Alpes périlleuses du Moyen Age

Max Liniger, La Chaux VD

Est-ce un retour au Moyen Age? Il ne se passe plus de mois sans que la nouvelle d' un séquestre de personnalité politique ou de membre d' une famille en vue ne soit signalé. On se rappelle l' aven récente du baron Empain, en France, la disparition de Hans-Martin Schleyer, en Allemagne fédérale, et d' Aldo Moro suivie du juge d' Urso, et dernièrement, la séquestration du général américain Dozier, en Italie. Que ces actes aient des motifs crapuleux ou politiques, ils rappellent des événements qui n' étaient pas rares dans nos régions aux siècles écoulés.

En i 790, Raymond de Carbonnières faisait remarquer qu' en Valais on trouve la grande route fréquentée par les voyageurs et les marchands [avec] des auberges où vous serez rançonné, des forêts infestées de brigands... ' .La situation n' était guère différente plus au sud, aux abords de la Méditerranée Ainsi, dans l' Esterel, durant des siècles, les vagabonds, routiers et « matassins », tout comme les Sarrasins, les Turcs et la peste ravageaient non seulement l' Esterel, mais tout le pays. A ce point que, en 1388, une des clauses de la paix solennelle signée entre le Freinet et Marie de Blois, régente du Comté de Provence, portait que le prince s' engageait « à chasser les brigands ». Ils ne le furent pas complètement. L' Esterel devint leur refuge... « Passer par l' Esterel » était devenu un proverbe ' .On pourrait en dire autant du Mt Cenis ou du Grand-Saint-Bernard

Les cols alpins ont été les points privilégiés d' at de voyageurs, de rançonnements célèbres, qui portaient notamment sur les romieux, ces pèlerins qui allaient ou revenaient du Tombeau des Apôtres, à Rome. Les attaques dans les Alpes ,'Raymond de Carbonnières. L., Lettre sur le Valais, aux auteurs du Journal, Journal de Paris, 304, 311, Paris, octobre et novembre 1780, pp. 1237-1239, 1265-1266.

- Foncin, P., Les Maures et l' Esterel, Paris 1910, p. 109.

notamment de prêtres célèbres, remontent fort loin dans le temps. C' est ainsi que nous savons par Sulpicius Severus que saint Martin de Tours, célèbre au IVe siècle, tomba aux mains de voleurs dans la traversée des Alpes, au nord de Milan. On ignore cependant la zone précise. Plus près de nous, en 911, l' archevêque de Narbonne se vit contraint d' éviter le Mt Cenis et de rebrousser chemin: l' Abbaye de Novalèse, dans le val de Suse, venait de tomber ( en 906 ) dans les mains de brigands. En 921, de nombreux romieux furent lapidés au Mt Cenis. En 931, selon le chroniqueur Flodoard, les « Sarrasins » tuèrent l' archevêque Robert de Tours, au pied des Alpes. En 941, Odon, premier abbé de Cluny, passa la chaîne ( au Grand-St-Bernard ) sans encombre pour se rendre en Italie. En 970, saint Maïeul, lui aussi abbé de Cluny, pour se diriger vers Rome avait emprunté le Septimer, venant de Coire, sans plus de problèmes. Le passage du Grand-St-Bernard devait être assez pénible, puisque, en 971, saint Ulrich, évêque d' Augsbourg et cousin de la reine Berthe de Romandie, le franchit sous forte escorte dans une caravane de près de 500 personnes. Attaques de prêtres et rançonnements étaient parfois le fait d' hommes d' Église eux-mêmes: en 882, Adalbert, évêque de Maurienne, avait enlevé en plein sanctuaire Bernard, évêque de Grenoble, avec un groupe d' hommes d' armes.

Parmi les rançonneurs de voyageurs, surtout les pèlerins ( et dont nous parlent les chroniqueurs ), il y a ceux qu' eut à subir saint Maïeul, quatrième abbé de Cluny, à l' époque un des personnages les plus importants de l' Occident. Né à Avignon, en 906, quatre ans avant la fondation de l' Abbaye bénédictine qu' il dirigera, saint Maïeul devint moine de Cluny en 940. Elu abbé en 948, il introduisit diverses réformes dans de nombreuses abbayes d' Allemagne, de Suisse et de Lombardie, visitant souvent lui-même les monastères bénédictins. Les mouvements réformateurs des monastères de Bourgogne et de Lorraine confièrent à l' Église de cette période troublée de la fin du premier millénaire un nouvel esprit missionnaire.

