Ascension de la face ouest du Laquinhorn

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par E. R. Blanchet.

( Première arrivée directe au sommet, 1931. ) Haute de 600 mètres, large de 700, la face ouest du Laquinhorn dresse l' à pic de sa muraille rectangulaire au-dessus d' un petit glacier sans nom attenant, selon l' Atlas Siegfried, à celui de Hohlaub, mais, en vérité, indépendant. La partie horizontale de l' arête sud limite le sommet de la face. A gauche se profile l' arête occidentale, voie habituelle du Laquin. A droite une nervure s' élève, d' abord oblique, puis directe. Elle s' efface près de la ligne de faîte, au-dessous d' un gros gendarme bien visible de Saas-Fee. Au delà de la nervure s' étend une paroi orientée au sud-ouest, triangle de roc dont l' arête sud, dans sa chute régulière vers le Laquinjoch, figure l' hypo. Un glacier suspendu étroit et raide barre à mi-hauteur la face ouest. Il la divise en deux sections, en retrait l' une sur l' autre. Personne, jusqu' ici, n' avait atteint directement par la face le point culminant du Laquinhorn. Il en occupe l' angle supérieur gauche.

Une seule cordée, le 12 juillet 1908, s' était engagée dans ce versant. Mais M. Herbert Speyer et ses guides: Ambroise Supersaxo et Xavier Imseng, dévièrent, à mi-hauteur, de l' aplomb du sommet et gagnèrent l' arête faîtière sud à une heure de la cime. Aujourd'hui, les voies d' accès de chaque montagne se sont multipliées, et il est devenu nécessaire de les caractériser avec plus de précision. M. Speyer avait publié dans 1'«Alpine Journal » une note sur son ascension sous le titre de « Laquinhorn by the W face ». Dans son guide des Alpes Valaisannes ( édition française, volume III, page 346 ) le Dr Dübi rectifia en ces termes: « Laquinhorn, par la paroi ouest et l' arête sud. » Nombre de grimpeurs s' étaient abstenus, effrayés plus encore par les chutes de pierres que par l' aspect rébarbatif des rochers. D' autres, plus courageux, avaient manqué d' imagination. Sans elle on ne découvre pas de voies nouvelles, sinon par nécessité ou par erreur. Du Hörnli à la vieille cabane du Cervin, les Zermattois n' ont pas conservé pendant 40 ans le vieux chemin si dangereux... Un beau jour une caravane trouve la voie actuelle, moins exposée, pas plus difficile. Elle ne s' imposa pas d' emblée.

Je pensais depuis longtemps au versant ouest du Laquinhorn. Pourtant, ce n' est qu' en 1931, lors d' un séjour à Almagell, que mon désir de le conquérir tourna à l' obsession. Impossible d' attaquer seul ces dalles imbriquées, ce ruban de glace poli et très incliné. Mooser — je n' avais connu la défaite avec lui qu' une seule fois — courait en ce moment l' Oberland bernois, après s' être couvert de gloire à la Nordend par le versant de Macugnaga.

Une reconnaissance, voilà tout ce que je pouvais tenter: de l' arête ouest, j' examinerais la fréquence et le parcours des chutes de pierres et l' inclinaison de la paroi, vue de profil. Peut-être découvrirais-je aussi le meilleur point d' attaque du grand mur inférieur.

De Saas-Grund — à 40 minutes en aval d' Almagell — au Laquinhorn on compte au moins six heures. A mi-chemin se trouve la cabane du Weissmies. Presque toujours on y passe la nuit. Parti à l' aube d' Almagell, talonné par la crainte du mauvais temps, je pris mon pas le plus allongé. Il ne vaut pas celui du Dr Gelpke, l' alpiniste bâlois, qui en trois heures et demie monta de Grund au sommet, une différence de niveau de 2443 mètres. Les beautés changeantes d' un ciel de fœhn, une chaleur lourde annoncèrent tôt l' orage de ce 31 juillet. Il s' abattit dans toute sa violence sur la cime du Cervin au moment où les frères Schmid, vainqueurs de la terrible face nord, y prenaient pied à 2 heures de l' après. Il me joignit plus tard, comme j' ap d' Almagell après une descente précipitée. Une pluie torrentielle se déversa sur la vallée et jusqu' au lendemain la foudre sillonna d' éblouissants zigzags les brouillards noirs accrochés à l' Almagellhorn. C' est par des nuits semblables qu' à Zermeiggern le montagnard apeuré voit adossé à la porte de la chapelle un squelette décapité, son crâne à la main.

