Aiguille d'Argentiere

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Emile Duperrex.

Pour tous ceux qui, dans une grande peine que leur infligeait la montagne, ont inutilement juré de poser à jamais le sac et le piolet.

Comme son compagnon n' avait pas compris, il répéta:

— Je disais qu' aujourd nous avons la déveine, mais que cette déveine-là nous l' avons cherchée.

— Très bien dit.

— Je te dis encore que ça me dégoûte et que la dose est trop forte pour que je continue à avoir des illusions sur les plaisirs de l' alpinisme!

— Oui... la dose est trop forte et vraiment je regrette en ce moment la chambre que j' ai dans un hôtel de Vallorcine, où je n' ai passé qu' une nuit jusqu' à maintenant.

— Par un temps pareil, il vaut mieux...

— Il vaut mieux faire n' importe quoi que d' aller à la montagne!

— C' est ce que je pensais. Figure-toi qu' on pourrait jouer au bridge en buvant des alcools, ou bien se vautrer sur un moelleux divan...

— Ou bien lire tranquillement dans sa chambre; j' ai justement apporté quelques livres nouveaux, pour les jours de pluie.

— Bien, mon vieux, c' est dans ton sac qu' il fallait les prendre, pour aujourd'hui...

C' est qu' il pleuvait! Sur tout le glacier d' Argentière, sur la verdure fanée des pentes toutes proches, sur toute la montagne la pluie s' aplatissait en rafales et sur le faîte de la moraine ce gros bloc de granit gris comme du ciment avait l' air bien bête de recevoir avec tant de complaisance le ruissellement de l' orage. Les nuages couraient, se chassaient et se pénétraient dans le plus fantastique emmêlement, sans qu' on puisse découvrir une lassitude dans leurs jeux et l' irréalité de cette danse grise, blanche et noire, qui changeait soudainement les formes et les lumières, composait un spectacle étrange joué par d' inquiétants personnages.

Une des voix continua, railleuse et rieuse à la fois:

— Il semble bon cet hôtel où tu es, à Vallorcine. Hein?

— Oui, la table est soignée, la société paraît sympathique.

— Enfin, quoi, il serait bien agréable d' y passer quelques jours sans avoir de courses à faire! La montagne, c' est beau, mais...

— Mais je crois qu' elle rend un petit peu fou. Seulement, c' est une saine folie.

— Je la trouve malsaine, aujourd'hui. Et encore, si c' était de la folie! Ce serait trop d' honneur. Quand on sue pendant trois heures pour avoir le plaisir subtil de s' étaler à plat ventre sous un bloc, on est... ( il a dit un très gros mot très court ).

— Oui, c' est pire. On perd son temps, ici. Il y a des artistes qui auraient quand même profité de regarder l' orage qui passe pour fixer ensuite sur la toile le mauve crispant des éclairs; il y a...

— Nous on se fourre la tête dans un trou comme les gosses qui ont peur et se cachent dans le tablier de leur maman. J' ai un bloc, là-devant, qui me râpe...

— Il y a des écrivains qui auraient noté les claquements clairs du tonnerre.

— Oh! La poésie, à présent je m' en... C' est tout du boniment. Dans dix minutes, je pars — non, dans cinq minutes.

— Je suis d' accord. Ce n' est pas la peine de se mettre à l' abri, l' eau me glisse dans le cou.

— Moi, il faut que je bouge. J' ai la colonne vertébrale ondulée comme une épingle à cheveux... ah...

Ils parlaient pour passer le temps, pour ne pas penser au temps; ils parlaient seulement pour avoir chaud, cela se sentait à leur voix sans modulations. Le troisième ne disait rien, il essayait de somnoler, pour ne pas avoir froid.

Ce bloc — la grosse boule difforme qui se laissait patiemment gifler par la pluie — s' était offert comme un refuge opportun quand une des averses de cet après-midi d' août avait commencé. Malgré leur mépris du confort, les trois alpinistes ne pouvaient raisonnablement continuer à marcher sous un tel déluge. Aussi avaient-ils profité de cet abri, le dernier sur leur chemin, car tout près, la moraine finissait en pointe comme la queue d' un gros ver.

Ils étaient donc là, trois cloportes sous la pierre.

