Blümlisalp et Bifertenstock Deux courses de section - deux mondes différents

Dimanche 16 août 1981, 5 heures du matin. La nuit argentée par la pleine lune de cette belle fin de semaine d' été commence à peine à pâlir dans le ciel gris du jour naissant. Sur le plateau glaciaire, entre la Wilde et la Weisse Frau, onze hommes de la section Tödi, répartis en quatre cordées, s' élè d' une marche régulière dans la direction du Morgenhorn. Les crampons sont rapidement fixés, et déjà nous montons à travers le chaos des séracs, dans la cuvette du glacier, entre le Morgenhorn et la Weisse Frau. Le brillant disque lunaire disparaît derrière l' arête du Blüemlisalphorn, et les parties creuses du glacier s' assombris de nouveau.

Nous gagnons rapidement de la hauteur dans les marches déjà faites. Au moment où nous arrivons sur l' arête nord de la montagne, le jour nouveau s' annonce à l' est. Au-delà des silhouettes bien profilées du Schilthorn, du Bütlassen et du Gspaltenhorn, dont les flancs noirs comme de l' encre tombent dans le Kiental encore plongé dans la nuit, une brume pâle et transparente s' étend dans les vallées orientales de l' Oberland bernois, que le soleil levant colore d' un magnifique ton de bronze mat.

La montée en cette superbe journée d' été est merveilleuse. Je m' y laisse prendre ( peut-être mes camarades le font-ils aussi ?), et je m' élève comme dans un rêve; je me sens léger et presque dans un état d' apesanteur. Ce sont de ces rares heures où l'on vit en étroite communion avec la nature. Une impression d' harmonie totale se crée alors, et l'on

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8Dépôt des skis avarii l' escalade du Finsteraarhorn Piloni* Ili' hmn ( h Allem.ijjiu- 9Descente du summet de la Blüemlisalp l' huto llc-inrii-li Si-limid. ( il.iris 10 Fin de journée au sommet de I' Hinter Selblianft ('jo~'(j m ). A gauche: les \ order et Hinter Schiben. Au second plan: le Bifertenstock ( paroi nord-ouestj a l' impression de former un tout avec l' environne.

Brusquement notre marche rapide est stoppée: des cordées, parties avant nous, sont engagées sur les deux ou trois bosses qui précèdent le sommet du Morgenhorn. Leurs silhouettes noires se détachent sur le ciel... Attendre, respirer profondément, et s' accorder le temps de regarder autour de soi... Mon regard se dirige tout à coup vers le bas de la pente et me plonge dans une réalité préoccupante: de la cuvette glaciaire apparaît, cordée après cordée, homme après homme, une lignée d' alpinistes qui paraît ne jamais vouloir se terminer! Tous sont en route vers le même but. Que va-t-il se passer sur l' arête principale?

Quelques pas, puis il faut de nouveau s' arrêter, faire halte, attendre. Suivant une rapide inspiration de notre guide, nous bifurquons vers la droite, pour contourner ainsi le sommet. Malheureusement notre stratagème se révèle être un coup pour rien. Car, entre-temps, différentes cordées onl également franchi le sommet, et là, où il s' agit d' atteindre l' arête ouest par une pente de glace, les cordées forment de nouveau un bouchon. Nous sommes condamnes à l' inactivité pendant presque une demi-heure.

Le froid s' en prend même à Harry, le costaud qui vit pourtant en pleine nature, au pied du Tödi. Pas étonnant, il porte sa tenue de faucheur: chemise ouverte, tête nue et sans gants! En roulant ses yeux, il donne des coups de piolet et de ses pointes avant des crampons dans la face glacée avec l' espoir vain de voir le Morgenhorn se réchauffer! Cette vue nous égaie et nous aide à surmonter la situation avec humour. Alors la lumière dorée du soleil levant se répand sur l' élégant sommet de glace de la Weisse Frau; elle chasse l' obs dans le versant nord et abrupt et nous offre ainsi un spectacle qui écourte notre temps d' at. Enfin nous pouvons traverser le passage délicat et bientôt, après quelques exercices acrobatiques, nous parvenons sur l' arête ( étroite et en forme de corniche ) de la Weisse Frau. En même temps d' autres cordées arrivent du côté nord. Le 11Face glaciaire du Bifertenstock 12 Vue eu profondeur prise du ressaut de glace du Bifertenstock 13 Arête sud du Bifertenstock vue de la brèche de Barcun Frisal Sura l' InAll Scliiniili. F.iiKi, Claris sommet est rapidement envahi d' alpinistes qui s' y accordent un arrêt prolongé.