Par la face ouest, je n' en doutais plus, on devait pouvoir atteindre, directement, le sommet même. Mais, dans la bande de glace à mi-hauteur de la paroi, les chutes de pierres avaient creusé nombre de rainures et, au pied de la muraille, le haut du glacier était noir de débris. Le matin, on pouvait affronter ce danger, à condition de s' élever très vite: avant de desceller les cailloux maintenus par le gel nocturne, le soleil laisserait au grimpeur un répit peut-être suffisant.

L' été 1931, où l' homme vainquit les faces nord du Cervin et du Triolet 1 ), demeurera dans l' histoire de l' alpinisme. Presque au seuil de l' hiver, la colossale muraille sud du Cervin succomba à son tour. Par ce nouveau succès, la cordée d' Enzo Benedetti et de ses guides devançait d' un an trois caravanes rivales. De mémoire de touriste, ce même été fut aussi le plus pluvieux. En août, l' observatoire de Lausanne enregistra trois jours seulement sans pluie. Pendant ce mois les grimpeurs renoncèrent presque toujours avant la cime, plus heureux, s' ils étaient demeurés dans une cabane... ou à l' hôtel. Quelque « quatre mille », parfois, se laissait surprendre, emporté de vitesse par la voie la plus facile.

Glorieux coucher de soleil le 31 août.

« Il fera beau demain », affirment hôteliers et guides, « et septembre ne verra pas de pluie. » Les rues se peuplent. Devant les palaces, devant les auberges, des groupes se forment. Mouches et araignées — comparaison injuste, n' est pas vrai, pour le touriste comme pour le guide — discutent avec animation. Les uns courent aux provisions. D' autres déjà bouclent les sacs. Cordes et crampons, longtemps cachés, apparaissent de nouveau. Devant cette fièvre, des voyageurs venus de pays lointains s' étonnent.

Le lendemain à 9 heures, sous un ciel sans nuages, nous sortons à Stalden du train de Zermatt, Mooser et moi. Selon la tradition, au passage de la Viège, l' un de nous suit debout le parapet du pont, à 90 mètres au-dessus des eaux furieuses. Des personnes raisonnables s' indignent. Exercice de voltige sans danger en comparaison de certain trajet près d' Eisten. De la nouvelle route en construction — par où l' automobile apportera la civilisation, le bruit et la vie chère — des pierres roulent, bondissent par-dessus le chemin muletier. « C' est aux voyageurs à signaler leur présence », nous explique un ouvrier. Epargnés par ces projectiles, nous échapperons bien, demain, à la mitraille du Laquin. Sur les crêtes dominant la vallée, des nuages s' arrondissent. Formations locales ou avant-gardes de deux masses importantes, poussées par des vents contraires et prêtes à se joindre.

Plus loin, j' admire l' église de Balen, aux proportions parfaites. Elle évoque l' Italie très proche, « où chacun, du paysan au grand seigneur, est artiste sans s' en douter ». Longtemps son influence a inspiré les architectes du Haut Valais, ainsi qu' en témoignent dans cette vallée les chapelles de St-Antoine et de Grund. Des gravures rappellent celle de Saas-Fee, ce bijou disparu. L' église qui la remplace n' a rien, hélas! de l' art italien... ni d' aucun autre...

