A skis avec l'O. J. genevoise

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par A. E. Roussy.

Lorsque, le 25 avril 1911, la section genevoise donnait sa première leçon d' alpinisme, dont le sujet était: la valeur morale de la montagne, l' orateur, le pasteur Charles Muller, dit son espoir dans cette innovation. C' était en effet la première fois, en Suisse, que l'on essayait de donner un enseignement de l' alpinisme. Certes, ce jour-là, nous étions loin de nous douter de l' exten que prendrait cette idée, et surtout que, quelques années plus tard, le cours d' alpinisme serait doublé d' un cours de ski.

L' auteur de cet article — qui, ce soir-là, enthousiaste, était parmi les élèves — ne pensait pas non plus que la chance lui réservait de prendre en mains, une quinzaine d' années après, les destinées de ces cours; cours d' alpi que, par la suite, pour satisfaire aux directives du comité central du C.A.S., nous fûmes obligés de baptiser de cette dénomination étrange: « Organisation de la jeunesse du C.A.S. » L' histoire de cette O. J. genevoise fera probablement le sujet d' une notice, l' an prochain, lors de la célébration du vingt-cinquième anniversaire.

En automne 1927, pour la première fois, l' O. J. genevoise annonça un cours de ski. Il fut organisé à la demande d' un groupe d' élèves qui, ayant suivi les cours d' alpinisme estival, voulaient pouvoir satisfaire leur désir — oh, combien légitime et compréhensible — de goûter aux joies de l' alpinisme hivernal. Cet enseignement répondait donc à un besoin; il ne fut pas institué, comme on pourrait le croire, simplement pour sacrifier au goût du jour ou pour entraîner nos Ojiens à la pratique d' un sport à la mode.

Le cours de 1927 commença ( comme d' ailleurs nous le faisons encore maintenant ) par dix leçons de gymnastique sur skis, sur le sol d' écorce de la salle de la rue des Eaux-Vives, salle d' emblée trop exiguë. Ce fut un succès, grandissant d' année en année, succès tel que nous nous demandons aujourd'hui où nous pourrons trouver dorénavant dans des salles appropriées le nombre d' heures qu' il fondrait pour satisfaire à toutes les demandes. C' est par dizaines que nous avons dû refuser les élèves en automne 1933. Car l' utilité des cours préparatoires, sur skis, dans une salle de gymnastique, n' est plus à démontrer.

La simple gymnastique, même conçue pour l' assouplissement des muscles et le raffermissement des tendons qui travaillent le plus chez les skieurs, ne peut remplacer celle qu' on fait, les skis aux pieds. L' apprenti non seulement acquiert à ces leçons une position et surtout un équilibre qui est indispensable au débutant, mais encore, lorsqu' il en arrive à l' onzième leçon — la première de celles qui se donnent, par les mêmes moniteurs, sur la neige — il supporte, sans fatigue excessive, les six heures d' exercice qu' on exige de lui.

Et, dès cette onzième leçon, quelles joies, quel enthousiasme, quelle saine récompense pour nos Ojiens! Dans la neige brillante, étincelante, on travaille ferme, suivant un programme progressif, minutieusement élaboré par des moniteurs expérimentés.

C' est d' abord la reprise en mains, la « mise en selle » sur le carré, comme on fait en équitation. Et le pas marché succède au pas glissé, et les demi-tours sur place, et les pas tournés dans les angles, et le pas en ciseaux; tout cela alternant avec quelques mouvements de gymnastique, pour se réchauffer, pour se dégourdir. Soixante pupilles, ce jour-là, à la Givrine. Quatre moniteurs; un moniteur chef: Niquille, et des adjoints répartis sur les flancs de la longue file des élèves. Une méthode: la technique suisse « unifiée » de ski. Position normale, position demi-fléchie, position fléchie, position basse; position fendue et ramassée. Et l'on entend cet ordre qui se répète, comme le leitmotiv d' une mélopée: « De la souplesse; les genoux en avant, élastiques... talons sur les skis... » Et sans se lasser, les moniteurs répètent ces ordres, et sans se lasser, les élèves exécutent.

Au bout d' une heure, l' observateur que je suis dans ces sorties, constate avec joie que la longue colonne qui, au début, tournait irrégulièrement, par saccades suit maintenant la trace dans un rythme harmonieux.

Alors, on quitte le plat pour tâter d' une pente. Judicieusement choisie, cette pente sera le témoin — ou la cause inconsciente — de bien des premières chutes de débutants. Cause aussi de bien des joies, de bien des initiations. Les élèves attentifs qui savent que la pratique du ski exige pour le moins autant d' effort de l' esprit que d' effort des muscles, appliquent en cette première glissade, solennelle et décisive, les règles que leurs maîtres leur ont enseignées. Très vite ils se rendent compte que, si leurs muscles n' obéissent pas toujours instantanément à leur volonté, la persévérance leur permet des progrès surprenants.

