A skis de la Jungfrau au Grimsel

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Henri Lätt.

Au soir du dimanche 3 mai 1936, après une journée fertile en péripéties, nous nous trouvons réunis: 10 clubistes genevois, un guide-chef, un guide en second et un porteur, à la cabane Galmi, au-dessus du pittoresque village de Münster. Cette cabane, propriété du ski-club de Münster, admirablement située à 2100 m. d' altitude, domine toute la vallée de Conches. Elle coupe très judicieusement la terrible étape de Münster à la cabane du Finsteraarhorn.

Le lundi matin, à la première heure, la caravane s' ébranle lentement en direction de la Galmilücke. Il n' est pas question de faire un départ foudroyant car la montée est longue et les sacs terriblement lourds. Le temps est splendide et nous attaquons joyeusement la pente blanche qui fuit à perte de vue. Grâce à la neige durcie par le gel, les skis n' enfoncent presque pas et sans trop d' effort nous prenons rapidement de la hauteur. Notre horizon s' élargit déjà considérablement et quand nous nous arrêtons pour reprendre haleine, nous pouvons admirer les sommets qui nous entourent. Nous tournons le regard de préférence vers les majestueuses sommités des Alpes Valaisannes qui surgissent dans la brume lointaine.

Cinq heures plus tard, avec un gros soupir de soulagement, nous franchissons la Galmilücke: le point culminant de la journée. Nous déposons nos sacs avec un plaisir non dissimulé pour prendre quelques instants de repos bien mérités. Il est midi. Quelques nuages se sont formés qui nous cachent les géants de l' Oberland. Mais nous sommes pleins d' espoirs et nous espérons bien les admirer tout à notre aise dans les jours qui vont suivre. Nous quittons le col et prenons contact avec les pentes splendides qui caractérisent toute cette région de l' Oberland. Elles feraient sans aucun doute le bonheur d' un débutant. Aussi est-ce sans peine que, malgré notre paquetage complet, nous glissons sur le Galmifirn jusqu' au Fiescherfirn. Mais la descente est bientôt finie et nous remontons à nouveau pour atteindre la cabane du Finsteraarhorn sur le glacier supérieur de Fiesch. La caravane s' allonge démesurément et chacun souffle péniblement. Les plus bavards se sont tus car nous n' avons plus qu' une idée fixe: glisser un pied devant l' autre. Mais tout a une fin. La cabane se rapproche lentement; nous y arrivons tard dans l' après et nous déposons sans aucun regret les sacs qui nous arrachent les épaules.

Le mardi doit être une journée de demi-repos: notre but est la cabane Hollandia à la Lötschenlücke. Le chemin le plus court passe par la Grünhornlücke, Concordiaplatz et le Grosser Aletschfirn. Cela fait une petite demi-journée, mais un collègue nous arrive par le Jungfraujoch et presque toute la caravane décide de monter au col à sa rencontre. En additionnant les dénivellations, les distances à parcourir sur les vastes glaciers qui convergent à Concordiaplatz, cela représente une journée bien remplie. Nous partons donc par une matinée splendide, dans un cirque de glaciers et de sommets de toute beauté. Le coup d' oeil sur le Finsteraarhorn depuis la Grünhornlücke est merveilleux; chacun regarde ce sommet avec envie et espère que tout ira bien jusqu' au jeudi, jour fixé pour son ascension. Nous faisons demi-tour et un autre géant se présente: c' est l' Aletschhorn dont les pentes étincellent au soleil matinal. Nous vivons un moment d' intense émotion et de gratitude qui nous dédommage au centuple des fatigues de la montée. Les photographes s' affairent et veulent tout enregistrer. Mais après le plaisir de l' œil il y a le plaisir du ski. Nous descendons sur Concordiaplatz par une neige idéale dans un vallon qui permet les plus larges virages. Malheureusement comme toutes les descentes, celle-ci est trop tôt terminée.

Nous ne tardons pas à apercevoir le Jungfraujoch dans le lointain, et courageusement nous appuyons sur les bâtons. Nous glissons tout d' abord sans trop d' effort au milieu de la grande plaine blanche, mais peu à peu la pente s' accentue. L' altitude se fait sentir et peut-être aussi la fatigue du jour précédent. La montée se fait de plus en plus pénible et il nous semble que l' hôtel du Jungfraujoch ne grandit pas du tout. Cependant, peu après midi, nous nous retrouvons tous au Berghaus, autour d' une table bien garnie, accueillis à bras ouverts par notre ami Kuckenberg. En dégustant une bonne bière blonde, personne n' a médit des « magnins » d' avoir apporté un peu de civilisation si haut, au milieu des neiges éternelles.

