain irréel. La brume devient montagne et la montagne ciel. Seuls les glaciers reluisants ont quelque consistance.

Plus tard, dans l' or des mélèzes que percent çà et là de noirs aroles, la course a été poursuivie jusqu' à la crête sommitale, à quelque deux mille mètres. Le regard plonge dans le haut Val Onsernone italien. C' est un labyrinthe de feu, un monde chaotique et sauvage de mamelons et de valonnements. Parfois une tache verte se pose dans la rouille tourmentée, pré gras enfermé entre quatre murs. Très loin, au delà de je ne sais combien de lignes de montagnes, la coupole glacée de l' Adula ressort en blanc.

Une chapelle délabrée dort dans une cuvette. Sa porte est à moitié murée. Sans doute n' a guère d' autre usage que celui d' abriter, par les jours de tempête, douaniers et contrebandiers qui à cette occasion oublient leur identité, trêve de Dieu tacitement reconnue.

Le soleil couchant joue avec les creux et les bosses, donnant au sol un relief nouveau. Les plus petites aspérités se marquent en traits noirs interminables. Les appels des pâtres se rejoignent d' un pré à un autre, par-dessus les vallons. Un troupeau de moutons glisse sur le coteau dans le chuchotement des sabots foulant l' herbe sèche.

Coupé en son milieu d' une fine barre de nuages le Mont Rose incise son contour en une ligne brillante sur le ciel pâle.

Les ombres s' allongent. Dans la vallée monte la nuit.

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