Cluny fut une sérieuse réaction contre l' anarchie d' alors, que les invasions de bandes de Vikings, de Magyars et de « Sarrasins » venaient encore compliquer.

On sait que Cluny relevait directement du Pape et échappait ainsi à la dépendance seigneuriale et episcopale qui accompagnait généralement la possession terrienne. Peu après la naissance de Cluny fut organisé le premier essai de Croisade du Pape Jean X, en 913, contre les Musulmans qui avaient pris pied dans la péninsule italienne. De nombreux documents montrent que, le 22 juillet 972, saint Maïeul, de retour d' Italie, fut fait prisonnier à Pons Ursari, c'est-à-dire dans une localité nommée Orsières, après le passage du col du Grand-St-Bernard ( certains auteurs optant par erreur pour Orcières, sur le Drac, entre Gap et Embrun, en Dauphiné ). Pour être remis en liberté, saint Maïeul dut verser une rançon de i 1000 livres afin que chaque participant reçoive une livre, ce qui laisserait supposer une troupe relativement nombreuse si nous ne savions d' hui quel crédit accorder aux nombres présentés par les chroniqueurs du Moyen Age ( ou antérieurs ) qui sont toujours symboliques et surtout destinés à grandir le personnage concerné. Le nombre de mille est une de ces formules souvent utilisées pour indiquer une multitude de personnes ou de choses sans correspondance absolue avec la réalité du comptage '.

Les calculs ont montré qu' aujourd le montant de la rançon payée par saint Maïeul s' élève à quelque 250000 francs suisses! Il ne fait pas de doute qu' à l' époque une affaire pareille devait faire grand bruit. Mais on ne doit pas ss' étonner les exagérations de Jules César dans son Bellum Gallicum ( III, ¢ ), disant que Galba rencontra à Octo- dure ( Martigny ) 30000 hommes, ce qui donnerait une population totale de 120000 âmes! On peut également douter du nombre de 100000 Hongrois, indiqué par certains chroniqueurs pour la bataille du Lechfeld,où Otton e' arrêta définitivement le déferlement magyar. Remarquons ici en passant que, dans l' affaire d' Octodure, Galba était précisément venu dans les Alpes pour nettoyer les nids de résistance au pouvoir romain.

3 2 que des prêtres se déplaçant en grand équipage aient suscité la convoitise. Quelque 150 ans après l' événement ici relaté, le luxe des équipages cluni-siens fut mis en cause: dans l' Apologie de saint Bernard ( vers 1120 ), on peut lire: ?'Quel exemple, en effet, donnent-ils de modestie, les moines clunisiens, quand ils se montrent en si magnifique équipage et accompagnés d' un cortège si nombreux de chevaux et de valets à longue chevelure, que la suite d' un seul abbé pourrait suffire à deux évêques? ...En les voyant passer, on les prendrait non pour des abbés, mais pour des châtelains...

Voilà probablement pourquoi on exigea de saint Maïeul une rançon alors véritablement royale.

Chose étrange, il existe très peu de documents sur le fléau des incessantes attaques perpétrées par les soi-disant Sarrasins dans les Alpes. De là, à supposer que bien des indigènes, bien des nobles et des princes aussi, se soient procuré des ressources en rançonnant les voyageurs, commerçants ou romieux, ou en attaquant les monastères, il n' y a qu' un pas:

Sur la voie commerciale du colpennin ( Grand-St-Ber-nard ), les indigènes ont, dans le Haut Moyen Age, longtemps passé pour des forbans qui rançonnaient les voyageurs et les colporteurs ou leur extorquaient des taxes excessives. La tradition remonte à l' époque romaine *.