Les blocs sertis dans la moraine maintenaient ce monstrueux pois chiche à quelques centimètres de la terre; dans ce laminoir aux parois raboteuses les corps s' étaient insérés au mieux, plaqués sur les faces plates, cotés, pinces, coincés au millimètre entre le sol et le plafond. Une demi-heure avait suffi pour trouver une position point trop souffrante, et encore, des gémissements et des râles essoufflés venaient à l' air libre trahir des douleurs et des agitations désespérées. Ces bruits étaient d' ailleurs le seul signe qui indiquât à chacun la présence de ses deux compagnons, car ils ne pouvaient se voir, la nature les ayant séparés comme trois morts dans leurs tombes.

Vers le soir, à 5 heures et demie, ils décidèrent de prendre une résolution...

Après s' être décortiqués de leurs alvéoles, ils s' aperçurent que le moule n' avait pas la forme du contenu, de quoi ils furent moulus pendant quelques minutes. Puis chacun prit son sac, son piolet, et sans plus discuter — la pluie avait cessé, les brouillards s' élevaient vers les sommets — les trois habitants de la moraine dégringolèrent sur un névé que leurs premières traces salirent de boue. Ils s' encordèrent, un peu plus tard, et se mirent en marche le long du glacier, vers le refuge Gallois, au petit pas de promenade.

Au nord, devant les nuages de plomb, une vapeur monta de la vallée, se teinta de rouge un instant par un sortilège imprévu du soleil, puis annonça la bise en filant, étirée, vers l' Italie. Ce qui arrêta la caravane, et ils se montraient du doigt la nuée rose en se regardant avec des hochements de tête pour dire que c' était bon signe.

Avec toujours le même temps, ils sont arrivés au refuge, à la nuit tombante. On découvre soudain la maison de pierre, grise sur la moraine, bloc mieux taillé que les autres. A ce moment il reste quelque trente mètres à parcourir. Plus vite, on marque les derniers pas dans la neige, on grimpe sur le dos de la longue bête grise, et la corde traîne entre chacun qui s' en moque depuis qu' on voit le refuge. Le premier a tiré la porte, maintenant, puis il a poussé la seconde porte — celle avec des vitres — ce qui a ouvert un trou noir dans le mur de la cabane.

Il y avait déjà là deux Genevois — un jeune et une jeune — venus par un col. Tous on dit bonsoir, ceux qui arrivaient et ceux qui étaient arrivés. Ceux-là ont offert du thé chaud. Il faisait bon dans cet intérieur. On pouvait s' asseoir, on causait, on s' arrangeait. Ici le piolet et le manteau tout mouillé, sur le rayon les crampons et la corde, à côté de soi, sur le banc, son sac — car la place ne manquait pas, puisqu' ils étaient cinq pour tout le refuge.

— Mauvais les glaciers, cette année.

— Oui, pas bons. Que faites-vous demain?

— On rentre, par les Grands Montets. Et vous?

— Oh... l' Aiguille d' Argentière, probablement...

Dès qu' ils eurent refermé les deux portes et allumé une seconde bougie, c' est la bonne vie qui commença. On se sent très bien. Il faut faire l' habituelle cuisine qui donne le plaisir de manger d' assez bonnes choses. On est à l' abri et il pleut de nouveau, dehors. Il y a du confort et de l' inconfort ensemble, de la sécurité et des aventures. C' est la grande vie; on cause et on rigole. Comme ils n' étaient que cinq, ils avaient de la place et du temps, et l'on jouit de cela; rien ne presse, on peut en prendre et en reprendre, et recommencer, et attendre. De mieux en mieux ils sentent que c' est la bonne vie, un peu sauvage, primitive dans ses gestes et dans ses mots. La table est sale, l' humidité du plancher est grasse, mais on est en haute montagne où la saleté n' est plus vilaine, étant saleté naturelle de la terre. Des choses qui font hésiter, en bas, qui arrêtent, n' ont plus aucun pouvoir, ici, parce qu' on est dans un autre monde. On revient au sentiment des siècles de fer, quand la vie se dépouillait de ses oripeaux d' emprunt pour redevenir toute simple, entièrement à nous, avec toutes ses beautés.

Ils sentaient en eux une grande force calme.

