Un bivouac à la Jungfrau

Bien que les prévisions du temps aient annonce la fin de l' éclaircie pour le dimanche vers midi, la Jungfrau semblait attendre notre visite. A l' arrivée à Grindelwald, le voile phosphorescent se lève, en effet, et le d' une blancheur virginale, se dégage des ro- Gody Gut, Stäfachers jaunes, si caractéristiques.

Une marche tranquille et sinueuse, à travers sapins et mélèzes, nous fait sortir du village aux maisons dispersées. Nous passons des pâturages, entrecoupés de bandes de prairies maigres dont la flore estivale, lumineuse mais rare, nous montre combien pauvres sont devenus ces endroits d' où l' agriculture tira pourtant une « montagne de beurre ».

Comme des bras de pieuvre, des sentiers partent en tous sens de la Petite Scheidegg pour quitter la verdure et atteindre les rochers et les langues de glace. Avec une assurance de propriétaires, les animaux des lieux jouissent du soleil, flairant la présence des touristes qui, quittant pour quelques instants leur fauteuil et la civilisation, passent là, fascinés par la proximité d' une nature sauvage et grandiose, et se demandent bien comment des bêtes peuvent vivre en ces endroits.

Au-delà, faute de panneaux indicateurs, les alpinistes et randonneurs doivent suivre les pistes à la trace. A de multiples reprises, il faut s' aider des mains pour franchir les passages menant à la cabane Guggi qui, sur son arête, trône comme un aigle dans son aire. Le regard porte alors sur toute l' étendue du ciel, avec ses nuages aux mille tons de gris, et sur le jeu des ombres qui anime le paysage.

Ce n' est pas un trajet bien agréable qui nous attend pour la descente sur le Guggigletscher: la pente est raide, et les dalles lisses et glissantes n' offrent que peu de prises. Autant les franchir maintenant que de le faire en début de course, aux premières lueurs de l' aube. Plus bas, la traversée d' un champ de neige fraîche s' annonce bien, au début de la chaotique cassure du Chielouwenengletscher. Bientôt, nous nous lançons dans le labyrinthe bleu et blanc des séracs, des crevasses, des ponts et des bastions de glace, et les crampons mordent fermement dans la glace. Nous gagnons rapidement de la hauteur et nous nous approchons des derniers empilements glaciaires. Cette marche royale qui nous conduit sur ce qui semblait être le dernier tronçon de l' arête, entouré d' abîmes bleus et béants, conduit en réalité au bout d' une impasse. Nous retournons donc à la tour pyramidale et à son mur de trois mètres dont la coupole donne un accès absolument inattendu au glacier. Il est déjà huit heures du soir, et le soleil couchant colore les rochers du Mönch et de la Jungfrau d' une lumière cuivrée.

Ni cabane, ni tente ne nous offriront un abri cette nuit. Tout au moins, le trou que nous creusons et entourons d' un muret de neige gelée nous donnera le sentiment d' être protégés du vent. Bientôt le réchaud ronronne sous une casserole de neige, nous fournissant avec lenteur l' eau pour la soupe. Avant d' appliquer l' adage qui veut que « comme on fait son lit on se couche », un de nos camarades tire une bouteille de sa veste, remplie d' un liquide clair comme de l' eau. Chacun a droit à une gorgée de ce cordial: la perspective de devoir passer la nuit dans une sorte de tombe en est rendue un peu plus supportable.

Au petit matin - le sommeil a été rare - la neige, devant nos visages, s' est transformée en glace. Un vent incisif monte de l' abîme, soufflant de fins cristaux de glace. Changement de temps? Non. Les étoiles brillent tout comme quelques heures plus tôt. Dans le silence, l' aube approche sur la coupole céleste. L' odeur du café, ici dans ce monde glacé et sous le ciel encore bleu de nuit, flatte délicieusement notre odorat. C' est comme si, assoiffés dans un désert brûlant, nous apercevions le premier palmier d' une oasis...