Le brigandage était à tel point répandu au Moyen Age qu' on doit voir dans sa fréquence le fait que si peu de documents précis évoquent le fléau sarrasin. Dans son étude des Berbères et Arabes, Brémond dit sa certitude qu' en Dauphiné, au Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population était d' intelligence avec les Sarrasins, peu nombreux, et prenait part à leurs rapines. Il apparaît de plus en plus que ces « Sarrasins », c' étaient en fait les autochtones des hautes vallées.

Que les populations indigènes des passages alpins soient longtemps apparues aux voyageurs comme fort rudes, nul doute à ce sujet. En Valais, 1 Lathion, L.,. Rousseau et le Valais. Etude historique eteri-tique. Lausanne 1953, p. 1 7.

comme partout ailleurs à cette époque, les autochtones assuraient eux-mêmes la garde ou l' escorte des voyageurs, bien entendu moyennant paiement d' un droit. Lorsque passaient des voyageurs illustres, dotés comme saint Maïeul d' une suite imposante qui évitait de faire appel aux gens du lieu, ceux-ci se sentaient évidemment lésés. D' où de nombreux cas de friction:

Nous avons constaté qu' en Valais, au Moyen Age et jusque dans les temps modernes, la population a toujours prétendu exercer à elle seule le droit de transporter des marchandises. Nous pourrions donc avancer sans autre que les quatre petits peuples qui s' y trouvaient à l' époque celtique ne devaient pas tolérer des porteurs étrangers à travers leur territoire.

Pour franchir les Alpes, il fallait céder aux instances de ces populations évidemment placées en position de force. Que ces montagnards aient fait figure de rudes païens, de « Sarrasins », cela est évident. Flodoard déjà signale que, en 951, les Sarrasins importunaient les voyageurs, mais laissaient passer ceux qui payaient un écot 4.

Le franchissement des cols sans guide, nullius ut dicitur « marronis » auxilio, représentait un grand risque. Cependant des caravanes entreprirent la traversée à toutes les saisons. Même de distingués religieux préféraient rester, la moitié de l' hiver, bloqués par la neige dans la montagne, plutôt que de renvoyer leur voyage 5.

Au XIXe siècle encore, Toepffer pouvait faire le commentaire suivant sur ces habitants des Alpes qui vivaient de leur métier de guide:

A Interlaken nous voici harcelés par des guides marrons et non marrons qui ont attendu que nous fussions en route pour sauter sur leur proie. Tous ont un certificat qu' il faut lire, des qualités personnelles dont il faut ouïr la liste. On les congédie vingt fois, vingt fois ils demeurent, ils poursuivent, ils font deux à trois lieues à cos votés aux fins de vous compromettre en même temps qu' ils vous importunent >>.

* Geerig, T., Handel und Industrie der Stadt Basel. Bale, 1856; Oehlmann, Alpenpässe im Mittelalter, Jahrbuch für Schweizergeschichte III, IV. Zurich, 1878/79, p.221.

11 Toepfler, R., Voyages en zigzag, Paris, 1868 ( 1' P éd., Genève 1836 ), p. 264.

On pratiquait, déjà à cette époque, un tourisme relativement organisé!

Pendant la seconde moitié du Moyen Age et une partie des temps modernes, les maroniers ( ou marroniers ) du Grand-St-Bernard ( porteurs et guides ), mentionnés dès le IXe siècle déjà, assuraient l' escorte des voyageurs au cours de la traversée du col. Selon le professeur D. van Berchem, c' étaient principalement des hommes de Bourg-St-Pierre et de St-Rhémy ?. Au XIXe siècle, il s' agira plutôt des frères lais du monastère:

Dans les temps de tourmente et dans les saisons dangereuses, les valets du monastère, connus sous le nom de maroniers, accompagnés de chiens particulièrement dressés, et ordinairement suivis de deux chanoines, parcourent les deux revers de la montagne et vont à la rencontre des voyageurs égarés et des malheureux en danger de périr.

Bien des voyageurs des deux siècles écoulés signalent que les maroniers des Alpes se recrutaient surtout parmi la population locale, et qu' ils avaient des procédés souvent fort rudes ou du moins cavaliers.