Avec acharnement, on remonte la pente, en ciseaux ou en escalier, avec application on la redescend en chasse-neige, en stemm. Puis, c' est l' initiation aux arrêts divers. Discipline, énergie et volonté. Oui, volonté; avec une patience admirable, une persévérance rare, les moniteurs — nous disons: les chefs — de l' O. J. corrigent les défauts, donnent confiance aux plus craintifs, bref: insufflent à chacun la volonté de vouloir.

Quelle splendide école!

Quel fortifiant tonique pour l' esprit et pour le corps!

Comme à regret, le soleil descend derrière les cimes des sapins sombres. Un froid plus intense envahit la combe où nous sommes depuis ce matin. L' ombre bleue, aux reflets d' émeraude, flotte sur les cristaux de givre suspendus dans l' air.

C' est la fin d' une magnifique journée...

Un coup de sifflet du chef, une demi-heure de liberté avant le départ des cars spéciaux qui nous ramèneront sous le brouillard, dans la ville, où l'on reprendra sa vie en songeant pendant six jours aux exercices auxquels on se soumettra le dimanche suivant pour réussir le Stemmbogen à gauche, ou le christiania arraché, qui ne vont pas encore tout à fait bien.

Et ainsi, de leçon en leçon, les Ojiens acquièrent le bagage de connaissances pratiques qui leur permettra de partir sans appréhension vers les grandes étendues de blancheur enivrante, au grand soleil d' hiver.

C' est à cet instant précis, où les jeunes skieurs commencent à pouvoir manier leurs planches comme ils l' entendent, au moment où ils n' ont plus peur du sapinet qui émerge de la neige à cinquante mètres devant eux, au moment où ils savent s' arrêter où ils veulent, et passer là où ils ont décidé de passer, et non pas où les skis les mènent — c' est à ce moment que se placent les quelques leçons théoriques, données au cours d' alpinisme, sur la pratique du ski, la préparation d' une course, sur la conduite à observer pendant les transports, ou dans les cabanes, sur la discipline personnelle, et surtout sur les diverses sortes de neiges et les avalanches.

Ainsi armés pour la lutte loyale contre les forces de la nature, ils peuvent maintenant aller plus loin, plus haut. Laissant près des villages ou des cols leurs camarades plus faibles travailler encore sous la direction de moniteurs au dévouement inépuisable, les plus avancés — ceux auxquels on le permet — partent en excursion, sous la conduite de clubistes expérimentés; ainsi, on quitte le Col des Gets, pour monter à 1800 mètres, au-dessus du Col de Jouplane. La cabane du Carroz, au-dessus de la Givrine, recevra aussi notre visite. Grâce à des moyens de locomotion pratiques et accessibles à tous — en général ce sont des cars — les Ojiens se rendent sans fatigue aussi haut que le permet l' état des routes, et redescendent sur leurs skis aussi bas que le permet la neige. C' est de cette façon que sont organisées les excursions d' alpinisme hivernal. Les cars nous conduisent au Col des Aravis ( 1500 m .) d' où l'on peut, les jours de beau, gagner une petite sommité de 1650 m. environ sous les rochers de l' Etale, et d' où l'on redescend pour ainsi dire d' une traite de 10 kilomètres jusqu' à la Clusaz ( alt. 1000 m. ). Ou bien — et c' est le grand événement de la saison — on va en train au Col de Voza ( 1675 m .) sur les flancs du Mont Blanc, et de là on gagne le Prarion qui est presque à 2000 ( 1968 m. ).

Dans un cadre magnifique, d' où l'on a une vue admirable sur la vallée de Chamonix et la chaîne qui la domine, on fignole, on repasse tout ce que l'on sait. A cette dernière leçon de la saison seront désignés ceux que les dirigeants jugeront dignes de prendre part aux excursions de mars et d' avril, dans cette neige de printemps qui offre tant de joies à ceux qui savent en profiter; randonnées inoubliables dont la dernière conduira les plus expérimentés, les plus méritants aussi, au Col Infranchissable ( 3345 m. ).

