Aletschhorn-Cervin.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par E. R. Blanchet.

I. Aletschhorn.

Première ascension directe de la face sud-est.

Ma campagne alpine de 1929 a été placée sous les signes de l' Aletsch et du Cervin. La première de ces montagnes est devenue pour moi l' emblème de la malchance. Pour venir à bout de sa face sud-est, il ne fallut pas moins de cinq départs et d' une quinzaine de journées. Quant au Cervin, par un singulier jeu de compensations, il ne m' offrit à l' arête de Furggen que sourires et bon accueil... ou peu s' en faut.

La saison avait débuté pour moi à Finhaut. Mes muscles amollis par l' inaction de huit longs mois, mes articulations raidies, avaient besoin d' hon petites montagnes aux difficultés brèves, avant de s' essayer aux efforts intenses et prolongés. Et c' est encore à Finhaut que s' acheva mon été. J' y pratiquai un entraînement à rebours en vue du retour à la vie citadine.

Le versant sud-est de l' Aletschhorn domine le glacier de Mittelaletsch et, à 81/2 kilomètres de distance, fait vis-à-vis à l' Eggishorn.

Hors un bref ressaut vers la cote 2507, auquel correspond une zone crevassée, le glacier de Mittelaletsch s' élève en pente très douce, depuis sa jonction avec le Gross Aletschgletscher jusqu' à l' altitude de 2700 m. environ. Au delà, il se redresse, de plus en plus raide, disloqué en un labyrinthe de crevasses et de séracs dont la traversée directe, toujours longue, peut, certaines années, au tard de l' été, se trouver ardue ou même impossible.

A l' exception d' une bande de neige oblique et très inclinée, voisine du haut de l' arête sud-est, et d' un épaulement un peu plus bas et à l' est, cette face de l' Aletschhorn est entièrement rocheuse. Sur presque toutes les vues cependant, on voit la paroi mouchetée ou striée de blanc, indication précieuse de conditions météorologiques peut-être spéciales à cette montagne. Des couloirs, des nervures tourmentent l' abrupte muraille, haute de près de 700 m. Le glacier projette dans la paroi plusieurs langues neigeuses qui emplissent le bas des couloirs.

L' arête de gauche — du col de Mittelaletsch à la cime — présente un profil très incliné. Son premier élan s' épuise à un gendarme aigu, le point 3966 de l' Atlas Siegfried. Puis elle rebondit, sans défaillance, jusqu' au sommet. Cette arête fut gravie en 1898 par MM. Wilson, Wicks, Bradby et Kesteren.

Tout autre est le côté droit de la face, très informe. A la paroi de rocs succède une immense falaise de glace, presque toujours enneigée, et trouée de deux « rognons », comme l'on dit à Chamonix. Sa hauteur et son inclinaison diminuent graduellement de l' ouest à l' est. Plus loin, tout à fait praticable, elle donne accès au col d' Aletsch. C' est par là que passent les caravanes qui, de l' hôtel Jungfrau, au pied oriental de l' Eggishorn, se rendent à l' Aletschhorn. Ascension rarement effectuée, malgré sa beauté et la totale absence de difficultés. Elle est très longue; à la distance horizontale de 91/2 kilomètres viennent s' ajouter, pour commencer et pour finir, deux détours considérables. On a bivouaqué parfois, il est vrai, près du point 2691 Atlas Siegfried, sur la rive gauche du glacier au pied du Klein Dreieckhorn. Mais plusieurs ascensions, de ce fait même, ont échoué. Chacun ne s' accommode pas du froid et de l' insomnie. Pourquoi le Club alpin suisse renonça-t-il à ériger une cabane en cet endroit? Ce projet, déjà ancien, vaudrait d' être repris, et d' ailleurs l' emplacement favorable a été cherché et trouvé.

Ce n' est pas le désir de découvrir une voie plus brève ou plus facile encore qui m' incita à gravir la face sud-est. Je m' attendais, bien au contraire, à ce que ce « raccourci » comportât un supplément d' efforts, de danger et une perte de temps sérieuse.