On sait que généralement la montagne faisait peur aux Anciens. Il est pourtant prouvé, depuis les temps les plus reculés, que les cols alpins ont permis des échanges de population. Parmi celles-ci, les habitants des hautes vallées, pour qui la montagne et ses problèmes étaient le lot quotidien, devaient certainement ignorer la peur que ressentaient les hommes des pays de plaine venant en quête de pittoresque. D. van Berchem souligne que, pour les montagnards, l' amour du gain devait l' emporter sur la peur. En effet, le portage procurait aux gens du pays un gain confortable, et ils s' efforçaient d' en obtenir le monopole. Le droit de portage qui revenait aux riverains des cols alpins se doublait le plus souvent d' un droit d' escorte. Ce service était évidemment rémunéré. Si un jour se présente un personnage de la notoriété de saint 7 Berchem, D.van, Du portage au péage. Le rôle des cols transalpins dans l' histoire du Valais celtique, Museum Helveticum XIII, 4, Bâle 1956, p. 203; Heldmann, Nouveau guide du Voyageur dans les XIII Cantons suisses, Berne 1822, p. 337.

Maïeul, mais surtout accompagné d' un nombreux équipage capable par son importance et sa force de faire passer les Alpes au célèbre abbé sans que celui-ci ait à recourir aux services des maroniers locaux, il ne fait pas de doute que les populations riveraines du col sauront faire respecter leurs droits ( ou privilèges ). Peu importe la qualité du principal voyageur. Encore que cela ne soit qu' une hypothèse, il n' est pas interdit de penser que les 1000 livres d' argent payées par saint Maïeul étaient destinées aux iooo habitants de la vallée concernée.

Les pratiques de ces montagnards des deux versants du Grand-St-Bernard ( mais cela vaut aussi pour les autres cols de grand passage ), durèrent bien au-delà de l' éradication des prétendus « Sarrasins » des Alpes: en 1027, le roi d' Angleterre et de Danemark, Canut le Grand ( 995-1035 ) se préoccupa d' obtenir de Rodolphe III de Bourgogne transjurane ( 993-1032 ), dit le Fainéant, l' exemption des péages dans les cluses pour ses sujets qui se rendaient en pèlerinage à Rome ou qui en revenaient.

D' après le chroniqueur Flodoard, pas de doute, l' attaque de saint Maïeul se situe en Valais. Ce sont Reinaud et Ladoucette qui sont coupables d' avoir déplacé l' affaire en France, sur le Drac, prétendument au pied du Mont Genèvre. Manabréa se réjouit du fait que Reinaud, qui a d' abord soutenu la version de l' attaque en Valais, au Mont Joux, ait corrigé son point de vue et adopté la thèse du Mt Genèvre, thèse reprise par d' autres comme V.de Saint-Genis, Rey, Beaulieu, Guillaume et Bigots. Or, il est actuellement entendu -des études plus ou moins récentes l' ont démontré ( notamment celles d' Oehlmann, Manteyer, Du-prat, Patrucco et Zanottique c' est bien au s Manabréa, h(on/vuélian et les Alpes. Chambéry 1844, p. 35; Poupardin, R., Le Royaume de Bourgogne ( 888-1038 ), Paris 1907; Meyer, H. E., Die Alpen und das Königsreich Burgund, in Die Alpen in der Europäischen Geschichte des Mittelalters, Reichen-au-Vorträge, 1961-1962, Constance/Stuttgart 1965, p. 73; Saint-Genis, V.de, Histoire de Savoie. I. Chambéry, 1868-1869, p. 151; Guillaume, P., Recherches historiques sur les Hautes-Alpes, Grand-St-Bernard que l' événement a eu lieu. Poupardin déjà avait souligné que l' hypothèse du Drac est en contradiction avec la mention expresse, faite par le biographe de Mayeul, du Grand Saint Bernard ( Mons Jovis ). Même en admettant une erreur de la part de Syrus ( Vita Maioli ), s' expliquerait mal que le saint,pour se rendre à Rome ou de Ravenne à Cluny, ait passé par le Mont Genèvre, route moins directe que celle du Saint-Ber-nard, mettant les voyageurs plus près encore du principal établissement des Sarrasins [Fraxinet], et les faisant aboutir dans un pays sans cesse ravagé par ces derniers.