Puis ils sont allés une dernière fois dehors, et après ils se sont étendus sur la paille, chacun à sa guise, puisqu' ils avaient tant de place...

Mais, en montagne, dormir est un acte beaucoup moins sérieux que dans la plaine. On se réveille souvent et la nuit n' est jamais si noire en nous pour faire de hier un jour passé. Durant la course, nos gestes sont liés en une suite que le sommeil n' interrompt pas, et lorsqu' au matin ils recommencèrent à manger, il semblait bien qu' ils continuaient la route de la veille et non qu' ils commençaient une nouvelle journée.

— A 4 heures, j' ai regardé le temps. Pas une étoile, et des éclairs sur l' Aiguille Verte.

— Et à 6 heures, as-tu vu ce brouillard?

— Oh, moi, je serais parti à 6 heures, mais quand j' ai vu que vous...

— Maintenant tu dis ça, mais à 6 heures...

Maintenant c' était le grand beau temps. Pendant la dernière heure de la nuit, celle justement où l'on doit se décider à partir ou à rester, il y avait eu du changement, là-haut, sans qu' ils s' en doutent. Le plafond mouvant qui se faisait et se défaisait suivant l' humeur du vent avait disparu, laissant voir les étages supérieurs des montagnes et le ciel pâle des matins d' été.

— Allons, grouillez-vous!

Maintenant les montagnes avaient des sommets et des crêtes, alors qu' hier elles n' étaient que pentes.

Ils mangeaient vite, un peu. Par un pareil temps, chaque minute perdue à rester dedans semble un bonheur qui s' en va.

A l' heure où d' habitude on arrive au sommet, ils sortaient de la cabane, mâchant encore en arrangeant une courroie de sac. Lorsqu' on est surpris par le beau temps, il faut se hâter, pour ne rien perdre de la lumière. Les premiers pas de la montée, dans la pierraille et le névé, furent faits comme avec un élan. Puis le glacier leur opposa une plaque de glace vive. Là, ils mirent les crampons et s' encordèrent. Alors tout redevint normal, le premier, le deuxième, le troisième marchèrent chacun à leur place, toujours à la même distance l' un de l' autre, avec des pas différents qui s' arrangeaient à produire la même vitesse. Ils montaient sur le dos du glacier, dans la partie du bas qui est un peu disloquée et sans neige, coupée de rigoles obliques, faite de glace par places boueuse et mélangée de graviers anguleux, sorte de monstrueuse coulée d' une pâte de verre sale qu' un souffle froid aurait solidifiée. Entre deux parois de rochers brunâtres ils entraient dans un large corridor où descendait, du sommet de l' Aiguille, le glacier qu' ils remontaient. Cela formait une piste, avec deux amples virages et deux parties raides, celle d' en haut et celle d' en bas, à l' entrée et à la sortie du couloir qui était encore dans l' ombre. Ils se trompèrent en prenant leur route à droite, ce qui les conduisit dans un labyrinthe de dislocation, arrêtés soudain par une crevasse béante. L' un voulait sauter, les deux autres jugèrent la largeur, et refusèrent. Ils retournèrent sur leurs traces, puis coupèrent le glacier en biais, longeant le bord des trous jusqu' à ce qu' on puisse lancer une jambe sur l' autre rive. Il y eut ainsi de nombreux sauts, des cordes détendues et tendues, une marche saccadée qui faisait peu avancer. Et à chaque secousse le sac amplifie et prolonge le mouvement, puis brusquement s' arrête en tirant les épaules. Au pied de la grande pente dernière, le soleil les atteignit. Halte. L' Aiguille Verte s' inscrit dans l' em des murs, dont l' un est gris d' ombre et l' autre rouge d' ocre au soleil. Ensuite le premier de la cordée est reparti, et chacun, dès que la corde ne traîne plus sur la neige, est parti à son tour. Ils ont passé la rimaye: on tâte avec le manche du piolet, comme les aveugles font avec leur canne, puis une jambe s' avance, puis l' autre, et tout à coup on sent une brusque descente du corps. Tassement? Trappe qui s' ouvre dans le pont? On ne sait pas, on ne cherche pas à savoir, mais on abat son piolet loin devant soi, et vite on se tire...

