Ambiance alpine au niveau de la mer Excursions à skis dans l’est du Groenland

Cette île, où vivent les esquimaux et les ours polaires, est la plus vaste au monde. De nombreuses montagnes s' y prêtent au ski et attendent l' explorateur. Souvent, leur altitude ne dépasse pas 500 mètres, mais c' est une ambiance alpine au mois d' avril encore.

« Ici votre capitaine: nous allons atterrir dans quelques minutes, mais nous avons encore un problème. Un ours polaire se balade sur la piste d' atterrissage. » Les passagers apprécient la plaisanterie et se tordent de rire. Je me dis que jamais encore on ne m' a raconté une pareille calembredaine. Nous atterrissons un quart d' heure plus tard, et lorsque le personnel de sécurité nous expédie le plus rapidement possible vers le bâtiment de l' aéroport, la blague se matérialise: l' ours polaire est là, il a bien été chassé, mais rôde encore au flanc de la montagne voisine. Il est sûrement contrarié de n' avoir pu participer au déchargement de la nourriture fraîche, ou de n' avoir pas eu la possibilité, à tout le moins, de mettre la patte sur un savoureux touriste.

Nous voici enfin sur sol groenlandais. Le petit aéroport du village de Kulusuk n' a pas de système d' atterrissage aux instruments et il y avait hier encore un demi-mètre de neige fraîche sur la piste. C' est pourquoi nous avons dû attendre quelques jours, en Islande, que la visibilité s' améliore et que la piste soit déblayée.

On voit bien à notre accoutrement ce que nous venons faire ici: depuis qu' il a fallu peser les bagages à Reykjavik, nous avons chaussé nos souliers de ski. Maintenant, nous pourrions tout de suite y ajouter les skis. Nous sommes à fin avril, et l'on mesure plus de deux mètres de neige. Mais nous attendons l' hélicoptère qui doit nous emmener en un quart d' heure à Tasiilaq, le chef-lieu du district d' Ammassalik, où notre hôte Robert Peroni nous attend à l' héliport. Il charge nos bagages sur sa camionnette et nous débarque à sa pension « The Red House ». Cet homme est une légende vivante: natif du Tyrol du Sud, il a parcouru l' Himalaya, les déserts et les plaines glaciaires de l' intérieur du Groenland. Son cœur est resté chez les Inuits. En 1990, il a construit un modeste hébergement à l' aide de chômeurs. Ce qu' il veut, c' est créer des places de travail pour des jeunes menacés par le vagabondage et l' alcoolisme. Leur donner une chance de se réintégrer dans la société.

Nous avons bien dormi et copieusement déjeuné. Plus bas, les pulkas attendent sur la glace recouvrant le port. Les chiens attelés geignent et aboient. Inactifs depuis quelques jours, ils ont un furieux besoin de mouvement. Avant de partir, il faut démêler les attelages et c' est un travail de Sisyphe. Nous y sommes enfin, et dans le grand élan du départ, nous n' entendons plus que le crissement des patins sur la neige et le halètement des chiens. Nous voilà partis pour sept heures de luge en direction du nord-ouest. Il nous faudra passer plusieurs cols pour atteindre le fjord de Sermilik où se trouve Tiniteqilaaq, d' où nous avons prévu de faire nos courses à skis. Le déplacement en traÎneau est une aventure: nous glissons sur le plat de fjords et de lacs gelés pour subitement rencontrer le flanc escarpé d' une montagne. Les descentes sont sauvages. Si le musher ne freine pas assez tôt, la luge bouscule les chiens. Nous aurions aussi pu faire le déplacement à skis, mais nous n' aurions alors pas eu le plaisir de participer à une « course de chiens de traîneau ». Après la pause de midi près des cabanes d' un bivouac d' été, ceux qui ont besoin d' exercice peuvent monter sur une éminence haute de 300 mètres pour une première descente. Le soir descend lorsque nous atteignons le dernier col, d' où la vue est magnifique. Devant nous, le fjord de Sermilik, sur la berge duquel se serre, minuscule, la localité de Tiniteqilaaq avec ses 130 habitants. On n' y trouve pas d' hébergement pour touristes, mais l' Inuit Tobias a logé sa famille chez des parents et nous loue sa maison. Le jour suivant, nous nous mettons en route vers la montagne qui domine le village au nord-est, une colline haute de 417 mètres. En deux heures et sans nous presser, nous sommes sur la plateforme sommitale. Nous réalisons alors l' étendue du fjord. Au printemps, sa carapace de glace se rompt et l' eau est parsemée de blocs errants.

