1<sup>re fête romande du CAS en 1866

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 1 croquisPar L. S.

Dans l' année qui suivit sa fondation, la Section Genevoise admit parmi ses membres le sieur Ernest Griolet de Geer, un Français établi à Genève qui, sourd-muet de naissance, trouvait une compensation à son infirmité dans une activité impérieuse.

Le 23 juin 1866, il adressait aux membres de sa section, ainsi qu' à de nombreuses personnalités politiques des cantons romands, une invitation à la fête alpestre qu' il offrait dans sa propriété de la Bella Tola, banquet champêtre avec accompagnement de fanfare, feux d' arti, etc., dont voici le programme:

Dimanche 29 juillet, 14 h.: Départ de St-Luc pour la Bella Tola, où réception par M. Griolet. 17 h.: Collation; pose de la première pierre du phare. 19 h.: Banquet fraternel. Départ; musique de la société « Valeria ». Feux de Bengale pendant 1 heure. Repas confortable sous tentes-abris. Minuit: Grand bivouac.

Lundi: 3 h. ]/2: réveil au tambour pour le lever du soleil.

Il avait fait construire, immédiatement à l' ouest du sommet de la Bella Tola, une cabane en bois, et se proposait d' y ériger un pharedont la première pierre devait être posée à cette occasion. Il avait en outre fait frapper une médaille qui fut remise à tous les participants. Elle portait à l' avers l' esquisse de ce qui fut plus tard les armes du Club Alpin: chamois et alpenstock, avec en exergue: Ernest Griolet - Bella-Tola; et au revers: Au club alpin - 1866.

Le libraire John Jullien a narré à grand luxe de détails et non sans ironie ( Echo des Alpes, 1866 ), les heurs et malheurs de cette fête, qui ne fut pas favorisée par le temps: pluie, neige, vent glacial. Genève y avait envoyé une trentaine de clubistes; beaucoup d' autres étaient accourus de toute la Suisse romande; il y avait en tout plus de cent personnes. Laissons maintenant la parole au chroniqueur.

« Tout le village de St-Luc est décoré d' arcs de triomphe et de guirlandes. Dans la rue, on a dressé une longue file de tables et de bancs autour desquelles se presse la foule bigarrée: touristes, clubistes, invités, gens du pays. L' hôtel de la Bella Tola ( le seul du village à cette époque ) ne peut recevoir tous ceux qui veulent dîner; aussi le propriétaire a-t-il réquisitionné la maison de commune où, dans une salle basse et enfumée, peuvent trouver place une centaine de personnes. Les mortiers tonnent; la fanfare « Valeria » joue ses plus jolis airs. Menu: rôti de marmotte et pommes de terre servis sur des plats d' étain, tandis que les channes versent sans relâche le fendant dans des gobelets de bois. On remarque Mr Upton, consul des Etats-Unis, qui est monté à cheval; Paul Cérésole, conseiller d' Etat vaudois, plus tard conseiller fédéral; Daumas, conseiller d' Etat de Genève; M. de Courten, préfet de Sierre. Discours, toasts, santés, vin d' honneur offert par la bourgeoisie de St-Luc.

Vers 14 heures, départ pour la Bella Tola. Longue file de touristes, chevaux, mulets chargés de provisions, d' instruments de musique, d' effets ou de voyageurs: cela rappelle l' artillerie de montagne. Ceux qui ont usé ou abusé du fendant payent cher leur imprévoyance; on voit des infortunés s' écarter du sentier - via dolorosa -, s' asseoir sur une pierre, tirer leur mouchoir et méditer sur les inconvénients des ascensions.

Vers 16 h. 45 arrivée à la cabane Griolet, une bonne maison de bois, construite pour la commodité des voyageurs. Les premiers arrivés annoncent que la partie est manquée, le mauvais temps vient de se déclarer sur le sommet; on ne peut pas même dresser les tentes; il ne reste plus de couvertures; le repas aura lieu à St-Luc. Bien que chaudement vêtu, je commence à souffrir du froid.

Die Alpen - 1954 - Us Alpes11 Sur l' arête, vent impétueux, glacial, mêlé de neige. Bientôt nous atteignons le lieu prévu pour la collation: une terrasse légèrement abritée que M. Griolet a fait niveler et garnir de tables et de bancs. Quantité de drapeaux sur tous les rochers. Bientôt se présente à nous M. Griolet, courant de ci, de là, inquiet, agité, mais toujours empressé et souriant. Il nous témoigne de façon expressive ( il est sourd-muet ) son regret du contretemps.

Enfin je prends place à table, abrité sous la couverture d' un haut magistrat valaisan. Il y a du salé, saucisson, vin blanc et eau-de-vie de marc à volonté. Le vent nous fouette, la neige nous aveugle; la terrasse domine une pente vertigineuse, qu' importe. On monte sur les tables, on entonne le Rufst du mein Vaterland. Mais on a hâte de redescendre.

A l' entrée du village, la foule se forme en colonne, drapeaux, puis musiciens, invités, naturels du payé, pour faire une entrée triomphale. M. Griolet s' avance, en grand costume de clubiste: chapeau sombre à bords retroussés, gourde au côté, etc., et embrasse avec effusion l' un des chefs. Vraie scène d' opéra!

Recherche d' un gîte pour la nuit. Il y a trois fois plus de monde que la localité ne peut en héberger. L' hôtel et l' auberge regorgent, perdent la tête; c' est un brouhaha infernal.

A 21 heures, on prend place pour le banquet. Chandelles sur les tables, crésu au plafond. Soupe à la semoule, rôti de marmotte, tasson ( blaireau ), etc., et le vin coule à profusion. M. de Courten porte un toast au maître de la fête: ,11 est de la France; mais elle nous le donne. Nous voulons garder notre bienfaiteur.M. Rigot-Griolet, gendre de l' amphitryon, remercie au nom de son beau-père, et présente aux Anniviards une coupe d' argent ciselé. » - On entend encore une chanson de Hoiler, qui sera deux ans plus tard le compagnon de Thioly au Cervin, puis une chanson de J. Julien: Nos Alpes helvétiques. A minuit la fanfare se tait; les feux d' artifice éteints, on se retire; mais bien des clubistes avaient déjà déserté la table...

Pour témoigner leur reconnaissance, les participants rirent confectionner à Paris un luxueux album-souvenir contenant plusieurs charmants dessins de Tœpffer fils, des peintres Sordet, Georges Juillard, Arni Privât, Valotton frères, les signatures autographes et les portraits photographiés de presque toutes les personnes présentes à la fête. Cet album fut remis à Griolet dans la séance de janvier 1867 de la Section Genevoise.

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