Un fois tout le monde restauré et reposé, nous montons au col pour jeter un coup d' œil sur le versant bernois. De notre belvédère, le panorama est vraiment impressionnant; nous dominons toute cette région de l' Oberland si chère aux montagnards. Mais nous devons nous arracher à notre contemplation car la journée n' est pas terminée et la cabane Hollandia nous attend. Nous remettons nos lattes pour faire la belle descente qui nous ramène à la jonction du Jungfraufirn avec le Grosser Aletschfirn. Nous prenons ce dernier et nous le remontons dans toute sa longueur. La région est magnifique: à notre gauche l' Aletschhorn s' élève d' un seul jet par des séracs étincelants, à notre droite l' Ebnefluh et le Mittaghorn paraissent d' autant plus impressionnants qu' ils sortent d' une auréole de nuages.

Au coucher du soleil, nous arrivons à la cabane Hollandia, assez fatigués mais transportés d' admiration par la splendeur des monts qui nous entourent. Une surprise nous attend; tout le monde chuchote que ce soir nous aurons un banquet, et notre attente n' est pas trompée. Ne nous ayant pas suivis au Jungfraujoch, notre grand quartier-maître général Maillart nous a précédé au refuge de quelques heures. Avec l' aide de Mme Weber, l' aimable épouse d' un de nos collègues, n' ayant à disposition que des moyens de fortune, il nous a préparé un menu de choix, auquel ne manquaient ni le café et le thé, ni un excellent Neuchâtel.

Mais hélas! toute médaille a son revers, car si nous avons eu, il est vrai, un temps merveilleux pour ces deux premières journées, le soleil a cependant fait des siennes en mordant l' épiderme de quelques-uns d' entre nous et tout particulièrement de notre photographe officiel Girod.

Le lendemain, mercredi, nous faisons notre première ascension sérieuse: l' Ebnefluh. Ce sommet est vraiment le paradis du skieur. Pensez donc, vous partez de la cabane Hollandia à 3240 m. d' altitude et sans aucune peine, en deux heures vous atteignez le sommet convoité à 3964 m.: presque un quatre mille Là le panorama est magnifique, vous êtes presque à la hauteur des nobles voisins qui vous entourent. En face de vous c' est la Jungfrau dans toute sa splendeur: une pyramide imposante qui surgit d' un gouffre sans fond. Plus à droite, c' est la calotte neigeuse du Mönch. En continuant le tour de l' horizon, vous arrivez au géant de l' Oberland: le Finsteraarhorn qui dépasse fièrement tous ses voisins; puis à l' Aletschhorn qui, bien dégagé et solitaire, se dresse au-dessus de superbes cascades de séracs.

Mais la température n' est pas estivale. Il souffle un petit vent froid qui nous rappelle que nous sommes bien haut parmi les neiges éternelles. Nous ne tardons pas à prendre le chemin du retour. La descente est un peu raide au début, mais tout le monde s' en tire à merveille et se grise d' un « schuss » impressionnant aussitôt que le « lâchez-tout » est permis. Nous reprenons la direction de Concordiaplatz, mais dans cette immense cuvette blanche, le soleil paraît concentrer tous ses rayons. Aux environs de 11 heures nous sommes gratifiés d' un véritable coup de chalumeau, et c' est comme des escargots que nous avançons sur le glacier. Nous franchissons à nouveau la Grünhornlücke. Le temps s' est couvert et un petit vent froid nous oblige à remettre rapidement tous les vêtements que nous avons enlevés sous le coup de midi. Nous parvenons à la cabane du Finsteraarhorn au début de l' après. Là, chacun apprécie le bon thé chaud que nous a préparé un gardien plein d' attention. Après un repos bien mérité, c' est la grande discussion de l' ascension du lendemain: le Finsteraarhorn. Chacun pèse ses chances d' atteindre le sommet tant convoité.