Après quoi commença le travail de baudet. Pour différentes raisons il vaut mieux monter tout droit, aujourd'hui. Les crampons mordent bien; rien à tailler; monter seulement. Et l'on monte, tout le corps s' agitant dans une combinaison de mouvements mécaniquement cadencés. La tête hoche régulièrement, la main gauche va et vient pour les besoins de l' équilibre. Comme un attelage de chevaux en flèche, les trois montagnards semblaient tirer quelque chose de très lourd, arcboutés en face de la pente, le regard en avant, ayant eux aussi des œillères qui cachent la vue de chaque côté. On ne les voit pas ces œillères, on ne voit pas la charge si pesante à traîner, mais pourtant ils peinent, tous trois, sur la route blanche. Quelquefois ils s' arrêtent. C' est le moment où l'on se redresse, on s' arrange au mieux et il reste encore du loisir pour regarder le paysage, après quoi l' attelage repart, toujours un peu plus vite au début, comme si quelqu'un l' avait fouetté. Ce qu' ils tirent, ce qu' ils ont tant de mal à monter et ce qui leur donne le fouet, c' est en eux, c' est eux-mêmes. Toute la montagne, la voici: cette pente qui finit dans le ciel, appuyée sur rien. Pour la gravir on se charge d' un sac plein de choses encombrantes, on se chausse de sabots ferrés, on s' alourdit les jambes de bandes et de crampons, on s' enserre la poitrine d' un anneau de corde qui angoisse et l'on choisit de préférence un beau jour bien chaud — car s' il fait mauvais temps, c' est encore pire. Dans le corps, toutes les humeurs s' échauffent et chaque mouvement brasse une espèce de bouillie brûlante. Nous sommes des fous qui faisons sans utilité un métier de hâleurs, de pauvres fous qui jouons à nous fatiguer. On n' en continue pas moins à monter, malgré les jurements, les jurons, les serments, les injures à soi-même et à toute la création, et une kyrielle de résolutions contradictoires qui finissent par nous amener, sans qu' on y pense, en haut de la pente.

Ils arrivent au bord du ciel et ils voient la corniche qui pend dans le bleu.

Le premier taille la glace. Chacun regarde et redevient un homme. L' horizon tendu à quelques mètres disparaît sous leurs yeux et se trouve changé, reporté sur des crêtes lointaines qu' on distingue à peine dans la lumineuse buée de soleil. Ils touchent au vide immense où vibre la clarté. Piolets plantés, ils s' arrêtent au sommet.

Grande joie du sommet, à l' heure de midi, le troisième jour d' août...

Ils contemplent, assis au point unique vers quoi les espoirs entraînaient. Il n' y a qu' un sommet pour toute la montagne. A l' avantage de culminer s' ajoute le privilège de la rareté.

— Une, deux, quatre... dix, d' abord dix mirabelles à chacun, et cinq cuillers de jus.

Avec ces petites boules jaunes qui fondent dans la bouche en laissant un noyau, c' est un nouveau contentement qui naît. Maintenant, ce monde est trop riche de plaisirs; on ne sait plus duquel jouir. Songez qu' il fait un temps d' été classique, qu' on est sur un sommet de trois mille neuf cents mètres d' où l'on domine impérialement le Chardonnet, le Tour Noir et le Dolent; imaginez encore qu' on peut voir jusqu' au fond des vallées suisses et françaises tandis que la mer de nuages moutonne sur l' Italie. On est assis sur une dalle chaude; les Courtes, les Droites et l' Aiguille Verte dressent la plus magnifique des murailles. On est en vacances.

— Tu vois le Col des Droites, là; il y a une semaine, on a failli...

— Tiens, il reste encore cinq mirabelles.

— Merci. On a failli descendre, avec la corniche...

— Joli. Vous auriez eu le temps de soigner votre arrivée sur le glacier d' Argentière.

Les dernières gorgées de sirop sont savourées lentement, la boîte est jetée. On la suit des yeux, elle roule de travers, en cahotant, puis on regarde encore les montagnes, plusieurs fois, revenant toujours vers certaines, parce qu' on s' est arrêté à leur cime, une fois, en un jour heureux pareil à celui-ci. On se demande enfin comment on a pu vivre jusqu' à cet instant sans connaître ce beau sommet de l' Aiguille d' Argentière.

