A travers les glaces et les eaux du Groenland

A travers les glaces et les eaux du Groenland

« Kaalallit Nunaat » ou la Terre des hommes en inuit – quel singulier nom pour désigner la plus grand île du monde, mais aussi la moins peuplée! Un siècle après l' explorateur polaire norvégien Fritdjof Nansen, trois jeunes romands passionnés de neige et de ski se sont rendus sur ces terres lointaines et glacées, attirés par leur magnétisme invisible. Ils ont mis vingt-six jours pour relier la côte est à la côte ouest, dans une aventure intense parmi les glaces de l' inlandsis.

Nous arrivons sur la côte est du Groenland le 25 juillet 1999. Tasiilaq, son chef-lieu, est un petit hameau aux maisons colorées où quelques voitures passent et repassent en circuit fermé. Les 1500 âmes du village sont très discrètes et les touristes ne les étonnent même plus. Par contre, elles semblent intriguées par nos pulkas et notre masse d' équipement! Les dernières formalités avec la police locale réglées, un bateau de pêche nous mène à travers les icebergs et nous dépose sur une magnifique langue glaciaire qui s' effrite dans la mer. Nous voilà enfin dans le vif de l' aventure, livrés à nous-mêmes. Une certaine tension est perceptible... 600 km d' inconnu s' offrent à nous. Pour épargner nos skis télémark et les peaux de phoque, nous attaquons à pied les premières pentes de l' inlandsis. Nous serpentons entre les crevasses et enjambons de fines et longues failles qui laissent entrevoir des bleus superbes. C' est un véritable labyrinthe de glace extrêmement abrasive, même coupante par endroits. Recouvert de particules rocheuses aux tons gris et noirs, le glacier semble figé. Derrière nous, les icebergs brillent et trônent comme des paquebots sur la mer.

Les pulkas glissent étonnamment bien; trop bien parfois, lorsqu' elles partent de côté sur la glace vive. Elles pèsent pourtant quelque 80 kg chacune: la nourriture pour plus de trente jours, du carburant pour les brûleurs ainsi que tout le matériel technique nécessaire à la progression dans un monde de glace, de crevasses et de vent.

Une immense éponge imbibée à saturation Au troisième jour, lorsque nous mettons enfin les skis, la température dépasse 0 °C: la neige fond et s' écoule vers les fjords, en petits filets d' eau qui ruissellent sur la glace. L' inlandsis est comme une immense éponge imbibée à saturation. Si parfois l' eau s' engouffre dans une crevasse, ne laissant qu' un bourdonnement lointain sous nos pieds, le plus souvent elle s' accumule jusqu' à former des bédières, ces rivières sur-glaciaires qui résultent de la fonte des neiges. Dans ce « marécage des neiges », nos skis creusent des sillons dans lesquels l' eau s' en... et nous qui espérions garder les pieds au sec! Heureusement, nous atteignons bientôt un plateau moins humide. Mais là se profilent de longilignes crevasses qui zèbrent la glace comme autant de coups de griffes. Grâce au GPS, nous franchissons cette zone en ne devant enjamber que quelques failles sans danger. Au loin, les montagnes de la côte ont disparu et, autour de nous, tout est blanc à perte de vue.

Un horizon blanc jusqu' à la nausée Depuis deux jours, notre spectre de couleurs se réduit au blanc. Un épais brouillard limite notre champ de vision à quelques dizaines de mètres seulement. Impossible de différencier le sol du ciel. Pour conserver le cap, nous avançons en file indienne: le premier fait la trace, guidé par le second qui rectifie la direction en se référant à la boussole ou au GPS. Le « traceur » cherche autant que possible des points de repère à distance dans la neige, mais la visibilité est telle que s' appliquer à trouver un point fixe donne la nausée.

