2e ascension de l'arête S du Stockhorn | Club Alpin Suisse CAS

2e ascension de l'arête S du Stockhorn

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Tomy Girard Avec 1 croquis et 1 illustration ( 111 )

Juillet 1945Est-ce par orgueil ou par modestie que les alpinistes aiment tant à cacher le but de leurs escalades difficiles? Je crois bien qu' en définitive c' est par crainte d' échouer dans leur entreprise, qu' ils établissent ainsi leur programme en grand secret!

Crainte... et de voir se dessiner, en cas d' échec, un sourire malicieusement ironique sur les lèvres des amis, toujours ravis de vous « mettre en boîte », mais combien dévoués et serviables quand il le faut.

Or donc, comme chaque jeudi, je me retrouve sur l' agréable terrasse d' un restaurant dominant le lac, avec les « as » de l' Androsace qui, depuis peu, m' ont fait l' amitié de m' admettre dans leurs rangs. La conversation, comme il se doit, roule sur les vacances et la composition des équipes qui iront courir les cimes. Avec le plus de désinvolture possible, je questionne Pierrot1 sur le Baltschiedertal et sur l' emplacement de la Martischüpfe. Il me coule un regard entendu, et je suis bien forcé d' avouer que ce qui m' attire en ce lieu sauvage n' est autre que l' arête sud du Stockhorn ( voir croquis ). En guise de réponse, fort amusé, Pierrot me confesse qu' il a, lui aussi, l' in de répéter l' expédition faite 15 jours plus tôt par neuf varappeurs genevois et vaudois, pour la plupart membres de notre petit club. Mussard, de son côté, désire ardemment inscrire à son actif cette magnifique course. Il a déjà en poche, sans que nous ne le sachions, le récit technique que Marullaz a rédigé et mis à sa disposition! Dès lors, il n' y avait plus qu' une solution: grouper nos forces. La formule la meilleure consistera à former des cordées de deux dans le rocher. Nous en composons trois, à savoir: Mlle Boulaz et son fidèle équipier, Pierre Bonnant, Robert Mussard, à qui finit par se joindre André Bernard de Monthey, et enfin ma camarade et moi-même.

Par un temps superbe, nous débarquons à Viège, où nous ne séjournons que le temps nécessaire pour compléter nos sacs. Le Baltschiedertal n' a pas de route; la seule voie d' accès à cette heureuse vallée consiste en un médiocre 1 Pierre Bonnant.

DEUXIÈME ASCENSION DE L' ARÊTE SUD DU STOCKHORN chemin muletier. Il attaque la montagne par une rampe redressée qui, dans la chaleur de l' après, calme les plus enthousiastes.

Les indications de Francis sont exactes: viaduc de la ligne du Lötschberg, replats successifs, bisse, forêt de mélèzes, pont, contrefort à contourner, dernier replat, forte montée, un chalet. Là, il va falloir faire bien attention: franchir le pont et revenir direction vallée: environ deux cents mètres sur la rive droite du torrent jusqu' à un bloc surmonté d' un tube de métal. Ce signal, d' ailleurs visible du chalet, est scellé dans la roche. Sous les blocs de la rive droite ainsi désignés et dans leur face opposée au torrent se trouve une sorte de grotte formée par une énorme dalle rappelant en petit le « Couvercle » au pied de l' Aiguille Verte. Un mur de pierre sèche a été construit, et l' entrée est protégée par un portillon. Je ne pouvais cacher mon enchantement en pénétrant dans ce rustique refuge. Les contes qui peuplaient nos imaginations enfantines me revenaient à l' esprit. A tâtons, j' y pénètre, car il fait déjà nuit. Le seul mobilier est un coffre recouvert d' une tôle. Les amateurs de bivouacs y trouvent des couvertures, qui les attendent là depuis bien des années! Souper cuit sur un feu alimenté de bois mort ramassé en montant et activé par le souffle puissant de Roby; puis nous nous organisons pour la nuit. Vers 22 heures un petit point lumineux surgit au fond de la vallée; il se rapproche rapidement. C' est Pierrot qui nous rejoint. Nous ne pouvons nous empêcher d' admirer son cran de faire de telles randonnées alors qu' il dispose de si peu de temps! Il se restaure et boit abondamment... c' est qu' il est monté en deux heures et demie.

A 5 heures, grand branle-bas. Déjeuner, et l'on boucle ceux des sacs qui resteront ici. Il faut s' attendre à les reprendre en courant, car l' horaire prévu ne nous laisse qu' une heure de marge. Donc, pas d' hésitations ou de fausses manœuvres.

