Ascension de la paroi ouest du Jirishanca. Cordillère Huayhuash (Pérou)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Rkcardo Cassin, Lecco

L' idée d' une expédition dans les Andes me fut suggérée à la fin de l' année dernière par Gigi Alippi, sur proposition de son ami le docteur Liati et avec son appui financier. Je fus enthousiasmé par cette proposition, car je caressais depuis longtemps l' espoir de réaliser une ascension dans les Andes, qui m' étai ent encore complètement inconnues.

Comme nous manquions de renseignements précis sur ces montagnes, nous nous adressâmes à notre ami G. Dionisi, de Turin, grand connaisseur en la matière, car il avait participé à des expéditions dans la Cordillère Blanche et dans la Cordillère Huayhuash; il nous apprit que, dans les Andes, il ne restait plus aucune cime importante à conquérir. D' après lui, si nous tenions à faire une ascension de prestige, il faudrait nous attaquer à un versant réputé inaccessible. Aussi * Expédition italienne Città di Lecco aux Andes péruviennes ( du 6 juin au 24 juillet 1969 ).

nous suggéra-t-il la paroi est du Nevado Yerupayâ.

Le Nevado Yerupayâ ( haut de 6634 mètres ) est situé dans la Cordillère de Huayhuash, dans les Andes péruviennes; c' est le plus haut sommet du Pérou, après les Nevados Huascarân Sur et Norte, situés dans la Cordillère Blanche.

Quand le départ fut décidé, je commençai, en compagnie d' Alippi et du docteur Liati, à recruter les membres de l' expédition; à cet effet, je m' adressai au groupe Ragni ( les araignées ), en précisant bien que, en plus du mérite personnel, il fallait pouvoir disposer de son temps librement et gratuitement.

La section du CAI de Lecco, sous le patronage de laquelle était organisée notre expédition, nous fut d' un précieux secours moral; si elle ne put nous assister matériellement comme elle l' aurait voulu, nous ne réussîmes pas moins à former une équipe d' hommes très capables.

Je fus désigné à l' unanimité comme chef de l' expédition, formée des membres suivants: Annibale Zucchi et Gigi Alippi, mes compagnons de route au Me Kinley; Casimiro Ferrari, dont la grande activité d' alpiniste justifiait notre confiance en lui; Giuseppe Lafranconi, qui fit ses preuves lors de nombreuses ascensions hivernales; Natale Airoldi qui, quoique moins connu, avait à son actif de nombreux engagements; le docteur Sandro Liati, promoteur de l' expédition et excellent alpiniste. Mimmo Lanzetta se joignit à nous comme accompagnant; sans afficher de grandes prétentions d' alpiniste, il nous fut toutefois très utile, surtout dans le ravitaillement des camps; il arriva même qu' au camp d' attaque.

Le 6 juin, nous quittons l' aérodrome de Milan en direction du Pérou, survolant Rio de Janeiro au passage.

Nous sommes émus de nous trouver pour la première fois au contact d' une civilisation aussi différente de la nôtre. Cependant, une nouvelle désagréable nous attend: le docteur César Morales Arnao, « profesor de andinismo », avec qui nous étions en relation, nous apprend qu' une expédition autrichienne nous a précédés sur la paroi est du Nevado Yerupayâ. Comme il n' est pas dans mon caractère de céder au découragement, je décide de viser un autre objectif. Notre choix se porte sur la paroi ouest du Jirishanca; cette montagne ( haute de 6126 mètres ) est l' une des plus belles des Andes du Pérou et, avec le Yerupayâ, la plus belle de la Cordillère de Huayhuash.

A l' histoire du Jirishanca est lié le nom d' un de mes amis, le regretté Toni Egger, qui atteignit le sommet par la paroi est en 1957, après de longs jours de sacrifices et d' âpres luttes, donnant la preuve de sa valeur, de son courage et de ses très grandes capacités d' alpiniste.

Mais personne, jusqu' à ce jour, n' avait tenté l' ascension par la paroi ouest, notre nouvel objectif; cette paroi, pourtant attirante et d' une beauté exceptionnelle, était réputée inviolable; en effet, de n' importe quel point de vue, elle se présentait comme une pente impressionnante, parfaitement lisse et luisante de glace.

Pour nous approcher du point d' attaque de la paroi, nous devrons franchir une zone ne figurant sur aucune carte, constituée par un glacier inexploré; en 1954 déjà, l' expédition du docteur Klier avait considéré ce glacier comme inaccessible.

Notre expédition quitte Lima pour Chiquiàn, gros bourg situé sur une grande plaine, à 3553 mètres d' altitude. La majorité de la population se livre à l' agriculture au moyen d' outils et d' accessoires primitifs; la terre est sèche, et les paysans sont obligés de se servir d' une barre comme levier pour déplacer les mottes.

A Chiquiàn, nous trouvons nos quatre porteurs, qui nous aideront à porter de lourds fardeaux jusqu' au point d' attaque. Nous chargeons les quarante burros, petits ânes qui transporteront notre matériel jusqu' au camp de base, situé à 4000 mètres d' altitude; ce dernier est atteint après trois jours de marche, sur un parcours de plus de 140 kilomètres. Le camp de base se trouve à proximité de deux petits lacs, où Lanzetta pêche de nombreuses truites; un site idyllique et bien abrité, où l'on respire à pleins poumons l' air vif, pur et raréfié des Andes.