Ce fut une lourde faute, en vérité, de ne pas m' être installé à demeure à l' hôtel Jungfrau, entre l' Eggishorn et Fiesch. Quatre fois je vins de Zermatt, où j' avais établi mon quartier général. Habitué aux faveurs du temps — jusqu' ici il m' avait traité en enfant gâté — je n' avais pas douté que certaines dépressions annoncées attendissent la réussite de mon projet pour franchir la frontière suisse. La première tentative à la face sud-est de l' Aletschhorn fut arrêtée déjà au confluent du Grand glacier d' Aletsch et de celui de Mittelaletsch. Les deux suivantes, « ab ovo », au saut du lit. La quatrième fut poussée très loin, sinon très haut. Après une lutte prolongée avec séracs et crevasses, il fallut battre en retraite à 500 m. de distance horizontale de la base des rochers.

De tant de journées gaspillées se dégageaient les faits suivants.

1° Nous savions que pour traverser le Gross Aletschgletscher du 1ac de Märjelen à son point de jonction avec le Mittelaletsch, il convient de décrire, en amont, une courbe très vaste.

2° En vue d' une marche nocturne, nous avions balisé de cairns l' infernale moraine qui obstrue le confluent des glaciers.

3° Nous avions appris que le glacier de Mittelaletsch, pendant les trois premiers kilomètres et demi, doit être remonté par son milieu.

4° Cette année, à une marche directe de la cote 2700 à la paroi, il fallait préférer une courbe à très grand rayon, vers l' est.

Mieux valait, pour l' heure, s' occuper de montagnes moins importantes... et réussir. Un problème attendait sa solution à l' Egginerhorn 1 ). Chargés de cordes et d' illusions, nous traçâmes un itinéraire bizarre qui commença, avec un ciel gris, dans le flanc ouest; se poursuivit, en marche hélicoïdale, sous un vent furieux et s' acheva par le versant sud-est, tandis que les nuages crevaient sur nous. Cette ascension, nouvelle en partie et stupide dans l' en, n' est qu' une mutilation de notre plan initial. Blottis dans un trou près du sommet, les culottes trempées bourrées de journaux, nous attendîmes longtemps — en vain — une éclaircie pour redescendre.

La fin d' août approchait, et aucun « quatre mille » ne figurait encore au tableau. Les voyages de Zermatt à l' Eggishorn avaient absorbé presque toutes les journées de beau temps. Avec la foi, s' en était allé l' entraînement. Un « rond-de-cuir » citadin m' eût rendu des points.

Soudain, tout changea. Le dimanche 25 août, le soleil se leva et se coucha dans un ciel pur. Le 26, l' aube nous trouve, Mooser et moi, au pied du couloir du Teufelsgrat. Nous escaladons l' arête vierge qui, limitant à l' est la face sud du Kienhorn, domine, à son origine, le bas du dit couloir. Puis, coup sur coup, c' est la conquête de l' Aletschhorn par sa face sud-est et la descente de l' arête de Furggen au Cervin. Tout cela en huit jours.

Nous nous éveillons, ce mardi 27, alertes et dispos. La varappe de la veille, au long de l' arête du Kienhorn, a rendu à nos muscles leur souplesse. La nature, nous-mêmes, tout semble modifié. On respire un air léger, qui émoustille comme du Champagne. Les montagnes s' estompent aujourd'hui dans le lointain, discrètes, vaporeuses.

Le train lui-même s' est renouvelé. Du moins, sa locomotive. C' est la première fois que la traction électrique va nous remorquer jusqu' à Viège. L' élégante machine ne nous rudoie pas, comme sa vieille sœur à vapeur, asthmatique et rageuse. Quelle douceur, quels bercements dans les courbes... Et de fait, nulle secousse ne viendra aujourd'hui arracher du filet quelque sac rebondi pour le précipiter sur le crâne d' un voyageur assoupi. A St-Nicolas, en la personne de Linus Pollinger, nous cueillons au passage une des fleurs de la jeunesse du village. Il nous a accompagnés lors de la dernière tentative à l' Aletschhorn, et demain, nous allons voir s' il est digne du nom qu' il porte.