Les premières gouttes tombent, comme nous quittons le thalweg pour nous élever sur la gauche, par le chemin de la cabane. Les derniers coins bleus du ciel disparaissent. Bientôt, une ondée chaude voile les forêts sombres et les prés clairs. Le fœhn et le vent d' ouest en entrecroisent les traits comme un canevas. Les mélèzes d' un vert tendre succèdent aux sapins. Çà et là, des aroles aux troncs énormes. Avant le palier de Triftalp, au dernier tournant, une petite auberge nous appelle. Ses fenêtres attachent sur le passant un regard implorant.

La pluie cingle les vitres, rejaillit contre le sol. Un brouillard subit s' abat sur le pays. Plus sombre encore la mine de Mooser: « La pluie va noyer septembre comme elle a noyé août. » L' arrivée d' une soupière ventrue et fumante le déride. Il sourit ensuite à des tranches dorées de polenta froide et s' enthousiasme devant une demi-douzaine d' œufs sur le plat, « des yeux de taureau », comme dit la servante. Des ananas destinés au Laquinhorn sortent du sac de Caspar, aussi heureux de les goûter que de ne pas les porter plus haut. Deux heures passent. Notre patience s' épuise avant les réserves liquides du ciel. Nous repartons. Un suroît, une pélerine me protègent. Mooser, pour se soustraire à l' averse, n' a que la vitesse de ses jambes célèbres, des jambes plus grandes que nature. Nous sommes bientôt aussi mouillés l' un que l' autre, moi du dedans au dehors, lui du dehors au dedans. Dans la cabane chaude et bien close, nous consacrons la fin de l' après à la lecture. Une brochure, découverte dans la « bibliothèque », nous initie aux mœurs et à l' histoire des dragons, « vouivres » et basilics. Plus tard, sur ma paillasse, je rêve de leurs corps écaillés, enlevés d' un coup d' ailes puissantes. Leurs battements effrayants m' éveillent. Contre le mur du refuge, un volet mal accroché claque...

Le lendemain, la pluie cessa lentement, les brouillards s' entr. La neige blanchissait la montagne au-dessus de 3000 mètres. D' épaisses nuées traînaient le long des arêtes. « Attendons encore; peut-être demain sera-t-il beau », proposai-je dans la crainte d' une descente à Stalden sous un nouveau déluge. L' après, l' a pic sombre de la paroi du Jägihorn apparut. « En route, Caspi, cueillons au moins ce sommet-là. » Le temps nous manquait pour gravir les 14 gendarmes du Jägigrat. On réserve ce nom ( littéralement: arête de Jägi ) à l' arête nord-est du Jägihorn, réputée la plus belle escalade de la région. Certains la comparent au Grépon ou même aux Drus. L' analogie m' a paru s' arrêter au tarif...

Une heure durant, nous ramonâmes les longues cheminées de la face sud-est. Pour le retour, nous prîmes l' arête ouest, « die Rippe », brève et fort raide. La qualité parfaite du gneiss exclut tout danger dans cette voie acrobatique.

Cette journée aussi, Mooser l' acheva en compagnie des dragons et des ptérodactyles. Leur race est-elle éteinte? Caspar n' en est pas sûr. Ne vient-on pas de découvrir, dans l' une des îles de la Sonde, d' effroyables dragons de montagne? longs de six mètres, aux griffes plus puissantes que celles des tigres? La brochure où il s' initie « Drachen, de W. Bolsche », l' affirme. qu' alors ces monstres, croyait-on, n' existaient que dans l' imagination des indigènes. « S' il en reste encore de ces dragons, ce ne peut-être, Caspi, qu' en des endroits perdus. Peut-être le glacier suspendu de la face ouest en cache-t-il un. Jadis, les dragons veillaient sur les trésors des glaciers. On parle encore de celui de Plan Névé, aux Dents du Midi. Pourquoi ne rencontrerions-nous pas demain, entre les deux murailles à pic, le dernier dragon des Alpes? » Avant de me couler sous les couvertures accumulées par le fidèle Tœschois à mon intention, de me faire border par lui, je sortis sur la terrasse devant la cabane. A longs traits j' aspirai l' air glacé de la nuit. Par delà la vallée noire, je distinguai, fixes et sans éclat, les lumières de Saas-Fee. Au ciel, des myriades d' étoiles palpitaient et tremblaient. La paroi proche du Jägihorn dressait un mur de ténèbres opaques. Sur le flanc du Laquin et du Weissmies, la neige fraîche mêlait sa pâleur à une obscurité moins profonde. Un sérac craqua au loin. A un murmure à peine perceptible on devinait le filet d' eau, bientôt figé, qui glisse sur des dalles au pied de la terrasse.

