A l'Aiguille du Chardonnet

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Jos. Emonet.

Lundi 18 juin 1928, le cours de guides organisé par la section Monte Rosa bat son plein dans la région de Saleinaz-Orny. C' est un va et vient incessant de cordées rayonnant d' une cabane à l' autre. Malheureusement, le temps ne nous est guère favorable et les grandes ascensions prévues au programme doivent être remplacées par des expéditions plus modestes. C' est pourquoi, au lieu de nous attaquer au Chardonnet, dirigeons-nous nos pas vers la chaîne des Dorées qui nous offre à proximité de la cabane un terrain d' exercice idéal.

Mais ce projet ne nous sourit guère et nous sommes quatre bien décidés à tenter au moins une reconnaissance vers la fière aiguille du Chardonnet qui se profile si élégamment dans l' échancrure du Col du Tour et dont les 3822 m. nous attirent. L' heure est cependant bien tardive ( il est 8 heures ) et les tourbillons de neige chassés par un vent glacial nous en promettent de belles. Qu' importe! nous tenterons.

Nous avions trop présumé de nos forces et, après une bataille acharnée de quelques heures, nous dûmes battre en retraite. Ce jour-là, la montagne, aidée par les éléments, avait été supérieure à nos forces, mais cet échec nous pesait et chacun, en son for intérieur, fit le serment de revenir un jour ou l' autre.

L' été passa et nous fûmes ailleurs. A la fin d' août, je rencontrai mon cama -rade et guide Henri Duay de Champex; la conversation porta comme d' habi sur notre thème favori. Je lui narrai notre tentative du début de saison. « Mais, savez-vous, me dit-il, que l' Aiguille n' a pas encore été faite cette année. » Quelques instants après, la course était décidée et il fut convenu que mon frère Paul nous accompagnerait.

Le beau temps nous semble assuré et c' est avec avidité que nous scrutons, du seuil de la cabane, la longue arête nord-est du Chardonnet ainsi que la pente d' une impressionnante raideur qui y conduit. Vraiment, cette année de sécheresse intense n' est guère favorable à l' aspect de notre montagne. Ce n' est plus la belle face étincelante de blancheur, mais bien plutôt une muraille noirâtre où affleure le verglas. Des rimaies insolites aux ponts douteux coupent la partie terminale. « Nous verrons cela sur place », conclut laconiquement Duay, et sur cette pensée réconfortante nous allons prendre possession de nos matelas.

A 3 heures du matin nous quittons la cabane. Aux premières lueurs de l' aube nous passons le Col du Tour et après quelques zigzags pour éviter des crevasses, absentes ces années passées, nous parvenons rapidement à pied d' œuvre sur le haut plateau du glacier du Tour. Un court arrêt, nous fixons nos crampons et en avant.

La montée du couloir accédant au premier palier, sorte de plateau glaciaire reliant l' Aiguille Forbes au Chardonnet, semble devoir être facile et, de fait, le début est engageant. Une bonne neige dure dans laquelle nos crampons font merveille. Mais cela dure peu et nous trouvons bientôt notre route coupée. Quel changement depuis le mois de juin! Disparus les ponts commodes qui nous permirent de traverser les crevasses gênantes; absente la neige ferme où un simple coup de pied tassait une marche confortable. En compensation, un dédale de crevasses et de séracs que nous nous contenterions d' admirer de loin s' il ne fallait en venir à bout. Une première tentative se révèle infructueuse. Notre course s' arrêterait là? Non, car Duay a rapidement repéré le point faible et, par une marche oblique parmi les séracs chancelants, nous atteignons les rochers brisés des contreforts de l' Aiguille Forbes. Une courte varappe dans un rocher pourri nous permet de tourner la cascade de glace. Le premier obstacle est franchi et vu d' ici notre chemin paraît praticable jusqu' à l' arête.

Quelques profondes coupures nous barrent la route. Bien assurés, nous en tâtons les ponts avec circonspection. L' une de ces crevasses paraît devoir nous offrir une sérieuse résistance par suite de l' absence complète de pont. Fort heureusement, une sorte de vire neigeuse placée fort à propos nous permet d' atteindre un tampon de neige qui, coincé entre les deux lèvres de la crevasse, fait bouchon 4 mètres au-dessous. Une dizaine de marches minutieusement taillées, agrémentées d' encoches pour les mains ont raison de la paroi opposée.