Viège. Peu avant le signal du départ pour Brigue, Mooser constate l' absence de sa corde. Il l' a oubliée dans le train de Zermatt. Pollinger s' élance et revient aussitôt. Quel garçon débrouillard! Mais il n' apporte pas la corde... Le contrôleur consciencieux a déjà fermé à clef le wagon, aussi vide d' ailleurs que certain coffre-fort d' illustre mémoire. Nous laissons Pollinger à Viège, avec ordre de récupérer le filin et de rejoindre à Brigue par le train suivant.

Grande affluence de voyageurs dans la gare de Brigue. Il me paraît urgent de monter à l' hôtel Jungfrau pour y préparer nos quartiers. Aussi, faussant compagnie à Mooser, je me laisse emporter vers Fiesch par le train de la Furka.

Sur le chemin muletier, très raide, chauffé à blanc, un verbeux indigène m' a emboîté le pas. Je le devine enfermé dans un cercle vicieux: le vin le rend loquace et ses discours l' assoiffent. Sans regret, je le vois disparaître dans la buvette de l' auberge à mi-chemin. Comme je sors de la forêt, un nuage s' interpose entre le soleil et moi. L' ombre, certes, n' est pas à dédaigner sur les gazons pelés et rapides. Mais à chacun de mes voyages à l' Eggishorn j' ai vu pareil nuage. Et toujours, le lendemain, il a plu. Deux vents contraires se le disputent cette fois et lui impriment un mouvement giratoire.

Vers 5 heures arrivent Mooser, Pollinger et la corde. Le nuage a grandi et s' est assombri. Pourtant, il reste beaucoup de bleu au ciel.

Minuit. Réveil. Des nuages noirs roulent sur un fond trouble où clignotent de rares étoiles dédorées. Une fois de plus, mon étoile à moi ne s' est pas levée. Mooser est sceptique et le baromètre ne se compromet pas. Partir pour rentrer bredouille, se faire traiter de nouveau de « monsieur qui gâte le temps? » Ah! mais non! Plutôt attendre vingt-quatre heures! Tant de constance ne manquera pas d' attendrir le cœur de pierre de Jupiter Pluvius. Sinon, je tournerai le dos — et pour toujours — à cet Aletschhorn de malheur.

Comme vers 7 heures, je déjeunais — ciel pur, baromètre en hausse — j' entendis prononcer mon nom à une table voisine. « A quelle heure M. Blanchet est-il parti? Puis-je atteindre le sommet de l' Eggishorn à temps pour suivre son ascension? » On me présenta, honteux, ridicule. Deux heures plus tard, avec Mlle S., je contemplais du haut de l' Eggishorn mon insolent ennemi. Journée magnifique: celle entre toutes, dont il eût fallu profiter.

Je montai me coucher de très bonne heure. Un roman de Georges Ohnet, découvert dans la bibliothèque de l' hôtel, me procura un sommeil profond. Si profond que l' arrivée de deux écoles ne parvint pas à le troubler. Et dire que Jules Lemaître a condamné Georges Ohnet dans un jugement sans appel!

A 23 h. 30, le concierge me réveille: « le temps n' est pas beau, monsieur ». Je me précipite à la fenêtre. Des nuages partout. On dirait les pièces d' un « puzzle » gigantesque qui tendent à se rejoindre et à s' ajuster. Sur la terrasse devant l' hôtel, je trouve un Mooser que j' ignorais. Sa patience angélique, sa sérénité inaltérable ont fait place à un abattement lugubre. Mais cette nuit, je suis pareil au joueur en proie à sa passion. J' ai perdu chacune de mes mises et je suis résolu à jouer ma fortune sur un coup unique. « Caspi, cette fois nous irons, coûte que coûte. » Avant de pénétrer dans la salle à manger, consultation habituelle du baromètre. Surprise! Il a monté de deux points. On le secoue. L' aiguille avance!

A minuit et quart, lanternes éteintes, nous enfilons le chemin de Märjelen, que nous connaissons trop bien. D' ailleurs, jusqu' au lac, nous y verrons bientôt comme en plein jour: du chapelet de nuages qui coiffent chacun des sommets de la chaîne-frontière, des éclairs commencent à jaillir, presque ininterrompus.

