A la Pointe de Chesery

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

31 mai 1925. Par V. Bissat.

Le dimanche 31 mai 1925, 5 h. 3/4, 21 Argentins quittaient Bex en camion automobile pour une course à la Pointe de Chésery.

Rien de spécial à relater jusqu' à Monthey. La longue route de plaine déroule son ruban poussiéreux dans la vallée qu' une brume légère envahit; mais c' est plutôt un présage de temps beau et chaud. D' ailleurs, le directeur du baromètre est de la partie, et nos inquiétudes météorologiques se dissipent devant les. assurances qu' il nous donne sur la stabilité du beau temps.

Peu après 7 h., le camion nous dépose à Morgins. Tous sont heureux de se détendre et de redonner la vie et le mouvement à leurs membres inférieurs ankilosés. Aussi embouchons-nous directement le joli chemin, presque horizontal, qui nous conduit dans le frais vallon de la Vièze de la Tine. Seuls quelques participants, spécialement bien vus du chef de course, reçoivent, sous prétexte de visite à faire à des connaissances, l' autorisation de s' arrêter quelque peu. Mais le gros de la colonne tient à se conformer au programme.

8 h.! Une première halte s' impose, car l' estomac de certains Argentins ne saurait s' astreindre à un jeûne prolongé. Le paysage, d' ailleurs, est ravissant, malgré la proximité d' une forêt dont la lisière a été ravagée par un récent cyclone. Mais, notre chef de course, toujours ponctuel, n' a pas prévu à son horaire la contemplation des beautés naturelles; un énergique et impératif « Sac au dos » que nous réentendrons souvent au cours de la journée, ne tarde pas à retentir, et, en soldats dociles, nous suivons celui qui doit être notre guide et notre lumière.

Trois quarts d' heure de marche nous amènent ainsi au fond du vallon; la forêt a fait place au pâturage; la grimpée, insignifiante jusque-là, va commencer. Devant nous se dresse le but: la Pointe de Chésery, d' aspect tout à fait débonnaire. Cependant, les apparences sont trompeuses, en montagne plus encore qu' ailleurs, et quelques-uns des nôtres ne vont pas tarder à s' aper que cette pente, si doucement inclinée à nos yeux, est en réalité plutôt raide, d' autant plus que notre conducteur profite de la rencontre d' un petit névé pour quitter le chemin battu que nous ne retrouverons plus jusqu' au sommet. Par bonheur, les retardataires de Morgins nous rejoignent à ce moment; et leur présence et leurs efforts contribueront puissamment à entraîner quelques-uns de nos poids lourds en train d' expérimenter les lois de la pesanteur et de la chute des corps. Mais la déclivité s' accentue encore; toute trace du chemin a depuis longtemps disparu. Petit à petit, cependant, on s' élève, et, après de nombreuses haltes, le sommet de l' arête est atteint. Ce n' est pas le but encore, mais on s' en est sensiblement approché; aussi un arrêt prolongé s' impose. Le coup d' œil est d' ailleurs superbe, et la vue s' étend sur toute la Savoie, étalée à nos pieds, sur l' admirable chaîne des Dents du Midi, et même jusqu' au Weisshorn et au Cervin, encore très visibles dans la direction de l' est. Mais bientôt le refrain connu retentit: « Sac au dos! » Toujours soumis, nous suivons notre guide sans murmurer. Cependant, il faut quitter l' arête presque impraticable et entreprendre une marche de flanc sur une pente très raide. Le trajet, heureusement, n' est pas long; et, sans accroc, les divers groupes atteignent le sommet entre 11 h. 1/4 et 11 h. 3/4.

Le temps de donner un coup d' œil d' ensemble au paysage vraiment grandiose qui se déroule à nos pieds, et les sacs sont vivement débouclés. Il en sort une telle abondance et une telle variété de produits culinaires que nous renonçons à en faire une énumération qui resterait forcément incomplète.