Deux caravanes, discrètes, silencieuses, partageaient la cabane avec nous. L' une et l' autre en voulaient au Weissmies. Ignorantes de ce massif, elles fondaient de grands espoirs sur leurs cartes, l' Atlas Siegfried et la Schnee- huhnkarte. Celle-ci indique en outre l' itinéraire ordinaire. J' en avais pratiqué deux sur ce versant, mais non pas l' habituel. L' unique route que Mooser y connaissait est terriblement directe et de haute fantaisie. Elle laisse fort à droite le chemin des pères de famille. A distance, Mooser en avait vu certaines parties; les autres, il les avait devinées. Il n' en avait pas moins encouragé les deux cordées de renseignements précis et peut-être exacts. Les indications du guide le plus sûr ne sont pas toujours celles qui conviennent au citadin. Trop souvent le montagnard et l' homme de la plaine, j' ai fini par m' en convaincre, voient et interprètent chacun sous un angle propre. Ils se font de la nature des images dissemblables. Dans leur bouche, ni la valeur, ni la propriété des mots ne correspond. Et pourtant, ils croient s' être compris: n' ont pas parlé d' un même paysage, usé des mêmes paroles?

Quoi qu' il en soit, les amateurs du Weissmies s' égarèrent le lendemain et, découragés par des séracs faciles à franchir, ils revinrent sur leurs pas. Nous fûmes plus heureux. La menace des chutes de pierres aurait conseillé un départ très matinal. Mais, avec la neige fraîche, nous craignions, aux premières heures, les morsures du froid. Et notre allure en aurait été ralentie.

A 5 h. 30, nous quittons la cabane. 25 minutes plus tard, nous passons au pied du promontoire qui marque la naissance de l' arête ouest du Laquin. Ce promontoire et la face ne sont pas dans un même alignement. Une heure et demie encore pour atteindre la base de celle-ci. L' arête occidentale se développe sur une grande distance horizontale. Aussi sa rampe est-elle modérée. Le temps ne la presse pas pour atteindre son but. La face ouest, en revanche, comme pour rattraper son retard, se dresse fort raide. Le lieu de son rendez-vous avec l' arête forme, comme il a été dit, le sommet de la montagne. Nous laissons à gauche le promontoire, à droite le glacier auquel l' Atlas Siegfried semble réserver le nom de Hohlaub. A travers des éboulis, puis sur le flanc et la crête d' une moraine gelée, nous nous élevons jusqu' au glacier anonyme presque plan, au pied même du flanc ouest du Laquin.

Une fois déjà je suis venu dans ces parages, lors d' une ascension solitaire de la nervure qui limite à droite la face ouest. On y distingue une succession de dalles plantées de champ. Je me rappelle ce très curieux et facile passage d' une voie magnifique, quasi inconnue. Ce jour-là, j' avais eu la montagne pour moi tout seul. Une pointe d' inquiétude troublait ma curiosité et la hâte d' en finir se mêlait au désir de m' attarder. La belle gymnastique ensuite, au long de l' arête sud, gagnée à une heure du sommet...