Il serait cruel d' infliger au lecteur le récit monotone d' une marche très longue dans l' obscurité. Un instant nous apercevons le phare puissant du Jungfraujoch. Grâce à 8 kilomètres d' éloignement, il semble briller à niveau, étoile de première grandeur tombée sur la terre.

L' orage qui grondait tout à l' entour nous a épargnés et se dissipe lentement.

A 5 h. 50, nous atteignons un peu en amont de la cote 2700 — vers la lettre M du mot Mittelaletsch — le point où la pente du glacier, si peu inclinée jusqu' alors, se redresse soudain.

Lors de notre dernière tentative, nous avions mis le cap, d' ici, tout droit sur la base de la face sud-est. Marches et contremarches, sauts combinés, voltiges sur des crêtes minces et ajourées, reptations sur des ponts fragiles, taille de degrés dans des murs glauques et luisants, nous avions trouvé là, récapitulés, tous les exercices du « glaciairiste » et peiné des heures durant.

Et, qui sait si la voie n' était pas barrée plus haut par quelque crevasse gigantesque. Enveloppés de brouillards, nous n' avions eu que la marque des crampons, sur une mince couche de neige dure, pour nous indiquer le chemin du retour. D' autres années, ou à une saison moins avancée, l' aspect de ces lieux doit différer du tout au tout.

Plutôt que de nous enfoncer dans ce dédale de crevasses, nous allons essayer de le tourner par la droite. Pour cela, il convient d' obliquer tout d' abord en direction de l' Aletschjoch. Dans la rampe assez forte, orientée en plein sud, la glace vive est heureusement très rugueuse. A en croire le panorama d' Imfeld — l' original fait l' orgueil de la salle à manger de l' hôtel Jungfrau — cette partie du glacier se nomme l' Ahrengletscher; l' Atlas topo- graphique ignore toutefois cette appellation peut-être désuète. Nous nous élevons vite et en moins d' une heure, par un temps splendide, nous parvenons à l' altitude de 3100 m. où la glace disparaît sous un revêtement de neige dure. Nous nous attachons. Le flair de Mooser nous a bien servis: rien ne nous empêche désormais de piquer droit sur la base de l' Aletschhorn.

Pas le moindre obstacle, en effet, dans cette marche à l' ouest, qui ne prendra fin qu' à son point d' intersection avec une droite abaissée du sommet. Nous longeons la base de la grande falaise de glace, haute de plusieurs centaines de mètres et crevée de deux « rognons » dont il a été parlé au début de cet article. C' est sur la pente escarpée entre le plus occidental des « rognons » et la paroi rocheuse de l' Aletschhorn qu' eut lieu la catastrophe de 1912, comme une caravane en détresse cherchait à s' y frayer sa voie. Sous le titre de « Letzte Fahrt », le Dr Jenny a ajouté aux « Hochgebirgswanderungen » d' Andreas Fischer, le récit du bivouac sous l' ouragan, dans un trou creusé dans la neige — et de l' accident. La descente désespérée des survivants y est contée de façon saisissante. Seul peut-être est plus poignant le récit par Mrs. Néruda de la mort de son mari, tombé sous ses yeux à la Fünffingerspitze ( premier chapitre de « Bergfahrten von Norman Néruda » ).

Une avalanche s' est arrêtée au bas de cette même pente. Nous demeurons surpris devant la forme géométriquement parfaite qu' affecte l' énorme masse de neige comprimée. Une coque de navire ancrée sur le glacier, la poupe tournée vers nous, d' une ressemblance absolue.Voilà ce que nous voyons, ce que nous n' avons jamais vu, ce que nous ne reverrons jamais.