Sans autre incident nous atteignons la grande pente. Une glace noirâtre, remarquablement dure, tapisse en entier ce passage et nous laisse entrevoir le travail de taille qui va incomber à notre brave guide. Echelonnés les uns au-dessous les autres, nous recevons avec résignation les éclats de glace détachés sans aucune parcimonie par le piolet du leader. A raison d' une vingtaine de coups par encoche, le labeur est épuisant et Duay, ménageant ses forces, espace les marches. Le passage de l' une à l' autre devient pénible et nécessite un rétablissement sur le piolet dont la pique s' enfonce d' une façon plutôt précaire dans la glace qui s' écaille. Les Eckenstein de mon frère s' agitent à quelques mètres au-dessus de ma tête, tandis que je m' ap le plus possible contre la pente luisante, tâchant en quelque sorte de faire corps avec elle. Directement au-dessous nous avons tout loisir d' ad l' édifice des séracs inférieurs du glacier du Tour qui se fendillent et craquent au soleil. En quelques bonds, nous les rejoindrions en cas de glissade.

Une heure et demie de labeur ininterrompu a finalement raison de cette pente et nous émergeons bientôt sur le plateau supérieur à l' altitude de 3650 m. environ. L' arête est toute proche et nous nous réjouissons déjà de l' aérienne traversée. Mais nous n' y sommes pas encore et l' accès à la crête se révèle malaisé à son point de jonction habituel. Un bombement de glace noire déborde. Passage certainement praticable, mais qui entraînerait une nouvelle taille prolongée dans une situation des plus délicates. Il faut voir ailleurs. Quelques mètres plus à gauche le terrain est meilleur. Tandis que le dernier s' ancre solidement dans une rimaie délabrée, le leader entaille la paroi et, grâce à un rétablissement hardi au piolet, prend pied sur l' arête. Nous le rejoignons bientôt.

Une restauration s' impose après l' effort fourni et nous faisons honneur au contenu des sacs. Quelques instants sont vite passés et nous continuons notre parcours. L' escalade des beaux monolithes qui font la réputation du Chardonnet nous délasse agréablement de la tension d' esprit constante qui nous a été imposée jusqu' ici. Quelques passages exigent cependant toute notre attention et le parcours d' un gendarme à l' autre nécessite une voltige délicate sur le tranchant de glace pure de la crête. Le sommet se rapproche. A midi juste nous en prenons possession et signalons notre joie par des cris discordants à l' adresse de trois points noirs qui nous font face dans la partie terminale de l' Aiguille d' Argentière. Le point culminant du Chardonnet est cette année entièrement rocheux et nous offre un lieu de repos confortable, bienvenu, après les neuf heures de pénible travail qu' il nous a coûté.

A 13 heures nous reprenons la descente. Le temps jusqu' alors clair s' obscurcit rapidement. Des brumes soudaines estompent la sombre muraille des Droites et la Verte « fume », signe infaillible d' un changement de temps. Un vent froid souffle par moments. Nous accélérons autant que possible.

A 14 heures nous quittons l' arête et rejoignons nos traces de montée. Prudemment, minutieusement assurés, nous descendons la grande pente et rallions sans encombre le palier inférieur. Nous utilisons, comme pour la montée, les rochers brisés et avec promptitude nous longeons le mur des séracs. Avec intérêt nous contemplons ces prismes gigantesques cassés et fissurés aux colorations étranges.

Une dernière descente rapide et nous atteignons les névés du Tour. Notre course est terminée.

Sur le chemin du retour nous contemplons une dernière fois cette belle face nord tout en nous remémorant les multiples péripéties de cette journée. Dans la partie terminale, sur la pente de glace dominant les séracs, le discret pointillé de nos piolets apparaissait distinctement. Soudain une cassure brusque, un sourd grondement et, à quelques mètres de nos traces, l' ava se déclanche, précipitant ses blocs jusque sur le glacier.

A 17 heures nous rallions la cabane Dupuis. Le lendemain le temps était gâté et c' est en nous félicitant de notre chance de la veille que nous descendons sous l' averse à Champex.

Remarque. Il est probable que le temps employé par notre cordée semblera excessif à certains alpinistes qui, bénéficiant d' une neige favorable ou de marches préalablement taillées, auront effectué cette course en un laps de temps notablement plus court. Mais il faut tenir compte des conditions spéciales, en 1928, de cette montagne dont la face nord laissait transparaître la glace dure d' une façon presque continue. Le parcours de l' arête nord-est, par contre, se révéla à peine moins aisé que d' ordinaire. Il nous prit une heure et quart.

Par enneigement normal les nombreuses caravanes qui quittent la cabane Julien Dupuis à 3 heures du matin y reviennent à midi, mettant donc neuf heures aller et retour pour effectuer cette ascension, tandis que nous mîmes exactement ce temps pour la montée seulement, y compris une vingtaine de minutes de repos en cours de route.

A titre de record, l'on peut citer une ascension en 1927 du même guide Henri Duay avec un touriste anglais. Partis à 3 heures de la cabane de Saleinaz, ils étaient de retour à la cabane Dupuis à 10 heures, mettant sept heures en tout. Il va sans dire que cette course fut favorisée par des conditions exceptionnellement bonnes, indépendamment des aptitudes remarquables et du degré d' entraînement des deux alpinistes.J. E.

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