La vue grandiose sur le Morgenhorn et plus loin sur le trio Eiger, Mönch et Jungfrau et sur le vaste panorama des hautes Alpes bernoises mériterait une plus longue pause. Mais la question épineuse de savoir comment poursuivre la course, avec un tel afflux de cordées, nous remet bientôt en route. La suite de l' itinéraire, sur l' arête qui monte et descend, est d' une rare beauté. Nous parcourons celte ligne faîtière blanche, soutenue par une puissante muraille creusée de vertigineux couloirs de 6oo mètres de profondeur. Au-delà du Kanderfirn qui s' étire bien au-dessous de nous, notre regard se promène du vaste glacier du Petersgrat jusqu' à la fière pyramide du Bietschhorn trônant au-dessus du Lötschental. Plus loin, il erre jusqu' aux Alpes valaisannes qui, étincelantes dans le lointain, contrastent avec le brun estival du fond des vallées et ferment l' horizon jusqu' au Mont Blanc.

Après le Gletscherjoch, l' arête se redresse. Elle m' étonne par la facilité que nous avons à la parcourir. La longue file des cordées s' est répartie sur le terrain, et nous avançons maintenant régulièrement. Il se produit des arrêts seulement aux endroits exposés où il faut assurer. A chaque ressaut de l' arête, la colonne multicolore des grimpeurs se profile dans le bleu éclatant du ciel.

Devant la dernière paroi de glace, les alpinistes s' amassent une dernière fois. C' est le seul endroit qui réclame une escalade attentive et l' usage des pointes avant des crampons. Et voici déjà devant nous le dôme de glace du sommet. Au milieu de cette foule, nous nous estimons heureux de trouver encore une petite place libre sur la partie rocheuse de l' arête sud-ouest. Il n' est que neuf heures, et nous avons peine à croire que cinq heures ont suffi pour la montée.

La descente commence d' une manière aussi belle que la montée s' est terminée: directement, par la rapide arête de glace, nous plongeons dans la profondeur. Dans la ligne de chute, deux mille mètres plus bas, s' étend la surface bleu mat du lac d' Oeschinen, au fond d' un cirque ourlé de forêts.

Pourtant ce point de vue fascinant n' arrive pas à chasser de mon esprit un sentiment désagréable d' insécurité. Un coup d' œil par-dessus mon épaule me montre, en effet, une file interminable de cordées qui effectuent également l' ascension. Que se passerait-il si l' une d' elles glissait?

Mais c' est sans danger que nous atteignons le verrou rocheux et, par là, la partie inférieure de la voie normale, qui passe pour avoir mauvaise réputation. Aujourd'hui, débarrassées de leur neige et sèches, les dalles sont pourtant faciles à franchir. Le problème de la descente ne se pose que lorsque, plus bas, nous sommes obligés de passer sur le versant droit pour atteindre le col du Rothorn. Les cordées suivantes déclenchent une grêle de pierres après l' autre:

- Attention! chute de pierres! entend-on crier de partout.

Nous scrutons le haut de I' arête et courons dans un moment d' accalmie nous mettre à l' abri du prochain sifflement de pierres. Sains et saufs, la tête heureusement préservée, nous sommes contents d' atteindre le Rothornsattel, endroit sûr où nous faisons une courte pause avant de regagner la cabane par la combe glaciaire que le soleil rend étouffante et aveuglante au milieu de la journée.

C' est ici que se rencontrent, à l' heure de midi, tous les alpinistes au retour d' une course et les promeneurs du jour qui arrivent de la plaine. Comme dans une ruche règne un va-et-vient continuel autour de la cabane de la Blüemlisalp. La joie d' une course bien réussie en haute montagne n' ex pas certaines réflexions. En outre, les observations faites au cours de la descente sur le lac d' Oes ne contribuent guère à dissiper un sentiment croissant de mauvaise humeur.

Un afflux incroyable de touristes de toute nationalité monte ou descend le chemin de la cabane: éclaireurs de Hollande, enfants et grands-parents, jeunes femmes en short ou en bikini, hommes corpulents et essoufflés, gens d' un certain âge, pour qui la montée dans la chaleur d' août équivaut à une véritable torture. Bien sûr, ils sont libres d' en une excursion en montagne, mais on peut se demander pourquoi ils se fatiguent à monter si haut. Ont-ils un intérêt réel pour la montagne, ou est-ce simplement une réclame touristique, un hasard quelconque ou encore une idée qui les a conduits sur le long et brûlant chemin de la cabane Blüemlisalp? Le monde alpin autour de la Blüemlisalp n' a plus de tranquillité pendant ces fins de semaine. Ni les sommets, ni les vallées ne sont épargnés et, couronnant le tout, l' hélicoptère tournoie au-dessus de la fourmilière.