Malgré tout l' espace qui nous entoure, nous souffrons: jour blanc, lourdeur du temps, rayonnements puissants du soleil. Nous sommes nus face aux élé-

Au pied de l' ancienne base militaire américaine Dye 2. Que dire devant cette gigantesque construction humaine qui contraste avec l' immense étendue inhabitée du Groenland Premiers pas sur l' inlandsis. Nos pulkas crissent sur une glace recouverte de fines particules noires. Au loin, le blanc des icebergs crée un contraste

Pour l' alpiniste, le skieur et le randonneur

Per l' alpinista, lo sciatore e l' escursionista

Für den Skitourenfahrer, Bergsteiger und -wanderer

LES ALPES 5/2001

ments. Et comme tout a une fin, un soir, le ciel se déchire au-dessus de nos têtes, laissant apparaître un coin de ciel bleu. C' est une délivrance, une « soupape de décompression » pour toutes les angoisses et la tension accumulées pendant ces jours aveugles, où nos yeux ne savaient plus où regarder.

Nous progressons toujours vers l' ouest, passant insensiblement du niveau de la mer à une altitude estimée à quelque 2700 m, le point culminant de la traversée. Après quoi nous redescendrons vers la mer, avec, si tout va bien, la complicité du vent! En effet, les courants soufflent normalement du plateau sommital en direction des côtes. Et une petite idée court dans nos têtes...

Naviguer sur une mer de glace Chacun espérait « les » utiliser au plus vite. A l' aube, encore au chaud dans nos sacs de couchage, nous écoutions le vent, et les mouvements de la tente nous laissaient deviner sa direction. Enfouies dans nos pulkas, nos voiles de traction – miniparapente ou maxicerf-volant – n' attendaient que les conditions idéales pour se déployer. En effet, pour « wind-pulker » efficacement, le vent doit souf-fler de manière modérée en direction ouest, sud-ouest.

Du sommet, nous redescendons vers la côte en nous laissant glisser, entraînés par nos voiles. Les sensations sont étonnantes; nous prenons le vent légèrement de côté pour accélérer ou alors montons la voile au-dessus de nos têtes, au point mort, pour freiner et s' immobiliser. Gri-sés par la vitesse, nous perdons tout bon sens, oubliant qu' à dix mètres du sol, là où nos voiles se baladent, la vitesse du vent est deux fois plus forte qu' au sol! Un matin, le vent souffle à plus de 40 km/h. Nous précipitant sur l' aubaine, nous préparons les voiles. Une fois gonflées, elles sont incontrôlables: impossible de les diriger ou de les immobiliser à la verticale! Entraînés aux quatre vents, nous essayons tant bien que mal de détacher notre pulka et de déchausser nos skis. Mais l' un d' entre nous se fait tirer sur plusieurs centaines de mètres avant qu' une main secourable ne parvienne à saisir la voile et mette fin à son calvaire. Autre méthode, moins douloureuse: remonter jusqu' à la voile en enroulant les fils autour de son corps. Sans nos harnais, nos voiles se seraient envolées dans l' immensité du Groenland... Marchant dans l' axe du vent, nous finissons par nous retrouver, sains et saufs mais le moral au plus bas. Les voiles, torchons de fils enlacés, sont inutilisables. Mais nous refusons de baisser les bras. Nous n' avons pas joué notre dernière carte: il nous reste encore une petite voile en réserve, une seule. Nous décidons qu' elle jouera le rôle de locomotive et qu' elle nous tractera, tous les trois. Reliés par une corde de montagne, nous nous élançons, sans trop y croire. Et pourtant! Nous glissons à plus de 30 km/h, les pulkas vibrant et tapant derrière nous. Le « barreur » se fait diriger par le deuxième de cordée, à l' aide du GPS, alors que le troisième immortalise ce convoi insolite. Moment magique, où le temps semble suspendu.