Nous nous éloignons de l' épave fantastique et bientôt la grande face rocheuse de l' Aletschhorn retient toute notre attention. Pendant une demi-heure, sous la menace de séracs, nous avançons à travers un amoncellement de glaçons brisés dans leur chute et ressoudés par le gel. Voici huit heures que nous marchons sans arrêt. Dans un noble accès d' altruisme, nous décidons qu' eu égard aux dix-huit ans de Pollinger, un repas ne saurait être différé plus longtemps. Quand apparaissent le fromage et les œufs, moi aussi, du coup, je n' ai plus que dix-huit ans... si l' âge se mesure à l' appétit. Nous fîmes aux provisions un trou énorme.

Une grande nervure au relief très prononcé partage la face sud-est en deux parties inégales. Située fort à droite de l' aplomb du sommet, cette nervure aboutit à un épaulement enneigé de l' arête est. Des séracs plus à l' est surplombent la paroi. Cette frange redoutable a laissé passer en 1928 James W. Alexander et Oscar Supersaxo: partis d' un bivouac au pied du Klein Dreieckhorn, ils ont atteint, par les rochers à droite de la nervure, l' arête est et l' ont suivie jusqu' au sommet. La nervure projette à sa base un cap rocheux en saillie sur le glacier de Mittelaletsch.

A gauche de la grande nervure s' étend la partie de la face que domine la cime et par où nous comptons nous élever. D' autres nervures, des couloirs, des vires y forment un ensemble compliqué et, dans la région supérieure, tordu par un plissement oblique et ascendant de gauche à droite. Tout à l' opposé, et limitant la face à l' ouest, une nervure d' une raideur effroyable monte du glacier au gendarme 3966. Elle attend encore son vainqueur.

A 8 h. 35, nous repartons. Déjà, dans l' air immobile, la chaleur est intense. La neige porte moins bien. A 9 heures, rimaie colossale. A cause de l' inclinaison de la pente, sa lèvre inférieure, surélevée en bourrelet, nous Ta cachée. Recherche infructueuse d' un pont. Vers la gauche — à 50 mètres — nous découvrons bien mieux que l' une de ces architectures fragiles jetées par-dessus l' abîme avec une hardiesse négligente. Une vire oblique nous permet de descendre dans la crevasse obturée hermétiquement en ce point par une avalanche qui la comble jusqu' à cinq ou six mètres du niveau de ses lèvres. Une fissure dans le mur de glace opposé se laisse escalader tout comme une cheminée de roc. Ressortis de l' ombre, après vingt minutes, nous constatons sur la pente redressée que la neige s' est encore amollie. Des cailloux invisibles sifflent à nos oreilles. Une demi-heure s' écoule pourtant avant que nous touchions aux rochers. Ils sont si abrupts que dans l' idée de gagner du temps, nous poursuivons par la langue de neige qui s' élève le plus haut dans l' un des couloirs. L' inclinaison rend la marche très pénible dans cette couche sans consistance qui cède à chaque pas. Le danger des chutes de pierres nous oblige à une surveillance constante du couloir au-dessus de nous. Aussi personne ne proteste-t-il quand une rimaie infranchissable nous rabat vers les rochers. A peine y parvenons-nous qu' une grêle de cailloux se précipite. Lentement, elle s' assagit et finit par couler comme un ruisseau au débit régulier.

Dans l' équipement de l' alpiniste manquent encore casque et bouclier que les assaillants des forteresses opposaient jadis aux moellons, à l' huile bouillante, au plomb fondu déversés du haut des créneaux. L' huile et le plomb du moins nous sont épargnés. D' ailleurs, ils auraient le temps de refroidir en route. Mais, je le crains, l' Aletschhorn possède des réserves inépuisables de projectiles. Collés à la paroi, nous nous garons. Quelques ricochets éveillent en nous une atavique agilité et nous voici aussitôt ramonant d' étroites fissures où seuls les mains et les pieds peuvent pénétrer. Si un naturaliste nous avait aperçus, il aurait sûrement conclu à la découverte de trois exemplaires du fameux « missing link » cherché jusqu' alors à Java, tant est rapide notre fuite.