L' heure s' est écoulée, presque silencieuse de sa richesse, et aux teintes jaunissantes on reconnaît l' après. Ils attendent, indécis, pour réaliser en sa plénitude le bonheur de la terre et des hommes sous le soleil d' août, Il faut la menace d' un retard pour mettre fin au repos. Depuis lors, oublieux du monde qui les entoure, ils sont à leur travail. Le premier fraye la trace, oblique dans la pente dès qu' il sent la glace sous les pointes de ses crampons; les autres le suivent, la corde en boucle dans la main gauche, boucle entourant déjà le manche du piolet, et à la suite de ces boules de neige qui descendent sans caprice, filant droit, leurs regards glissent sur la pente. Cette descente ramène dans la spacieuse allée où se condense la chaleur qui augmente à mesure qu' on s' enfonce. Entre les rochers, sur la neige, c' est un fluide épais et collant qui vous enserre le corps comme d' un enduit et parchemine la bouche. Heureusement ils avancent vite le long de cette rampe majestueuse qui débouche dans la plaine du glacier d' Argentière. Et puis, il faut supporter cela sans rien dire, car chacun sait à l' avance que pour ce qui est d' être à l' aise sur une pente de neige chauffée par le grand rougeaud, il vaut autant se faire enfermer dans un four à pains.

Une chose réconforte: la magie de la lumière sur les montagnes. Ce matin, comme au printemps, les teintes douces et froides éloignaient toute vision dans une transparence trouble de l' air. Du Triolet à l' Aiguille Verte un frottis d' ombre recouvrait les duretés du rocher. Seules les neiges scintillaient au soleil, trop délicates, fragiles et mortelles d' être d' un bleu plus doux encore que celui du ciel alors que les longues pentes blanches qui drapent l' Aiguille Verte et s' éploient à son pied en traînes royales semblaient d' une légèreté de soie, telles des voiles de fête. Toujours au matin, même la plus austère montagne, imitant ses sœurs, s' abolit dans un poudroiement de brume ensoleillée.

Puis le soleil a tourné pour faire l' après, et c' est l' automne qui commence, dirait-on. Un écran d' or répand sur la terre la plus merveilleuse des lumières. Nous avons encore changé de monde, la montagne est toute proche, si près qu' on peut voir les minuscules taches de neige dans les parois, la trace d' une pierre sur le névé. Ce qui était presque nuage, le matin, devient maintenant une construction solide de glace et de pierre, sous la dureté d' un ciel bleu de mer. La clarté, les étincelles dans la brume se sont changées en un flamboiement éclatant.

Ils se sont retrouvés devant la cabane, encore déserte à cette heure — mais on voyait cheminer une ou deux caravanes, très loin sur le glacier.

Encore quelques minutes, dans la dernière halte du jour apaisant les secousses de la descente, avant de refaire le chemin gris d' hier, le glacier, la moraine, le sentier qui conduit au village et à la nuit, ils levèrent les yeux vers la borne du Dolent, la tour carrée de Triolet, les Courtes, les Droites et l' Ai Verte. Derrière les Grands Montets, des nuages étaient pétris d' ombres magnifiques et sur ce monde irradié de beauté passait un torrent de lumière.

Alors la douleur et l' ironie se taisent, et l'on en vient naturellement à rire, à siffler entre ses dents un petit air triomphal. S' ils avaient eu la fantaisie de se rappeler qu' à pareille heure, un jour avant, ils s' imprégnaient de pluie et de brouillard sous un bloc de la moraine à une lieue d' ici, cela leur eut paru d' une époque très ancienne, et même l' indécision du matin, leurs peines sur la haute pente n' étaient plus dans leurs souvenirs du moment. Car pour nous qui traînons notre carcasse sur les glaciers et les sommets, les heures se suivent,toutes semblables à l' horloge, mais nous changeons à chacune d' elles au gré de la montagne qui distribue les montées et les descentes, le soleil, les vents gelés, le temps gris, la misère et la joie. Nous ne vivons que le présent, mais en un seul jour c' est toute une vie qui passe, et la fuite pénible de cette vie c' est le mal qui nous enchante.

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