L' endroit est admirablement choisi pour un repas en commun; ce sommet est vraiment une pointe où l' espace est mesuré; aussi faut-il se serrer pour trouver place; on se sent les coudes, et une gaîté de bon aloi ne tarde pas à dérider tous les fronts.

Nous admirons le superbe panorama qui va du Mont Blanc au Mont Rose en passant par le Léman et la ligne bleue du Jura, la chaîne des Alpes vaudoises et bernoises. Il est impossible de ne pas saisir la grandeur d' un tel tableau et de rester insensible à la beauté d' un tel spectacle; aussi, bien que personne n' en dise mot, devinons-nous, lisons-nous dans les cœurs et dans les yeux de tous un sentiment de fierté à la pensée que ces splendeurs sont notre patrimoine. Le sentiment patriotique n' est nulle part exalté plus éloquemment qu' en présence d' un spectacle pareil à celui qui nous est offert; et cela seul suffit à justifier l' existence du Club alpin ainsi que les courses qu' il organise à l' intention de ses membres et dont chacune est un culte rendu au pays. A cet égard, nous croyons pouvoir affirmer que tous les participants garderont longtemps le souvenir du dimanche de Pentecôte 1925.

Mais quittons ces pensées trop élevées et redescendons sur la terre ou, plutôt, redescendons de la Pointe de Chésery.

Par une pente très raide et ensoleillée, nous gagnons les parages du Lac Vert, encore tout entouré de nombreux névés. La traversée de l' un d' eux exige une longue demi-heure sous un soleil de plomb; il n' en faut pas davantage pour hâler les figures et tanner les épidermes. Ce névé nous amène à une arête qui domine les alpages de Champéry. Au moment où nous y parvenons, le chef de course, fidèle à l' habitude qu' il a maintenant adoptée, se hâte de donner l' ordre du départ. Mais le prestige de son autorité a bien pâli au cours de la journée, et nous n' hésitons pas à nous arrêter quelques minutes pour jouir encore de la vue et vider quelques verres qui achèveront d' enluminer les visages.

Le lieu où nous sommes est appelé les Portes du Lac Vert. De là, il nous reste à descendre sur les chalets qui dominent Champéry. La pente est de nouveau raide. Pour une journée de Pentecôte, ce fut véritablement une suite ininterrompue de pentes et de côtes; il est juste d' ajouter que nous eûmes aussi quelques côtelettes. A travers les gazons et quelques petits névés, nous arrivons bientôt auprès d' un chalet cossu.

De vraies plates-bandes fleurissent et parfument les environs. Notre chef de course, toujours pressé, les traverse à la hâte, sans même daigner leur accorder un regard; mais nous avons le plaisir de constater que beaucoup de participants qui ont déjà cueilli des anémones et des auricules sur les flancs de la Pointe de Chéserg, s' arrêtent volontiers pour admirer les primevères farineuses d' un rose si tendre, les élégantes gagées aux lignes si fines et surtout les gentianes aux yeux d' un bleu si profond. Nous constatons même que Philippe, guide patenté, est doublé d' un botaniste averti qui, sans hésitation, applique aux fleurs qu' il rencontre des noms latins aux sonorités bizarres et compliquées.

Mais, bientôt nous regagnons la zone forestière et approchons de Champéry, que l'on devine sans l' apercevoir encore. De fait, le trajet est plutôt long, et lorsque l' arrière arrive dans le haut village peu avant 18 h., nous constatons une fois de plus que, grâce à la ponctualité du président et du chef de course, l' horaire a été scrupuleusement observé.

Nous nous attarderions volontiers quelques instants, mais voici que retentit de nouveau l' inexorable: « Départ! » Nous nous soumettons, sans trop murmurer cette fois, car le camion nous attend, et le conducteur tient à descendre avant que les ombres de la nuit aient obscurci une route qui exige de sa part une attention de tous les instants.

Bex, le 4 juin 1925.

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