La veille, lorsque nous sommes montés au Hohtürli, le bruyant appareil a survolé plusieurs fois la cabane. Un accident graveNullement, on préparait seulement une émission directement diffusée le soir de la terrasse de la cabane. L' émission, considérée en elle-même, ne donne pas matière à la critique. Mais elle contribue à développer l' af de touristes dans les Alpes et elle encourage à faire un pas de plus dans cette évolution dont nous avons vécu les effets négatifs pendant notre course.

Il est vain de rechercher les coupables. D' une part, parce qu' il n' y a de coupables qu' aux yeux de l' alpiniste, d' autre part parce que les causes révèlent un caractère complexe. Faut-il rendre seulement le tourisme et sa réclame responsables du développement néfaste dans les Alpes? Sommes-nous, nous autres authentiques défenseurs et amis de la nature et du monde alpin, autorisés à jeter la première pierre du haut de notre fière grandeur? L' ouverture et l' exploration des montagnes ne nous ont-elles pas été confiées dans le passé avant sa protection? N' a pas été en quelque sorte co-responsable celui qui, par la publication d' illustra et de textes, a incité d' autres personnes à visiter les montagnes? Je ne voudrais pas que l'on se méprenne: il ne s' agit pas de formuler des regrets, mais seulement d' inviter à la réflexion. Nombreux sont aujourd'hui les alpinistes qui observent l' évo d' un œil critique. Ils ont l' impression que les grimpeurs, tels que les représente traditionnellement le CAS, sont maintenant fascinés par l' es libre intégrale. En revanche, ils ignorent ( ou ne désirent pas voir ) le grand danger que re- présente l' alpinisme de masse. Peu importe que nous fassions des courses avec notre section ou à titre privé! Nous n' échapperons pas à la dynamique de ce développement.

l' alternative: le Bifertenstock Deux semaines plus tard, nous sortons de la sombre galerie de l' usine électrique de Linth-Limmeren et sommes accueillis par l' agréable chaleur et la douce lumière des derniers jours d' août. Le lac d' accumulation, avec son eau bleu-vert et immobile, remplit toute la profondeur de la vallée de l' ancien alpage de Limmeren. Une grande tranquillité règne sur ce monde isolé de montagne. Aucun son étranger ne rompt le silence ici-haut, seul le bruit des torrents se précipitant dans la profondeur nous parvient du bout du lac.

Ce sont quatre camarades qui, avec moi, entament l' étroit sentier. Je n' ai fait volontairement aucune propagande orale pour ma course au Biferten, que j' ai prévu d' escalader en passant de l' arrière glaronnais à la vallée grisonne du Rhin antérieur. Cette course sera un succès si les camarades qui se sont décidés à m' accompagner arrivent demain soir à la maison, heureux et satisfaits. Je suis en tout cas content que notre projet se présente bien et que le soleil soit de la partie.

C' est ainsi que nous marchons sans hâte sur le chemin aérien traversant la paroi rocheuse du versant ouest. Au-dessus de nous surplombent des tours rappelant la roche dolomitique et qui nous accordent, même à cette heure de midi, une ombre encore fraîche. Des asters des Alpes et des campanules, des chrysanthèmes des Alpes et parfois un edelweiss mettent une tache de couleur blanche ou violette dans la prairie bien verte du flanc de la montagne. La saxifrage et la joubarbe luisent d' un rouge éclatant sur les aspérités, dans les fentes et fissures des rochers de granit que le sentier traversejusqu' à l' extrémité sud du lac.

Sur les rochers du bord du lac chauffés par le soleil, nous pouvons nous accorder une pause de midi prolongée. C' est beau, lorsque, au cours d' une longue course, on peut prendre le temps de rester un moment assis après le repas de midi: on peut bavarder avec ses compagnons, regarder de l' autre côté du lac et observer une horde de chamois qui traverse tout en haut une bande dolomitique de rochers éclatés.

Il n' est pas facile de se remettre en route, d' au plus que la montée devient raide et qu' elle s' effectue sans chemin, dans un pierrier. Tard dans l' après, nous parvenons à une brèche où, du versant ouest, aboutit le couloir Hintere Schibenrus. C' est là que nous pouvons enfin déposer nos sacs pesants.

