Arête nord de la Dent Jaune

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Claude Défago, Monthey

En fait, il s' agit plus précisément de sa partie la plus basse: le Pilier Inférieur. Tel est le nom que nous donnerons, mon camarade et moi, à ce premier et combien important obstacle vers la conquête intégrale de l' Arête nord de la Dent Jaune.

Il convient de préciser tout d' abord où se trouvent la Dent Jaune et son flanc nord ensuite. Cette cime représente peut-être le plus beau somVoir la description technique dans le Bulletin des Alpes ( mai 1972, pp. 91-92 ) met - du moins pour le varappeur - des Dents du Midi, avec certaines faces de la Cime de l' Est. Elle domine dans toute sa splendeur - et dans une parfaite harmonie avec ses voisines - la vallée connue surtout par sa station principale, Champéry. Le flanc nord et, par conséquent, l' arête qui nous intéressait, s' élèvent à pic au-dessus du lac de Soi, un petit joyau serti de rocs et des plus verts gazons, et, de là, dominent la verdoyante Vallée d' Illiez.

Le mois de septembre 1971 touche presque à sa fin quand, un mardi après-midi, nous quittons l' alpage de Soi où nous sommes montés en voiture. Sous le soleil d' automne et dans le silence que le départ des touristes nous a restitué, nous chargeons nos sacs et partons vers le lac de Soi. Une heure plus tard, nous pouvons déjà mettre nos crampons afin de remonter le bas du Couloir de la Dent Jaune et en franchir l' imposante rimaye. Celle-ci nous pose quelques problèmes et nous contraint à un gigantesque slalom entre ses parois de glace. Néanmoins nous la franchissons rapidement et prenons pied sur les rochers gris qui s' élèvent à notre gauche.

De là nous remontons des éboulis pour parvenir à une très belle plate-forme qui nous servira de dortoir. Sa surface est largement suffisante pour qu' on puisse s' y coucher. Tout autour, de nombreux gradins dans un terrain peu incliné permettent une installation des plus confortables. Un vrai palace! Nous tendons encore notre sac de bivouac en nylon rouge, afin que nos amis de la vallée puissent nous repérer, puis nous montons une centaine de mètres plus haut dans des passages ne dépassant jamais le quatrième degré. Au bout d' une longue traversée vers la gauche, nous déposons tout le matériel lourd, surtout les pitons et les cordes, au pied de ce qui nous semble être la meilleure voie vers le sommet.

A l' horizon, le soleil revêt sa tunique écarlate. La nuit vient. Nous redescendons au bivouac où, après un copieux repas, nous nous couchons. C' est alors qu' une avalanche de pierres passe à quelques mètres de nous. Après le premier sursaut et la première frayeur, le calme revient et, constatant " 9 Arête nord de la Dent Jaune ( Dents du Midi ). Pilier inférieur. De gauche à droite: l' Eperon, la Dent Jaune, Col de la Dent Jaune, les Doigts.

Au pied du couloir: Glacier de Soi. X = Bivouac.

que la configuration du terrain nous protège, nous retournons à nos préoccupations antérieures: dormir.

Après une nuit assez bonne, l' aube nous surprend en plein petit déjeuner. Quelques restes de la neige tombée la semaine précédente nous offrent providentiellement l' eau nécessaire à nos gourdes. Néanmoins nous ne nous attardons pas trop avant de gravir les quelques longueurs qui nous séparent de notre matériel. L' ayant rejoint, nous nous équipons et lançons un dernier regard au terraindéjà parcouru. D' emblée, les problèmes commencent. Après un petit mur délicat franchi en escalade libre, ce sont les coins de bois qui viennent à bout d' un surplomb que parcourt une large fissure. Plus haut, les longueurs se suivent, belles et aériennes, dans un mélange d' escalade libre ou artificielle. Les difficultés sont élevées et constantes. Nous parvenons à l' aplomb d' une large cheminée, seule issue possible à notre entreprise.

Ce qui nous semblait facile, vu de loin, n' est qu' une longue suite de murs surplombants entrecoupés de plates-formes minuscules. Nous y progressons à une moyenne de dix à quinze mètres à l' heure. Les relais sont très étroits et, avec les sacs, il nous est pratiquement impossible de nous tenir côte à côte. En général bons, les points d' assurage ne nous donnent pas de gros soucis, mais aux problèmes posés par le rocher s' ajoutent ceux de la soif et des crampes. Chaque fois qu' il s' agit de tirer les sacs, les muscles se nouent douloureusement; de même lorsqu' il faut rester très longtemps dans une mauvaise position. Nous ne voyons et ne pensons plus que par le piton ou la fissure que nous avons sous les yeux ou dans la main. Plus rien d' extérieur à cet univers restreint de la varappe difficile ne nous atteint. Notre échelle s' élève vers le ciel dans la plus grande et la plus belle solitude. Au-dessus de nous, l' inconnu se cache derrière les surplombs. Il nous semble que cette aventure ne doive jamais finir. Derrière nous, le soleil s' en va lentement réchauffer d' au cieux.

Enfin, à la tombée de la nuit, mon camarade pousse le cri de la victoire. Quelques photos dans les derniers rayons de lumière et nous pouvons ouvrir le thermos de thé que nous avons jalousement garde en prévision de ce moment. Il est cassé! Qu' importe le verre que nous écartons, qu' importent les particules de matière qui y flottent, la soif emporte tout!

Notre retour par le haut du couloir de la Dent Jaune et la descente vers la cabane de Susanfe ne sera qu' un vagabondage d' un glaçon à l' autre, d' un ruisseau à l' autre. Jamais ce chemin ne nous aura paru si long, et pourtant nous marchons vite. A la cabane, nous trouvons du the, de la bière... Des amis sont là. Mais, sans plus attendre, nous les laissons en compagnie de nos sacs et entamons la descente vers Champéry. La soirée est déjà très avancée lorsque nous y arrivons, fourbus, mais heureux.

Sur le moment, vaincus par la fatigue, nous nous étions promis de ne plus retourner dans cette voie, tant notre peine avait été grande. Mais déjà nous parlons de l' équiper entièrement, un tiers seulement du matériel restant en place. Nous croyons en effet que l' ascension intégrale de l' arête nord de la Dent Jaune, c'est-à-dire de ses deux piliers, inférieur et supérieur, mérite l' intérêt de tous les grimpeurs à la recherche d' une belle voie. Les difficultés existent et surtout, chose presque étonnante dans les Dents du Midi, le rocher s' impose par sa très bonne qualité, à l' exception de quelques courts passages. C' est pourquoi nous conclurons ce texte en espérant qu' il contribuera à procurer de nouveaux amis à cette chaîne que nous aimons et que beaucoup ignorent.

2 Arête nord de la Dent Jaune. Dans le premier tiers du pilier inférieur Photos: Claude Défago, Monthey

Argentière face sud

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