En effet, le col du Grand-St-Bernard était sur l' itinéraire officiel qui menait de Rome à Mayence, à Londres ou en Scandinavie, et il était fort simple de l' emprunter pour aller à ( ou venir de ) Cluny, alors que, par le val du Drac, cela représentait non seulement un long détour, mais bien plus, l' aboutissement dans un cul-de-sac. En effet, Orcières est situé dans un fond de vallée, sans aucune relation routière directe avec la vallée de la Durance sur laquelle débouche le col du Mt Genèvre. Il eût suffi aux tenants de la thèse du Drac de consulter une carte physique. En revenant de Rome, il était impossible à saint Maïeul de parvenir à Orcières, parfaitement hors de sa route. Lorsque les auteurs pro-Orcières situent cette localité - qui n' a rien d' un lieu de transit - ils disent entre Gap et Embrun, ce qui est inexact, car il n' y a pas de liaison directe entre ces deux localités, via Orcières. Non, décidément, les Mons Jovis et Pons ursari sont bien le Grand-St-Bernard et Orsières, dans le val de Bagnes, en aval de Bourg-St-Pierre; comme le precisa Manteyer, la route naturelle de Mayeul était le Grand-St-Bernard, et d' ajouter: il faudrait du manque de réflexion pour admettre la thèse d' Orcières sur le Drac, commettant malheureuse- 2e partie. Les Sarrasins et les Hongrois, p. 118; Bigot, H., Des traces laissées en Provence par les Sarrasins, Paris 1908, p. 16; Oehlmann, op. cit ., p. 205; Duprat, A., La Provence dans le Haut-Moyen Age, extrait de Encyclopédie des Bouches-du-Rhône II, eh. VII, VIII, IX. Paris, 1924, pp. 129-182; Zanotto, A., Histoire de la Vallée d' Aoste, Aoste 1968, p-39; Manteyer, F. de, La Provence du ler au XII'- siècle, Paris 1908, pp. 240, 246.

ment l' erreur de situer l' événement en 983, à côté d' autres erreurs comme l' appui à la débile thèse sarrasine Mentionnons en passant qu' il existe un autre Orsières, entre Martigny et Chamonix, près d' Argentière, mais qui semble lui aussi se trouver hors de la route du saint, qui était un homme pressé.

Si donc le cas d' Orsières a été assez rapidement réglé, il en fut tout autrement pour ce qui est de la date de l' attaque de saint Maïeul 10. Dans leur Dictionnaire du Canton de Vaud, Martignier et Crouzat fixent l' événement en 960 ( date qui correspond à celle fournie par Rey pour le départ des Sarrasins du Grand-St-Bernard, ce qui laisserait entendre que les attaquants de saint Maïeul n' étaient pas des Sarrasins, ou plutôt que tous ces auteurs cédaient trop facilement à des mythes ). Labonne, se fondant sur Reinaud, donne la date de 965; Poupardin propose 972, et Manteyer situe l' attaque en 983! Les dernières études sur la question semblent cependant clore le débat et confirmer la date avancée par Poupardin, soit 972. C' est L. Bourdon, le premier, qui remit les choses au point en suivant la chronologie de Syrus dans la Vie de saint Maïeul ( que Manteyer notamment n' admettait pas ), et en se conformant exactement aux chartes de l' Abbaye de Cluny. Pour lui, la thèse de 983 de Manteyer repose sur une simple affirmation et non sur un raisonnement rigoureux. La date de 973 ne peut pas non plus être reOn continue, hélas, par snobisme, à cultiver le mythe sarrasin ( Sarrasin = Arabe !), et ce à propos de tout et de rien, jusqu' à aujourd'hui. Ainsi peut-on lire, chez D. Burkhardt, Les plus belles réserves naturelles de Suisse, Zurich 1980, p. 44: « Les doyens parmi les aroles d' Aletsch ont assisté en g20 apr. J.C. à l invasion des Sarasins ( sic ) dans le Valais et à l' incendie du couvent de St-Maurice... »On appréciera les erreurs chronologiques ct orthographiques, cf aussi, sur le thème du snobisme sarrasin, notre commentaire de .Vos ancêtres, les Sarrasins, de M. Olsommer ( Edition Bertil Galland. Lausanne, 1981 ) dans Repères. Revue romande, 2, Lausanne, février 1982.