Je montre à mes camarades la caverne de bivouac dans laquelle, il y a trois semaines, nous avons cherché abri, un soir où éclatait un violent orage d' été. Je ne peux m' empêcher de sourire en voyant le peu d' enthousiasme qu' inspire à mes camarades le sol grossier et pierreux de la caverne.

Allons bon! je connais un autre petit coin. Nous reprenons nos sacs et grimpons une centaine de mètres au-dessus de la brèche de l' arête. Ici, on trouve des bancs de rocher en forme de dalles. Je m' arrête près d' un petit verrou au-delà duquel la vue plonge sur la profonde cuvette du Tentiwang, mille mètres au-dessous de nos pieds. Mes camarades sont enchantés de cette place de bivouac.

Une magnifique soirée d' été sert de cadre à notre bivouac et stimule notre bonne humeur. Les réchauds ronronnent doucement et répandent une appétissante odeur de soupe et de café. Nous mangeons, admirons et photographions en toute tranquillité. Aucun de nous n' échangerait sa place contre celle d' une cabane surpeuplée. Au-dessus de la profonde vallée de Sandalp et du vallon d' Obersand, au-delà du Tödi, des voiles de brumes blanches s' élèvent et forment des rondes, puis s' éloignent - signe de beau temps - frôlant les crevasses bleues du glacier de Biferten. Une dernière fois, le soleil teinte dejaune les tours du Vorder Schiben, avant de disparaître derrière le sommet des Clariden. Nous nous glissons dans nos sacs de couchage et regardons encore un instant l' im paysage alpin envahi peu à peu par les ténèbres. On entend encore quelques bribes de paroles ou de plaisanteries des copains, un dernier bruit d' étoffe froissée ou un camarade qui cherche une meilleure position, puis le vent de la nuit se lève, résonne dans le couloir de l' Hintere Schibenrus, joue bruyamment de l' orgue entre les tours et les arêtes des Schiben, va, vient et glisse sa main froide dans la fourre de nos sacs de bivouac. Nous les fermons un peu plus haut, nous nous pelotonnons plus étroitement contre les pierres et nous nous endormons sous un ciel criblé d' étoiles.

Je ne me souviens pas d' avoir vécu un plus beau bivouac. Aussi est-il compréhensible que même le chef de course reste un petit moment endormi... A quatre heures et quart, je sursaute, effrayé, dans mon sac de couchage. Une bonne heure plus tard, nous nous mettons en route, descendons les rochers du Griessloch, puis avançons, à la pointe du jour, sur les longues dalles du Schiben pour gagner le glacier de Limmeren. Le soleil, qui se lève au-dessus des sommets et des sombres vallées des Grisons, nous atteint au moment où, dans la dernière combe du glacier, nous chaussons nos crampons et nous équipons pour une ascension glaciaire. Ses rayons rougeoyants réchauffent notre dos et répandent leur ardente lumière sur les séracs et les flancs glacés du Bifertenstock qui se dressent au-dessus de nos têtes dans un ciel sans nuage.

Nous nous élevons sur une pente de glace étincelante et en suivant une arête aérienne. La glace vive et verte devient de plus en plus dure. Même les pointes des crampons ont de la peine à mordre: je dois tailler de petites marches et j' assure la cordée avec trois vis à glace. Ces deux activités exigent la plus grande concentration pour moi qui me tiens juste sur les pointes avant des crampons et qui n' ai pas de point d' appui pour la main gauche.

L' escalade de cette pente de glace verticale, au-dessous de laquelle la sombre paroi nord-ouest plonge dans un vide sans fond, est d' une merveilleuse beauté. Malgré l' effort, je suis content de pouvoir conduire quatre compagnons sur ce sommet. Toujours, lorsqu' une activité en montagne nous absorbe entièrement, le temps cesse d' exis, échappant à notre conscience comme un souffle fugitif.

Maintenant la pente paraît un peu moins raide et bientôt nous atteignons l' arête couronnée de corniches que nous suivons jusqu' au sommet. Un rocher dégagé de neige et qui s' avance au-dessus du vide est l' endroit idéal pour faire une pause. Nous sommes particulièrement impressionnés par la vue plongeante au sud dans le sauvage val Pun-teglia et par le coup d' œil à l' ouest, sur le glacier de Biferten dont le demi-cercle monte à l' assaut du Tödi. Au premier plan, la série de dalles de l' arête est du Piz Urlaun conduit à la bosse caractéristique du sommet voisin. Plus loin, à l' ouest, notre regard erre de l' Oberalpstock jusqu' aux Alpes bernoises qui ferment l' horizon.