La couleur claire, presque blanche, les grains du rocher rappellent, en plus raide, certaines varappes sur les flancs du couloir Whymper à l' Aiguille Verte. L' écoulement du ruisseau de pierres dure plus de vingt minutes. La plupart bondissent au delà de la rimaie et trouent comme une écumoire la neige épaisse et molle. Bien avant la fin de ce gaspillage de munitions, nous passons un petit « replat » ( 9 h. 55 ) à niveau du sommet de la langue de neige. Puis, obliquant sur la gauche, nous coupons deux petits couloirs exposés aux chutes de pierres.

Au granit de Chamonix succède une large strate de roche foncée, très délitée, où il s' agit de ne rien casser, de ne rien déranger. D' un toucher subtil et précautionneux, on täte dix prises fragiles avant de découvrir quelque point d' appui incertain et distant. Puis, se faisant légers, on monte sans à-coups, un peu comme des chenilles. Je crois que nous eussions réussi dans l' épreuve imposée aux tire-laine de la Cour des Miracles: chacun de nous aurait su vider les poches du fameux vêtement garni de grelots sans en faire sonner un seul. A 10 h. 35, nous prenons pied sur une nervure qui, tirant un peu sur la droite, semble prendre la direction du sommet. Quant à voir celui-ci, impossible. Un examen préalable de la face sud-est, depuis le Mittéldreieckhorn, nous aurait rendu service, malgré la position oblique.

Très solides, les rochers de notre nervure sont aussi rugueux que ceux des gendarmes de l' arête Sudlenz-Nadelhorn, où, à peu de frais — toute question de tarif mise à part — chacun se donne l' illusion d' être un varappeur brillant. Pendant une demi-heure, nous avançons rapidement. Parfois, entre nos jambes, nous apercevons le bas de la paroi, plus distant, ou l' extrême haut du glacier qu' a sali, çà et là, la pierraille tombée de l' Aletschhorn. Déjà, comme le chasseur, nous nous apprêtons à vendre la peau de l' ours avant de l' avoir tué, quand, au delà d' une petite épaule, la nervure se cabre soudain. C' est presque la verticale et pendant une vingtaine de mètres, nous nous hissons avec lenteur l' un après l' autre. Puis c' est un mur tout droit, sans prises ni fissures. En ces cas-là, il y a toujours quelque vire pour tourner l' obstacle. Il suffit de bien chercher. Celle que nous découvrons, lisse et étroite, inclinée vers le vide, court vers la gauche. Un angle de roc la barre après quelques mètres. Derrière cet angle se trouve la solution du problème — ou la défaite.

La solution se présente sous la forme d' un couloir parallèle à la nervure où demeurent des plaques de neige minées par un ruisseau. Selon toute apparence, cette neige repose sur un fond dallé, lisse comme un toit. Entre la vire et le couloir, une muraille à pic. Cette muraille, on ne peut la franchir qu' au moyen d' une descente oblique, où tout dépendra de la qualité de prises rares et distantes. Cette traversée constitue la « clé » de notre itinéraire. La manœuvre s' exécute avec calme et précision, chacun s' y prenant de la même façon, usant des mêmes points d' appui. Enfin, voici la caravane réunie sur le bord du couloir, peu engageant ma foi. « So, jetzt », fait Mooser sur un ton de vif contentement, comme si nous venions de déboucher sur une grande route et de laisser tout souci derrière nous. Je me suis laissé dire que la cheville du montagnard a plus de jeu que celle de l' habitant de la plaine: il peut ouvrir et fermer bien davantage ( même sans être un grimpeur ) l' angle compris entre les orteils et la jambe. Et je remarque, en effet, que Mooser, sur ces dalles polies, tient presque toujours son pied dans le sens de la pente, alors que moi-même, à chaque instant, je dois le placer en travers. Plus haut, l' inclinaison diminue de quelques degrés. Cela suffit à transformer la grimpée délicate en promenade aisée. Le couloir maintenant bifurque en deux canaux parallèles. Nous optons pour celui de droite dont nous suivons le bord gauche 1 ). A 12 h. 15, un coup d' œil en arrière nous montre à notre niveau le gendarme 3966. Cette constatation compense l' apparition inquiétante de gros nuages à l' est et au sud.