Nous pouvons dire alors que ceux qui ont été admis à ces derniers exercices sont armés pour l' alpinisme hivernal, car c' est bien ce but que cherchent à atteindre les moniteurs de ski. Nous le disions tout à l' heure, le ski, à l' O. J., comme dans tout le G. A. S., ne saurait être considéré comme un simple sport. Il est pour nous un moyen de circuler l' hiver à la montagne, et comme un complément nécessaire à la technique de l' alpinisme d' été. Il permet aux jeunes de comprendre et d' apprécier toute la beauté et tous les bienfaits de l' Alpe. A l' O. J., pas de concours de vitesse, pas de concours de slalom, pas de concours d' endurance. Loin de nous l' idée d' accomplir des performances, le désir de battre des records. Car, remarquons-le en passant, les concours sportifs engendrent toujours un certain esprit de rivalité qui, assez vite, peut dégénérer et jeter des ombres sur l' amitié la plus lumineuse. L' O. J. se doit, sous l' égide du Club Alpin Suisse, d' engendrer la solidarité, la camaraderie de bon aloi.

Le chroniqueur de l' Echo des Alpes, rendant compte, en 1911, du premier cours d' alpinisme, disait déjà: « Leçon de choses, solidarité que le Club Alpin peut être fier d' engendrer. A l' heure où l'on veut parquer les hommes en des classes qui se détestent, il est bon de trouver encore des écoles d' humanité où toutes les distinctions sociales disparaissent, où se forment des individualités qui, dans leur diversité, s' harmonisent et se tendent, sans arrière-pensée, une main loyale d' association. A ce seul point de vue, il valait la peine d' instituer ces cours. » Ces paroles sont encore vraies aujourd'hui, ce qui prouve que nous n' avons pas dévié de la voie qui nous avait été tracée. Car, par delà la technique de l' alpinisme, par delà les méthodes de ski, aussi « unifiées » qu' elles soient, il y a la formation du caractère, il y a la valeur morale de la montagne, de cette montagne qui se dresse au-dessus de toutes les mesquineries, de toutes les vilenies des humains.

Lorsque, en hiver, par-dessus les brouillards, au grand soleil de vie, les Ojiens vont, en longues files, dans la lumière étincelante et vibrante, ils boivent à longs traits à une source inépuisable de courage, de santé, d' enthou. Là-haut, ils prennent des leçons d' énergie, ils fortifient leur âme autant que leur corps, et ils chantent.

Ils chantent les hymnes que nous aimons; ils chantent aussi des chansons à eux, des chansons créées par l' un des leurs, pour eux, chansons alertes, malicieuses, jamais inconvenantes ou grossières. Cela détonnerait dans cette joyeuse harmonie.

Ecoutez-les chanter, avec des regards qui brillent de joie et de malice, ce refrain:

« S' il avait des plum' sur 1' dos et des ail' s sur les flancs, l' éléphant, Ça ferait un bel oiseau de plus au firmament .» ou cet autre:

« Et voilà le fils du canard lui-même qui vient et qui crie: Oh! le vilain chien... » ou celui-ci:

« Se lever joyeux, c' est O. J., c' est ojien, Voir la vie en bleu, c' est O. J., c' est ojien, Dire toujours: tant mieux, c' est O. J., c' est ojien, S' amuser de tout, de rien, c' est O. J., c' est ojien. » Et si, une fois, vous veniez passer une journée avec nous, clubiste notre collègue, dès le départ, vous entendriez ces chants. Vous ririez aux bons mots qui se font et qui égaient la longueur du voyage; vous descendriez du car, les jambes engourdies, mais l' esprit léger; vous chausseriez vos « lattes » et vous suivriez cette jeunesse alerte. Entraîné par sa bonne humeur irrésistible, conquis par cette gaîté constante et franche — on ne grogne jamais, à l' O. J. sans vous en apercevoir, vous graviriez la pente et vous vous trouveriez au sommet comme par enchantement.

Les skis plantés dans la neige, les peaux de phoque flottant au vent, entouré de ces Ojiens à l' optimisme débordant, face à la splendeur de l' Alpe blanche, vous auriez tout d' un coup l' impression profonde que l' air que vous respirez dans cette atmosphère est parfumé d' espoir. Parcelle vivante, minuscule, perdue au milieu des espaces et des siècles, vous auriez la vision inoubliable de ce que pourrait être l' humanité si les hommes le voulaient; vous saisiriez dans un éblouissement indéfinissable combien l' œuvre accomplie ici est bonne, et en cet instant même — tant il est indéniable qu' un fluide passe sur les âmes réunies — en une communion émouvante, vous entendriez votre sentiment s' exprimer par ces voix claires qui, d' abord avec douceur, puis avec plus de force et de conviction, lancent par delà les cimes rayonnantes cette affirmation admirable qui s' envole dans l' indigo du ciel:

« C' est si simple d' aimer, de sourire à la vie... »

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