Débris de roc, graviers, petites avalanches jonchent le glacier sur la rive supérieure. Sur la gauche, un petit golfe d' un blanc mat s' arrondit dans une anse rocheuse, entre le flanc de l' arête ouest et notre muraille. A l' origine de ce golfe, juste sous l' aplomb du sommet ( l' Atlas Siegfried y situe exactement sa cote 3390 ), une vire prend en écharpe vers la droite les rochers verticaux et conduit à une zone praticable de la paroi. Nous nous y engageons. « Prenez garde, monsieur, regardez bien où vous posez le pied: c' est tout verglas ici, du verglas invisible. » Diable! voir l' invisible... En 1917, le guide chamoniard Jean Demarchi m' avait affirmé l' existence d' un avion allemand invisible... « Il existe, disait-il, je l' ai vu. » Mes yeux à moi, il faut le croire, valent ceux de Caspar et de Demarchi: je franchis la vire sans glisser. Nous la suivons sur une quarantaine de mètres avant de pouvoir nous élever tout droit. Nous grimpons ensuite à la façon des galopins avides de se traîner partout, la culotte toujours trouée, désespoir d' une mère dont la main alerte tour à tour fesse et reprise. Personne ne me corrigera en actes ou en paroles, si je redescends du Laquin avec des accrocs à mes chausses. Pourtant, je répugne à remplacer tractions et rétablissements — oh! la volupté de s' enlever sur un mur à pic à la rigueur du poignet — par la friction et la reptation. Vrai terrain de l' espadrille, cette première paroi. Tantôt moyen suprême d' escalade, tantôt très bourgeoise pantoufle, l' espa chausse un jour Tartarin-Quichotte et l' autre Tartarin-Sancho. Malgré l' assaut que nous donnons au Laquinhorn, les nôtres sont demeurées à la cabane, dans la rangée prosaïque des « socques ». La neige fraîche dont nous approchons, en rendrait l' emploi impossible pour les deux tiers de l' ascension. Maudite neige...

Mooser se rebiffe: « N' en dites pas de mal, monsieur, de cette belle neige de Dieu. Sans elle, les souliers attachés sur le sac pèseraient lourd à nos épaules. » Et dire que cet Hercule, sans effort apparent, porterait une malle à bras tendu... L' escalade se poursuit, rarement difficile, pas très raide. Parfois, les ongles s' usent un instant à chercher des saillies, à s' y accrocher. Sur ces rochers lisses, on glisserait si doucement, sans secousse, semble-t-il, avant d' être lancé dans l' espace et d' aller s' écraser sur le glacier déjà distant. Nous traçons des zigzags allongés serrant de tout près, ici à gauche, là à droite, une ligne directe idéale. Au-dessus, la muraille paraît sans fin. On n' en découvre qu' une faible partie et, dans cette succession de dalles toujours pareilles, le progrès est difficile à évaluer. Les uns reprocheront à cette paroi le manque de variété et, s' ils ont l' esprit chagrin, ils y respireront l' ennui. D' autres, au contraire, en goûteront l' unité sévère. L' alpiniste comprend tard la beauté des grandes faces rocheuses. Celle des arêtes demande, si j' ose dire, moins de culture. Au Rothorn de Zinal 1 ), quand j' en gagnai l' arête nord, à quarante minutes du sommet, par le flanc est ( moins accueillant ce jour que lors de l' ascension de G. Winthrop Young ), à l' Obergabelhorn dont ma cordée réussit, seconde, à atteindre la cime par la haute muraille sud, j' ai été enfermé de longues heures dans un paysage vertical, grandiose et grave comme une nef de cathédrale aux colonnes hautes et simples. Les détails s' effacent devant l' ensemble. Les canonnades effroyables s' oublient. Nulle part comme là on ne sent l' immensité solennelle et altière de la montagne. En dépit des efforts — et parfois des angoisses — une atmosphère de recueillement nous pénètre. Après les chutes de glace ou de pierres le silence se referme, plus profond, plus lourd.

Au Laquin j' ai retrouvé un peu de tout cela, et le désir ne m' a pas effleuré de me retourner pour admirer la prodigieuse couronne dont les fleurons s' appellent Allalin, Alphubel, Täschhorn, Dom, Sudlenz et Nadelhorn.