12 h. 40. Nous reprenons, à notre droite, la fidèle nervure qui nous soustrait à tout risque de chutes de pierres. 15 minutes de saine varappe nous amènent à un palier propre à une halte. Dix minutes de repos: le second arrêt depuis l' hôtel Jungfrau, 1e dernier avant le sommet.

L' arête est ne nous domine plus guère. Après une nouvelle grimpée d' un quart d' heure, au lieu d' aller la gagner à son point de jonction avec la nervure, nous obliquons à gauche, et bientôt, à travers des rochers commodes, nous l' atteignons à angle aigu. L' arête faîtière sud-est s' est fort rapprochée, elle aussi, et son point d' intersection avec l' arête est — le sommet — ne doit plus être éloigné. Nous le situons un peu au delà de quelques roches qui, à cent mètres, se dressent sur la crête. Pour nous, l' Aletschhorn est vaincu, la lutte déjà achevée. Aussi poursuivons-nous dans une sereine indifférence, en paresseux.

Sans changer de couleur, la neige de l' arête s' est muée en glace. Glace terne et opaque, toute différente de la glace bleue, polie et brillante. Il n' en faut pas moins tailler chaque pas. Mooser s' oppose à ce que nous chaussions nos Eckenstein: « Cela ne va pas durer, et le temps perdu à fixer les crampons suffira pour atteindre de nouveau la neige. » Mais au delà des rochers, l' arête s' allonge et la neige ne se retrouve qu' à quelques mètres du sommet. Nous avons passé près d' une demi-heure à jouer du piolet pour couvrir une distance que nous eussions franchie en cinq minutes avec les Eckenstein.

Enfin, à 2 h. 15, nous cessons de monter.

C' est la seconde fois que j' atteins le point culminant de l' Aletschhorn et les deux fois par une voie nouvelle. En 1925 — le 9 août — nous étions partis du pavillon Cathrein, à Concordia, pour gravir la face nord, Mooser, le jeune Rubi et moi. Dans cette belle coulée de glace, enneigée à souhait, des séracs retenaient les masses prêtes à glisser, un peu comme les murs érigés par nos services forestiers sur les hautes pentes dégarnies. L' intérêt de la journée se concentra sur une énorme crevasse qui doit souvent être infranchissable. Un amas de neige, cône énorme, s' y dressait, vraie montagne dans le gouffre béant. Aussi quelques instants suffirent-ils à résoudre le problème. Sur la lèvre supérieure de cette rimaie, une longue vire plane et large s' élevait en oblique, moins raide que la rampe extérieure de l' Opéra à Paris, par où montaient, jusqu' au niveau de la loge impériale, les chevaux de Napoléon III. Le retour s' était effectué par la Haslerrippe. Aujourd'hui, la descente sur Belalp va nous faire connaître une quatrième route de l' Aletsch, très pratiquée celle-ci, et bien facile. Allongés sur la cime, nous contemplons sans souci les cumulus aux reflets métalliques, alignés et gonflés comme les ballons d' une course Gordon Benett et prêts à l' envol. A la satisfaction du succès se mêle un sentiment de délivrance. Plus de réveils avant minuit, plus d' hésitations devant un baromètre impénétrable... Plus de retours à Zermatt, bredouilles, plus de défilés devant les portiers rangés en haie, devant les guides toujours si informés des échecs.

Mais déjà notre pensée flotte loin de l' Aletschhorn, qui appartient au passé. Elle s' accroche, tout au delà du Rhône, aux surplombs de certaine arête célèbre, où Guido Rey a espéré, lutté, souffert et presque vaincu.

Dans le ciel trop bleu, les ballons se sont élevés. Le « lâchez tout » a dû retentir là-bas à l' ouest et si nous voulons échapper à l' orage, de toute évidence, il faut se hâter. A 2 h. 45, nous partons.

Qu' il me soit permis, avec un saut en profondeur, d' entraîner le lecteur jusqu' au glacier d' Oberaletsch; puis, avec un autre saut, en longueur celui-ci, jusqu' à l' hôtel de Belalp. Nous en poussons la porte à 8 h. 15, au fracas du tonnerre, battus par la pluie, aveuglés par les éclairs.

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