Une base fantôme Depuis quelques jours, le brouillard a repris ses droits. Nous progressons à l' aveugle, mais avec une carotte de taille: une base militaire américaine désaffectée, Dye 2, dont nous avons les coordonnées exactes. Mirage, fatigue ou excitation? Peu avant de l' atteindre, nous pensions tous l' apercevoir ailleurs à l' hori

Vitesse, glisse, soubresauts... nos voiles de traction nous offrent quelques belles émotions Photos: F. Gertsch; C.A. Blanc; F. Bille LES ALPES 5/2001

zon. Baissant finalement les yeux, nous suivons les indications du GPS. Bientôt, une ombre émerge dans le brouillard: une coupole se dessine, à l' image des dômes des mosquées. De loin, l' édifice rappelle un palais, sorti des Mille et Une Nuits – qui s' avère en réalité une masse rouillée de quatre étages, soutenue par d' énormes pilotis en métal qui s' enfon inexorablement dans les glaces de l' inlandsis.

Abandonné depuis les années 1980, ce poste radar abritait alors une centaine de personnes qui devaient donner l' alarme en cas d' attaque nucléaire soviétique par le pôle Nord. Désormais, il sert parfois de camp de base pour les expéditions scientifiques, qui profitent plus de la piste d' atterrissage aménagée dans la neige que du bâtiment lui-même, totalement délabré.

L' édifice nous découvre un dédale de pièces aux peintures écaillées. Des matelas jonchent les couloirs, les meubles sont retournés, les sols recouverts de magazines et de documents divers. Grâce aux faisceaux de nos lampes frontales, nous explorons les lieux, tels des spéléologues, pour découvrir un sauna, un bar et même une salle de billard! Plongée dans le noir, la base penche et son atmosphère est humide: habitués au grand air, nous avons rapidement des maux de tête. Mais le plus étonnant reste à venir: des stocks importants de nourriture s' entassent près de la cuisine – des montagnes de viande occupent la chambre froide, tandis que cacao, sucre, riz, ketchup et sauce Worcester attendent sur des étagères. Nous ne résisterons pas à la tentation de goûter à divers aliments, nous lançant dans la confection de caramel et d' un « gâteau minute » américain!

La lutte des derniers jours Un petit vent de dos nous permet de repartir à deux sur la seule voile démêlée, alors que le troisième manœuvre la petite de réserve. Malheureusement, nous butons rapidement sur les premières difficultés. Les bédières tant redoutées forment parfois des obstacles infranchissables, même si elles sont parfois temporairement figées par le gel: nous glissons alors, tels des pierres de curling, en nous orientant à l' aide de nos bâtons. Mais l' eau reprend vite le dessus et nous sommes inévitablement détrempés. Ces rivières inhospitalières nous dévient de notre trajectoire, nous obligeant parfois à les longer sur de longues distances avant de pouvoir les traverser. Nous essayons d' anticiper l' itinéraire en observant le relief. Plus la côte est proche, plus se dessinent des « collines » et des plateaux. Il nous faut éviter les vallées et les cuvettes remplies d' une eau abondante, tout en contournant les régions accidentées aux crevasses infranchissables. Avec ou sans skis, nous slalomons entre ces obstacles, sans guère progresser. Vers le 19 août, nous devinons enfin les montagnes déneigées de la côte ouest. Quelle bouffée d' oxygène! Le moral à nouveau gonflé à bloc, les pronostics vont bon train: demain nous y serons, plus qu' un petit effort. Mais le plus dur reste à venir...

Devant nous se présentent des étendues immenses, défoncées par le travail combiné du soleil, de l' eau et des glaciers qui s' entrechoquent, créant par endroits des murs de glace infranchissables. Sortir à pied de ce no man's land ne serait pas trop difficile, mais nous traînons derrière nous nos pulkas, comme des forçats leur boulet. Victimes de chocs inévitables lors de passages de crevasses et de rivières, nos pulkas donnent des

Progression difficile à travers rivières et monticules de glace. Après plusieurs semaines passées sur cette calotte, nous mesurons toujours la beauté et les contrastes de cette région unique LES ALPES 5/2001 Pho to s: F. Ge rt sc h; C. A.

Bl an c; F. Bille

Alexandre Scheurer 1:

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