Le jeudi, à l' aube, nous sommes douze sur quatorze à prendre le départ pour le Finsteraarhorn. Disons tout de suite que le rendement fut de 100 % et qu' il n' y eut pas d' abandon. La montée est pourtant passablement raide: elle se fait crampons aux pieds et skis sur le dos. C' est la meilleure façon de procéder, car nous montons presque selon la ligne de plus grande pente. Ce régime se prolonge pendant quatre heures jusqu' à la crête d' Hugisattel. Là, nous posons les skis sans regrets et prenons un repos bien mérité. Nous sommes à plus de 4000 m. d' altitude et nous dominons déjà presque tous les sommets qui nous entourent. Il reste une petite heure de gentille varappe pour atteindre le sommet A première vue l' arête terminale paraît assez sérieuse et le versant qui domine le glacier du Finsteraar est passablement vertigineux, mais, une fois sur place, tout s' arrange et c' est sans difficulté que nous atteignons le but tant désiré. Les premiers arrivés se paient le luxe de séjourner pendant une heure et quarante minutes sur le géant de l' Ober. La température est très supportable, car il n' y a presque pas de vent, mais malheureusement quelques nuages nous enveloppent déjà et ce n' est que grâce à quelques éclaircies que nous pouvons nous rendre compte du superbe panorama qui se déroule à nos pieds. Mais il ne faut pas trop demander et, sitôt de retour à l' Hugisattel, nous retrouvons le soleil qui perce à travers les nuages.

La descente est splendide et nous dédommage abondamment de l' effort fourni pour monter les skis. Les premiers virages ne sont pas tous réussis et même loin de là, car la fatigue nous empêche de travailler convenablement. Mais la descente est suffisamment longue, nous avons amplement le temps de nous réconcilier avec les lois de l' équilibre. Nous rentrons tous à la cabane pleinement satisfaits de notre belle ascension.

Le lendemain vendredi, nous trouvons une légère couche de neige fraîche devant le refuge; le temps est tout à fait bouché. Il n' est plus question de l' ascension du Wannehorn qui était au programme. D' ailleurs, personne ne s' en plaint, une grasse matinée n' est en effet pas de trop pour nous remettre de la fatigue des quatre premiers jours de la semaine. Nous nous dégour-dissons cependant par un lancer de boules de neige qui a le double avantage d' être un bon exercice de gymnastique et de débarrasser la terrasse de la cabane de la neige qui la recouvre.Vers 10 heures, nous profitons d' une éclaircie et partons pour l' Oberaarjoch. Cela raccourcit ainsi l' étape du lendemain. A peine sommes-nous arrivés à la cabane de l' Oberaarjoch que le temps se gâte à nouveau; la tourmente de neige nous oblige à terminer la journée par de nombreuses parties de yass.

Le samedi matin nous ménage un merveilleux coup de théâtre. Le soleil mange rapidement les derniers nuages et c' est un panorama d' un blanc écla- tant qui se dévoile à nos yeux éblouis. Nous poussons des cris d' admiration et quelques-uns de nos camarades ne peuvent résister au désir de se précipiter sur les contreforts de l' Oberaarrothorn pour élargir leur horizon. Il semble que la montagne a voulu se parer de toute sa splendeur avant de disparaître à nos yeux. Nos regards ne peuvent pas se détacher du Finsteraarhorn dont l' élégante pyramide s' élance fièrement vers un ciel sans nuage.

Mais cette féerie est brève; des nuages se reforment déjà et le brouillard monte à nouveau à l' assaut du col. Nous prenons congé de ces lieux enchanteurs et nous filons rapidement par le glacier de l' Oberaar. Le temps ne se gâte pas davantage et quelques heures plus tard, avant de franchir le Triibtenjoch qui nous ramène dans la vallée du Rhône, nous admirons encore une fois cette région du Grimsel. Nous jetons un dernier regard sur le Finsteraarhorn, le Schreckhorn et le Lauteraarhorn qui sont encore libres de nuages, puis nous nous laissons glisser en direction d' Oberwald.

Le retour se fit sans encombre et serait resté sans histoire sans l' ahurisse d' une bonne hôtesse d' un restaurant de Sion qui désespéra de venir à bout de nos appétits férocement aiguisés par une semaine de grand air et d' effort.

Nous voici au bout de cette randonnée superbe dans une contrée enchanteresse, semaine inoubliable dont nous devons la belle réussite à nos chefs Minder et Maillart. Est-il besoin de dire combien nous leur sommes reconnaissants de nous avoir fait connaître ainsi une des plus belles régions de notre pays.

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