L' absence de tout mobilier n' entrave en rien notre petit déjeuner. Serrés autour du réchaud, nous nous restaurons agréablement et un peu de souplesse ne tarde pas à revenir dans nos membres engourdis. Peu après, le soleil vient illuminer ces joyaux de la couronne que forment les sommets de l' Oberland bernois, et l' horizon nord se découvre dans les teintes pastel de l' arc.

Nos muscles ne se ressentent guère de la facile montée vers la barrière rocheuse du Schneehorn. Le froid reste collé à notre corps et l' escalade ne nous réchauffe guère. Le rocher, lui aussi, est glacial. Tout à coup, un cri:

- Caillou! Et un bloc, gros comme un ballon de footbal, se précipite sur notre groupe, passe comme un obus entre nous tous, avant de se perdre dans les profondeurs de la pente. Les casques n' auraient pas été un luxe superflu! Suit une courte, mais rude paroi de neige et des hourras annoncent que nous sommes parvenus sur le plateau du Giesengletscher où nous attend le soleil dont les rayons nous caressent agréablement. Tels des princes, nous avançons sur le glacier vierge de toute trace. L' arête glaciaire du Chly Silberhorn n' est pas seulement un régal pour l' œil, mais elle devient aussi une variante de notre course déjà si riche. Royalement, quoique péniblement à cause de la neige lourde et profonde, nous portons nos pas le long de l' arête - une sorte de petit Biancograt au pied de la Jungfrau.

Retour et repos à la Silbermulde, avec son couloir de neige, de rocher et de ciel. Ici, la terre semble avoir abandonné le temps et la pesanteur pour nous faire revenir aux premiers moments du monde. Mais l' âpre réalité ne tarde pas à nous remettre à l' ordre. Nous repartons. Dans le flanc abrupt de la Silberlücke, où la rimaye a disparu sous la nouvelle neige, il nous faut y aller de nouveau avec la pelle. Puis les pointes avant des crampons entrent en action jusqu' à ce que les rochers du Silbergrätli nous obligent à modifier notre manière de progresser: aux champs de neige fait suite, en effet, une escalade aérienne qui exerce nos muscles par-dessus blocs et arêtes, zones d' ombres et cuvettes ensoleillées, barres et pierriers. Le Silberhorn et le Goldenhorn, le Schneehorn et les tours du Rottalgrat libèrent l' horizon où roulent des nuages sombres qui se rapprochent rapidement. Bientôt ils couvrent entièrement le ciel et deviennent menaçants. Nous nous souvenons alors des prévisions météorologiques qui annonçaient la fin de la haute pression. Ce n' est pourtant pas l' état du ciel qui, ici, à la limite des 4000 mètres, dicte le pas. Le fœhn parvient à déchirer la couverture nuageuse au moment où nous atteignons l' arête sommitale. C' est même le soleil et un vent du sud tempéré qui nous accueillent, tardifs visiteurs de la coupole, avant qu' elle ne soit reconquise par les nuages. Ceux-ci perdent rapidement leurs contours flous et se regroupent en une masse noirâtre et menaçante, s' agrippant à tous les sommets avant de les submerger. La vue se rétrécit: seuls apparaissent encore le Schreckhorn et le Lauteraarhorn, avec sa face sud-ouest presque libre de neige. La descente jusqu' à la rimaye est raide et rapide, la large trace que nous suivons se perd de plus en plus dans le brouillard. Une grisaille humide, montant des profondeurs ou descendant du ciel avale tout le paysage. C' est pourtant elle qui va redonner à la Jungfrau une robe blanche immaculée que le prochain soleil va faire étinceler.

Nous avançons maintenant lentement, gagnant péniblement les derniers mètres conduisant au Sphinx. La fatigue ne nous empêchera pourtant pas de nous amuser à en- Vue sur les Silberhörner ( 3543 m et 3695 m ) tourer, alors que nous sommes encore encordés, un groupe de touristes japonais attendant le dernier train vers la vallée. Ils comprennent notre plaisanterie, et leurs éclats de rire font oublier que nous allons redescendre vers la pluie.

Traduction de Gil Stauffer

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