Arrivée au sommet du Mont Blanc

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par H. B. de Saussure.

La dernière partie de la montée entre ces petits rocs et la cime fut, comme on doit le présumer, la plus fatigante pour la respiration; mais j' at enfin ce but si longtemps désiré. Comme pendant les deux heures que me prit cette pénible ascension, j' avais eu toujours sous les yeux à peu près tout ce que l'on voit de la cime, cette arrivée ne fut pas un coup de théâtre; elle ne me donna même pas d' abord tout le plaisir que l'on pourrait imaginer; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j' avais été l' objet; car la longueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m' avait coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d' irritation. Au moment où j' eus atteint le point le plus élevé de la neige qui couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu' avec un sentiment de plaisir. D' ailleurs, mon but n' était pas seulement d' atteindre le point le plus élevé, il fallait surtout y faire les observations et les expériences qui seules donnaient quelque prix à ce voyage, et je craignais infiniment de ne pouvoir faire qu' une partie de ce que j' avais projeté; car j' avais déjà éprouvé, même sur le plateau où nous avions couché, que toute observation faite avec soin fatigue dans cet air rare, et cela parce que, sans y penser, on retient son souffle; et que comme il fallait là suppléer à la rareté de l' air par la fréquence des inspirations, cette suspension causait un malaise sensible; et j' étais obligé de me reposer et de souffler après avoir observé un instrument quelconque comme après avoir fait une montée rapide. Cependant le grand spectacle que j' avais sous les yeux me donna une vive satisfaction.

Une légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l' air me dérobait à la vérité la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie; mais je ne regrettai pas beaucoup cette perte; ce que je venais voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c' est l' ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps de connaître l' organisation. Je n' en croyais pas mes yeux, il me semblait que c' était un rêve lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l' Argentière, le Géant, dont les bases mêmes avaient été pour moi d' un accès si difficile et si dangereux.

Je saississais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n' avaient pu éclaicir.

La cime du Mont Blanc est une espèce de dos d' âne, ou d' arête allongée, dirigée du levant au couchant, à peu près horizontale dans sa partie la plus élevée, et descendant à ses deux extrémités sous des angles de vingt-huit à trente degrés. Cette arête est tout à fait étroite et presque tranchante à son sommet, au point que deux personnes ne pourraient pas y marcher de front; mais elle s' arrondit en descendant du côté de l' est, et elle prend du côté de l' ouest la forme d' un avant-toit, saillant au nord. Toute cette sommité est entièrement couverte de neige; on n' en voit sortir aucun rocher, si ce n' est à soixante ou soixante et dix toises au-dessous.

Il aurait paru naturel de penser que la plus haute cime des Alpes devait se trouver auprès de leur centre, ou du moins vers le milieu de la largeur de la masse des montagnes primitives. Cependant, cela n' est point ainsi. On voit de la cime du Mont Blanc, qu' au midi, du côté de l' Italie, il y a beaucoup plus de hautes sommités qu' au nord, du côté de la Savoie; en sorte que cette haute cime se trouve presque au bord septentrional de l' ensemble des montagnes primitives. Aussi le spectacle est-il beaucoup plus beau et plus intéressant du côté de l' Italie; car les montagnes secondaires au nord, terminées par la ligne bleue et monotone du Jura, ne présentent rien de grand ni de varié; et nos plaines, notre lac même, vus obliquement au travers des vapeurs de l' horizon, ne présentent que des teintes faibles et des objets peu distincts. Au contraire, du côté du midi, l' horizon couvert à perte de vue de hautes cimes, variées dans leurs formes et dans celles de leurs groupes, mélangées de neiges et de rochers, et entrecoupées de vallées verdoyantes, offre un ensemble également singulier et magnifique. Mais surtout, comme je l' ai déjà dit, les aiguilles et les glaciers de tous les environs du Mont Blanc faisaient pour moi le spectacle tout à la fois le plus ravissant et le plus instructif.

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