La montée débute par le sentier de la Baltschiederklause que l'on suit jusqu' à la hauteur de la première paroi de rochers. Cette dernière est franchie de biais par une large cheminée qu' il faut gravir au grand danger de recevoir des pierres, car la roche est très délitée. En mettant le pied sur le pâturage qui domine ce grand ressaut, Pierrot, qui pense toujours aux autres, construit hâtivement un cairn. Il nous facilitera d' ailleurs le retour, mais confirmera surtout aux futurs ascensionnistes qu' ils sont bien sur la bonne voie. Remonter ces pentes herbeuses vers la gauche en direction de la base de l' arête à gravir, l' attaquer par le fil, légèrement au sud-ouest et suivre des vires ascendantes. Les cent derniers mètres de cette première tour nécessitent de l' atten. Rejoindre la brèche précédant la seconde tour. Sa face est sillonnée en son milieu par une fissure, puis une cheminée bien marquée. Un piton d' assurage est indiqué pour franchir cette fissure. Le sommet de cette tour est précédé d' une arête aérienne permettant une belle varappe. Une courte escalade conduit au sommet spacieux de la troisième tour. Des rochers raides mènent à la brèche suivante. Pendant que Pierrot et Loulou s' envolent vers ce gendarme encore vierge, je cravate la paroi et atteins l' échancrure que domine la cinquième tour. Ce sera le plat de résistance. Monter directement me paraît une entreprise extraordinairement difficile en escalade libre, aussi avisant un bloc détaché à droite, au-dessus de nous, j' y lance une corde au moyen de laquelle je pendule, puis me hisse. Ce caillou est coincé, mais la traction le fixe plutôt, de sorte que l' entreprise ne semble pas téméraire. Entre temps, Pierrot et Loulou ont rejoint. Ils sortent le « papier » de Francis, son récit nous confirme que nous suivons le même chemin que nos devanciers. Dès lors, nous ne ferons que deux cordées, Mlle Boulaz conduira la seconde jusqu' en haut. Les endroits de repos seront étroits et précaires. L' escalade emprunte un éperon qui descend du sommet Rien ne manque à cette grimpée: murs, vires, fissures, dièdres, dalles et plaques nécessitant quelques pitons. La sortie sur l' arête est impressionnante, et les vingt derniers mètres la précédant vraiment superbes. Du sommet de cette tour, descendre à une petite dépression et escalader le ressaut suivant par des fissures versant ouest. Dans ce passage, Roby qui me suit directement empoigne une véritable « table de Moïse » qui bascule sur lui. Le bloc était si lourd que mon ami ne pouvait plus rétablir son équilibre. Fort heureusement la corde était passée derrière une aspérité et tint bon. Roby partit verticalement avec le feuillet qui continua seul son chemin dès que le filin se tendit. Par une chance inouïe, nous nous trouvions au sommet d' un renflement à peine marqué de la paroi, suffisant cependant pour dévier la « table » à côté de tous les suivants, qui faillirent bien être « nettoyés ». Ce fut le seul incident, mais qui nous confirma que sauf dans les passages difficiles, la roche est souvent instable et requiert beaucoup d' attention. Nous avons enlevé l' arête en quatre heures et demie, traqués par les impressionnants récits que nous en fit le « gosse»1.

Sans contredit, cette course rocheuse est certainement l' une des plus belles que l'on puisse faire en Suisse, et tout en nous restaurant au sommet, nous ne cachons plus notre enthousiasme. Le mien allait sans réserve à Loulou qui réellement varappe mieux que beaucoup d' hommes qui pourraient, en outre, prendre auprès d' elle une sérieuse leçon de modestie.

1 René Dittert, auteur de « Passion des Hautes Cimes ».

DEUXIÈME ASCENSION DE L' ARÊTE SUD DU STOCKHORN A partir de ce moment rien ne nous bousculait plus. La descente par l' arête est n' offre pas de difficultés et nous pouvions maintenant examiner attentivement ce vaste cirque dominé par le Bietschhorn, au flanc duquel nous sommes en quelque sorte accrochés.

Tous ces sommets à l' est, dominant la cabane Baltschieder, sont dans le genre de celui que nous venons d' escalader. Formidables parois rocheuses ou arêtes effilées, où les « premières » ne manquent pas. Au bivouac, le soleil était encore haut et nous eûmes le temps de refaire nos forces. Le moment vint pourtant où il fallut songer à quitter notre campement. Mais nous ne descendions pas sans nous promettre secrètement de revenir dans ce vallon sauvage, vraiment loin « des chemins battus ».

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