Nous montions depuis une heure quand quelque chose d' indéfinissable — peut-être une légère modification de la roche — annonça l' arrivée très prochaine au glacier suspendu. Ainsi, dans la symphonie classique, une modulation prépare l' auditeur incapable d' analyse à l' entrée du deuxième thème. Et voici vraiment le deuxième thème de notre montagne. La pente soudain s' adoucit et nous foulons la neige fraîche abondante. Au travers, le piolet touche le roc ou la pierraille. Quelques pas encore et le glacier est devant nous, la vue s' ouvre.

Un hurlement nous reçoit... Coup de vent ou rugissement du dernier dragon? Les doigts du guide se sont crispés sur le piolet. Dans sa main puissante il vaut presque la lance de Saint-Georges. Mais nulle haleine de feu ne nous brûle. Au contraire, nous remontons le col de nos vestes sous les vagues froides d' une bise irrégulière.

La largeur — relative — du glacier nous surprend. Peu incliné à sa base, il se redresse peu à peu, jusqu' à un angle de 45 à 50 degrés. De haut en bas, sur une largeur de dix mètres, un grand coup de balai a enlevé la neige fraîche. Avant de se précipiter dans le vide pour s' abîmer au pied du mur inférieur, cette avalanche à mis à nu une couche de neige ancienne. Au moment de quitter le sol, aplani en tremplin de saut, elle a laissé une agglomération de boules durcies, soudées par le gel. Sur l' arête ouest, juste à notre hauteur, un losange de roc, dressé sur l' un de ses angles, défie l' équilibre. Un jour il s' écroulera sur le chemin. C' est en vain, sur la voie du retour, que je le cherchai.

Crampons au pied, sans donner un coup de piolet, nous nous élevons très vite sur la surface compacte qu' a déblayée l' avalanche. Très haut sur nos têtes s' allonge la partie « horizontale » de l' arête sud. Telle, du moins, elle paraît de Saas. D' ici, sa crête se montre ruineuse et irrégulière. L' ombre couvre encore tout notre versant, mais, dans les brèches peu profondes, le bord des rochers se dore au soleil. Dans l' une d' elle, en un point où la ligne de faîte s' infléchit, affilé comme une lance, un gendarme gris est implanté. D' après un tracé dessiné par Oscar Supersaxo, il marque l' aboutissement de la voie Speyer, qui emprunte ici la partie de la face où l' inclinaison est la plus faible: la neige s' y accumule l' hiver et demeure tard. Plus à gauche, les rochers, très raides, la retiennent rarement et seulement par places.

« Où s' est tuée l' Anglaise de St-Nicolas? » s' informe Mooser. Mes souvenirs de cet accident — il fit grand bruit dans la vallée de Saas — sont vagues. Cela se passa sur l' arête, mais je ne puis préciser l' endroit. Un bloc touché par la malheureuse bascula, l' écrasa. Ce bloc, toutes les caravanes depuis toujours s' en étaient servies. Cette fois encore, des hommes lourds et forts avaient tiré sur lui. Comment l' Anglaise, très frêle, put-elle l' ébranler?

Elle habitait chez son guide et l' avait institué son héritier. Je me rappelle cette phrase, entendue à Saas: « Une rude chance pour le guide qu' il y ait eu des témoins de l' accident. » Le terrible « is fecit cui prodest » eut-il empoisonné la vie de ce brave homme? La jalousie, la calomnie sont plantes robustes, plantes de montagne comme de plaine, n' en déplaise au citadin naïf.

A l' approche de la paroi supérieure, de nouveau le champ visuel se rétrécit. En même temps, le vent diminue.Vingt minutes ont suffi à la traversée du glacier. A 8 h. 45, nous touchons à la base de la deuxième muraille.

Pour apprécier nos progrès, je cherche des yeux le losange de l' arête occidentale. Ce point de repère a disparu. D' autres petits rocs, aux formes tourmentées, hérissent l' arête. Jamais je ne les avais remarqués. Pourtant, j' ai passé souvent près d' eux, je les ai peut-être touchés.