L' heure que nous passons au sommet de notre montagne solitaire passe trop vite. La descente sur le versant méridional par des bancs de calcaire délité se révèle plus fatigante et plus difficile que prévu. Bien que la pierre ne soit pas friable en elle-même, une quantité de débris jonchent les innombrables vires et corniches usées par l' érosion. Chaque pas exige une grande prudence, surtout de la part de la seconde cordée. Pourtant cette descente reste fascinante, même si pour moi la recherche du bon passage l' emporte sur l' intérêt géologique: nous descendons tout le profil calcaire de la nappe glaronnaise.

A la Balcun Frisai Sura, la petite brèche qui s' ouvre derrière le Piz Frisai, nous nous trouvons sur une couche de calcaire brise qui se prolonge verticalement. C' est le malm qui appartient au jurassique supérieur.

Il est maintenant midi, et nous décidons de descendre par le glacier de Frisai, à l' allure débonnaire. Pourtant nous devons bientôt chercher le chemin de la vallée au milieu de bancs de glace et de caillasse. Enfin nous atteignons la brèche inférieure du Frisai. Devant nous s' étend une vaste mer de blocs et d' éboulis grisâtres; en face se dresse la sauvage paroi nord des Brigelshörner, bardée de glaciers suspendus.

Le long versant méridional du Biferten avec ses deux gigantesques cirques, que nous apercevons maintenant au-dessus des moraines brun-jaune du glacier de Frisai, accentue l' aspect sauvage de cette haute vallée perdue et encore intacte.

Eprouvés par la chaleur et fatigués par nos sacs trop lourds, nous cherchons péniblement un chemin au milieu des éboulis de ce monde désertique et primitif. J' éprouve alors le sentiment d' être remonté dans le temps et de vivre un siècle plus tôt, en parfaite harmonie avec une nature alpestre intacte et pure.

Pendant toute notre course, nous n' avons rencontré personne, si ce n' est trois arpenteurs de glaciers. Aucun autre alpiniste n' avait choisi cette traversée comme but, alors que quarante cordées avaient opté pour la Blüemlisalp: deux courses en haute montagne, mais bien différentes l' une de l' autre!

A propos de ces deux courses de section, je me pose tout naturellement la question: pouvons-nous et devons-nous encore conduire nos camarades de club sur des itinéraires devenus des courses à la mode?

Ce serait facile de montrer que non seulement la traversée de la Blüemlisalp, mais d' autres régions de montagne connaissent les mêmes conditions. Chaque alpiniste actif sait que la situation au Cervin et autour du Mont Blanc est souvent bien plus mauvaise. Mais devons-nous contribuer à créer des bouchons de circulation aussi sur les itinéraires d' ascension, sur les étroites arêtes de sommets et sur les voies qui sillonnent les parois? Ne devrions-nous pas plutôt réagir et nager à contre-courant, en grimpant loin des foules et des itinéraires à la mode? C' est ma conviction profonde.

Recherchons donc plus souvent pour nos courses de section les régions calmes des Alpes, même si ces courses ne sont pas aussi prisées qu' un Biancograt. Il y en a encore, et le Bifertenstock n' est qu' un exemple. De m&me, nous pouvons inscrire plus souvent à notre programme les cabanes du CAS les moins fréquentées. Pour cela nous n' avons qu' à prendre connaissance de la statistique des nuitées. Et pourquoi ne pas prendre aussi une fois en main un ancien guide-manuel du club pour trouver des excursions abandonnées depuis longtemps?

Une autre manière d' agir consiste aussi à faire des courses comportant un bivouac. Cela me semble être le chemin le plus valable pour se distancer des foules et des excursions à la mode. Des courses prévues avec un bivouac et entreprises avec l' équipement moderne dont nous disposons maintenant peuvent nous reporter à Y âge d' or des Burgener et Mummery, des Lauener et Stephen, des Klucker et Norman-Neruda, pour ne mentionner que quelques pionniers célèbres. A cette époque, les alpinistes gravissaient de hauts sommets avec un équipement rudimentaire: souliers à clous, alpenstock et un lourd chargement. Le soir, au bord d' un glacier, ils allumaient un petit feu de camp et s' enroulaient dans leur manteau de loden sous le surplomb d' un rocher, n' ayant pour toute couverture qu' un ciel étoile et froid, mais l' enthousiasme maintenait la chaleur dans leur cœur.

Puissions-nous conserver un peu cet esprit qui animait les pionniers au moment de la conquête des Alpes et garder le contact avec une nature vierge, loin des foules bruyantes et hétéroclites!

Traduit par Janine Koosen-Rung et Pierre Vaney

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