1(1 Bourdon, L., Les voyages de saint Maïeul en Italie, Mélanges d' Archéologie et d' Histoire XLIII, 1 ^, Paris 1926, pp.61-89; Lalanne, L., Dictionnaire historique de la France, Paris 1872.

tenue, car, à la fin de juillet de cette année-là, saint Maïeul était à Aix-la-Chapelle et non dans les Alpes. Amargier confirme le raisonnement de Bourdon en ajoutant aux documents utilisés des chartes provençales qui donnent des détails sur les dates du départ des Sarrasins de la région. Il s' avère ainsi que c' est dans la nuit du 21 au 22 juillet 972 que saint Maïeul fut capturé, après avoir assisté aux fêtes de Pâques avec Otton Ier et participé au mariage d' OttonlI, le 24 avril 972, à Rome. Ayant assuré son œuvre de réforme des couvents de l' Italie du Nord, il rentre alors par le chemin le plus court. Saint Maïeul restera prisonnier pendant plusieurs semaines. Mais, dès le mois de septembre, on a la preuve de son retour à Cluny.

Il est intéressant de montrer comment on a pu retracer l' emploi du temps de l' Abbé de Cluny. Les recherches d' Amargier 1] ont révélé que, dans la Charte de Cluny n° 1252 ( de 969 ), on trouve encore la signature de saint Maïeul. Puis plus rien jusqu' en septembre 972 ( Charte n° 1322 ). C' est dans cet intervalle que s' est produit l' événement du séquestre. Saint Maïeul quitta Cluny à la fin de janvier ou au début de février 969 ( probablement via Coire, peut-être en raison de l' insécurité régnant au Grand-St-Bernard ). Du printemps 969 à l' été 972, il restera en Italie. Le 30 août 972, il n' est pas encore à Cluny ( Charte n " 1320 ), mais déjà sur le chemin du retour, car il signera en septembre le n° 1322. D' aucuns ont prétendu qu' à son retour saint Maïeul s' est arrêté à Payerne. Rien ne permet de l' attester, mais la chose n' est pas impossible.

Bien après l' expulsion des prétendus Sarrasins de Fraxinet, sur la côte méditerranéenne ( en 975 ), nombre d' autres attaques furent encore perpétrées dans les Alpes, telle celle qu' eut à souffrir sur le versant sud des Alpes l' évêque de Toul, en 1026. Alors qu' il parvenait à s' échapper, deux de ses 11 Amargier, P.A., La captivité de saint Maïeul de Cluny et l' ex des Sarrasins de Provence, Revue bénédictine LXX1I, 3 4, Abbaye de Maredsous ( Belgique ) 1963, pp.316-323.

compagnons restèrent prisonniers des brigands. Durant tout le reste du Moyen Age et des temps modernes, des brigands de grand chemin continuèrent à tenir les cluses et à menacer les cols. En 1787, le monastère du Grand-St-Bernard lui-même aurait été attaqué, mais les brigands furent repoussés grâce au Père supérieur aidé de ses chiens. Mais on ne parlait plus alors de Sarrasins.

Les événements récents relatés au début de ce propos doivent nous rappeler que, pour les chroniqueurs francs ( surtout les carolingiens, des IXe et Xe siècles ) la résistance des populations du sud de la France à l' expansion de l' armée des Francs valut aux Méridionaux le qualificatif de Sarrasins. Le Sarrasin, c' était celui qui s' opposait à l' or étranger établi par la force. Dans les passages alpins, les gagne-petit autochtones vivaient en partie du transit de personnes et de marchandises sur les cols; vouloir échapper à leur rente territoriale pouvait coûter plus eher que le salaire des maroniers.

Dans le Midi comme dans les Alpes, résister au dictât du plus fort, au brutal envahisseur franc ou au prétentieux voyageur venu des cités de la plaine, c' était se faire appeler Sarrasin, c'est-à-dire païen. Les puissants excommunient souvent ceux qui ont une autre vision qu' eux de la liberté, de l' ordre ou du droit.

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