Le Qértartivatsiaq se trouve de l' autre côté du fjord de Sermilik. L' excursion à skis commence en bateau, c' est une nouveauté. Notre logeur Tobias nous conduit. Hier, les blocs de glace nous sont apparus de loin minuscules et inoffensifs. Aujourd'hui, ce sont des monstres vastes comme des transatlantiques. Tobias lance contre un bloc plat le bateau qui se soulève et commence à monter sur la glace. Le moteur hurle, l' hélice tourne dans le vide. Brusquement, la glace se fend et nous poursuivons notre route dans l' eau calme. Notre pilote reste de marbre et nous fait observer un phoque au loin sur la glace.

Nous arrivons en vue du Qértartivatsiaq, haut de 400 mètres, et nous nous engageons dans la baie. Le débarquement se fait sur la glace. Tobias nous recommande de gagner rapidement la côte: hier, il y avait ici un ours polaire dont les traces sont encore visibles. Or, s' il est affamé, l' ours attaque sans prévenir et la fuite est inutile. Le fusil nous rassure un peu. Notre excursion n' a rien de pénible. Un long trajet à plat précède la montée. Nous aurons une bonne neige grumeleuse pour la descente. Lorsque souffle le redoutable « Pitteraq », la neige reste plus longtemps dure que dans les Alpes, mais il peut aussi faire un froid mordant.

De retour à Tasiilaq, nous avons devant nous deux jours encore pour découvrir les montagnes environnantes. La montée commence directement derrière le village, près de l' antenne radio. Il nous faut contourner quelques rochers et congères. La montagne baigne dans une lumière laiteuse, un soleil fantomatique passe derrière les nuages. Nous remontons une longue arête peu pentue pour atteindre l' avant du Sømandsfieldet ( 608 m ). Les nuages se dissipent et nous pouvons alors admirer au nord-est tout le fjord d' Ammassalik. Au sud et à l' est s' étend à l' infini la mer de glace ponctuée d' îles. Dans ce paysage alternent d' immenses champs de glace, des blocs déchiquetés, de grands et petits icebergs, ainsi que de vastes plans d' eau libre. Le flanc occidental du Sømandsfieldet est escarpé, la pente atteint 30 degrés sur les premiers 50 mètres, puis se radoucit. Il y a encore beaucoup de neige poudreuse non stabilisée. Pour éviter le risque d' avalanches, nous nous engageons un par un dans la côte longue de 300 mètres, sous le regard critique du reste du groupe. Chacun fait sa trace et les autres commentent la qualité des courbes. Nous suivons un vallon tranquille et plat pour gagner notre prochain objectif, l' Ymers Bjerg ( 809 m ). Derrière un rocher, nous surprenons un lagopède qui s' enfuit à d' aile. Pour gagner le sommet, il faut suivre un ravin dont la déclivité atteint 30 degrés. Il n' est pas nécessaire ici de faire des conversions. Notre groupe se dissocie. Le soleil nous met en sueur. La pente devient de plus en plus raide et la neige est déjà bien ramollie lorsque nous atteignons le sommet. Tobias, notre guide, décide après une courte tentative d' essayer par le sud, où la couche de neige est moins épaisse et la déclivité moindre. Il y aura moins de risques de déclencher une coulée de neige mouillée. Une courte descente précède une traversée vers le prochain col. Nous passons à droite d' une montagne sans nom haute de 796 mètres, que nous contournons dans le sens inverse des aiguilles d' une montre. Une partie du groupe y monte du côté oriental, et nous voyons à l' est les traces que nous avons laissées le jour précédent. A la mi-journée, la descente dans une neige ramollie est un délice.

 

Le Groenland

Le nom « Greenland » ( pays vert ) a été donné à ce territoire par le Danois Eric le Rouge. C' est une île dont la côte est montagneuse. Au cours des siècles s' est formée une couche de glace épaisse de 3500 mètre qui a enfoncé le sol jusqu' à 800 mètres au-dessous du niveau de la mer. Si cette glace venait à fondre, le niveau des mers monterait de plusieurs mètres sur toute la planète. Les premiers hommes à coloniser la région sont arrivés voici 4000 ans de Sibérie. Ces « Inuits » ou « Ivis » vivaient de la chasse et de la pêche. Il ne reste aujourd'hui qu' environ 50 000 habitants sur la plus grande île du monde. La plupart habitent la côte ouest, dont le climat est moins rude.

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