A 50 mètres sur la gauche, à niveau, une tache de lumière vient de naître, subite, inattendue comme le coup de pinceau d' un projecteur. A travers quelque brèche invisible les rayons du soleil ont sauté sur une échine peu saillante. Ils en soulignent le relief. « Le chemin », faisons-nous à la fois, car cette nervure mène au sommet ou dans son voisinage immédiat.

Maintenant nous longeons, parallèlement à la ligne de faîte, l' extrême bord du glacier en direction nord. Nous ancrons les piolets dans la vieille neige dure, à travers la couche tombée la veille et l' avant, prête à glisser sous nos pas. Nous la préférons pourtant, dans ce parcours horizontal, aux rochers lisses et mal disposés. Ce trajet dangereux, bref dans l' espace, paraît long dans le temps. Quelle halte délicieuse tout à l' heure, sur la nervure ensoleillée! Mais sur ce pan de toit rougeâtre où nous abordons, pas la moindre surface plane. Il faut poursuivre, poursuivre jusqu' à la cime. La structure de la nervure est homogène: défavorable à son origine, elle le demeurera jusqu' au bout.

Sur le bord du glacier suspendu nous foulions une neige lourde, gorgée d' eau. Ici, dans chaque anfractuosité, c' est une farine blanche très froide que nos mains brassent. Les franches saillies sont rares. Parfois on trouve à accrocher une phalange au sec, sous une écaille. Dans ce gneiss peu rugueux, dont l' inclinaison pourtant n' atteint jamais la verticale, on ne tient qu' à peine. Nos doigts, exsangues d' abord, puis rouges et douloureux, sont sans force. Nous grimpons de conserve. Quelle imprudence! dira-t-on. S' élever ainsi sans s' assurer! Mais où Mooser rencontrerait-il un bloc pour passer la corde, un palier où se camper, les mains libres?

Quand une grimpée commence à lui sembler longue, Mooser a coutume d' en annoncer la fin immédiate. Aujourd'hui aussi: « Nous arrivons », affirma-t-il. Pourtant, je vois toujours devant nous la même perspective de rocs sévères et lisses. De la pierraille, du sable, de la neige, commencent à balayer un couloir superficiel creusé à gauche de notre nervure. Nous accélérons. A nos côtés, dans un tintement métallique, une vieille boîte de conserves se précipite, le couvercle ouvert replié en visière. Si nous ne le savions, le passage de ce projectile nous apprendrait que nous grimpons dans l' axe du sommet. Comme une douche, un vent froid tombe sur nos épaules. Il descend d' une brèche voisine: sur l' autre versant la bise souffle sans doute avec violence. Encore une longueur de corde et Mooser cesse de monter. Sur un fond bleu ciel il s' encadre dans une fenêtre de l' arête sud. Le point culminant est là tout près, au delà du petit couloir. Un quart de tour à gauche, deux minutes de gymnastique et nous l' atteignons.

Les rafales nous en délogent aussitôt. Je me rappelle à propos une niche qui creuse la paroi du sommet, à l' extrême haut du couloir. Quelques mètres de descente oblique et nous voici dans cet abri, sous un auvent, appuyés à des rochers rugueux et chauds. Le soleil y concentre ses rayons. Leur force s' accroît. Nul vent coulis ne filtre jusqu' à nous.

« On ne serait pas mieux à Taesch, adossés à monfourneau, un jour d' hiver », se réjouit Caspar. Et tout comme son gros poêle de pierre grise, le vent ronfle sur l' arête, à deux mètres de nous... Le spectacle si rare d' un ciel sans menaces, le bien-être, la pipe de Mooser, nous retiennent trop longtemps. Aussi, quelle course enragée, quelques heures plus tard, dans le val interminable, pour attraper, à Stalden, le dernier train de Zermatt...

Horaire: Départ de la cabane... 5 h. 30 Début de la nervure de roc 9 h. 05 Base de la face7 h. 20 Sommet10 h. 35 Arrivée au glacier suspendu 8 h. 25

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