Devant nos yeux, la crête découpée du versant ouest de la Cordillère de Huayhuash resplendit au soleil, immense et démesurée. Nos regards sont ravis par le caractère extraordinaire des cimes qui nous entourent: à gauche, le Rondoy, massif et grandiose; puis le Jirishanca, à l' aspect fier et puissant; ensuite la cime El Toro, aux roches libres de glace, dont la couleur rose clair n' est pas sans rappeler les Dolomites; enfin, le Yerupayâ, qui nous domine du haut de sa puissance. Chacun de ces sommets a sa physionomie particulière.

Le 17 juin, douze jours après avoir quitté l' Italie, nous n' en sommes qu' à l' installation du camp de base. Le lendemain matin, pour ne pas perdre plus de temps, je me dirige du côté de la montagne en compagnie d' Alippi et des quatre porteurs; nous cheminons avec peine pendant quatre heures, sur un terrain très raide, jusqu' à ce que nous trouvions une place convenable pour installer le camp intermédiaire, qui servira de dépôt et de point d' appui; nous montons la tente, y laissons des vivres et du matériel, et rentrons fatigués au camp de base. Les jours suivants sont consacrés à l' approvisionnement du camp intermédiaire.

Pour atteindre le camp d' attaque, il faut franchir le col El Toro, haut de 5300 mètres et réputé jusqu' alors infranchissable. Nous sommes émus et préoccupés par ce qui nous attend, car le docteur César Morales Arnao nous avait appris que, en 1957, un avion de vingt-sept passagers s' était écrasé sur un des flancs du col, entre le Jirishanca et la cime de Y El Toro; l' équipe de secours, après quatre jours de tentatives, avait du renoncer à sa mission, car elle n' avait trouvé aucun passage pour atteindre le lieu du désastre. Il s' agit d' une vaste étendue de glace, sillonnée par une série impressionnante Versant occidental du massif Huayhuash. De droite à gauche: Nevado Terupajd, el Toro et le Jit hanca.

ItinéraireX Camp d' attaque Photo Riccardo Cassin, Lecco 2Versant ouest du Jirishanca ( 6126 m ) X Grotte bivouac Photo Erwin Schneider 3Ascension du Jirishanca. Dans la paroi ouest Photo Riccardo Cassin, Lecco de crevasses qui courent en tous sens; ce sera pour moi, qui suis pourtant allé dans le Karakorum et en Alaska, un spectacle sans précédent.

Le 2 t juin commence la marche d' approche qui doit nous amener au camp d' attaque. Nous avons l' impression d' évoluer dans un royaume féerique de neige et de glace, plein de pièges et d' embûches. A un certain moment, nous apercevons, au milieu d' une longue crevasse, un petit pont, mince et menu, posé là comme par insouciance par la Providence; je regarde à droite et à gauche pour trouver un meilleur passage, mais en vain; il faut se contenter de ce petit pont. J' avance lentement, prudemment et à pas légers; le pont de glace résiste. Nous le franchissons tous, heureux d' avoir surmonté ce premier obstacle.

Après avoir passé le col, nous arrivons au camp d' attaque, situé à plus de 51 oo mètres d' altitude. La paroi du Jirishanca se présente comme une pente impressionnante de 70 à 75%, complètement verticale en certains endroits et dominée par places par d' énormes sécacs. Peut-être avons-nous opté pour la solution la plus difficile en choisissant notre parcours, car nous devrons nous frayer un chemin en passant sous toute une suite de séracs en surplomb, tailler des gradins à grands coups de piolet dans la glace et planter des pitons un peu partout.

La haute altitude, trop rapidement atteinte, a provoqué des migraines, soignées énergiquement par le docteur Liati.

Plusieurs jours seront nécessaires pour ravitailler le camp d' attaque, à partir du camp intermédiaire et du camp de base; tâche pénible entre toutes, si Pon considère l' altitude et le matériel qui pèse lourdement sur nos épaules.

Le 28 juin, par un temps favorable, quatre d' entre nous partent en direction du sommet. Zucchi et Lafranconi ouvrent la voie, pendant qu' Airoldi et moi-même filmons et photographions, tout en aidant à porter un peu de matériel. Cependant, à un moment donné, nous nous voyons contraints de redescendre, arrosés que nous sommes par une grêle de glace provoquée par nos deux compagnons en train de creuser des gradins. Nous rejoignons le camp d' attaque, où Alippi me demande mes impressions; je ne puis que lui confirmer l' extrême difficulté de l' ascension.

A dix-huit heures trente, alors qu' il fait déjà sombre, Lafranconi et Zucchi sont de retour; ils n' ont pas atteint la crête, mais s' en sont approchés à une cinquantaine de mètres environ.

Le 29 juin, nous sommes assaillis par un temps exécrable, qui nous tient bloqués dans notre tente pendant quatre jours; on nous avait pourtant assuré que dans les Andes, à cette époque, il ne faisait jamais mauvais temps!

Le 3 juillet, le temps s' améliore; Ferrari et Liati vont sur la paroi pour dégager les traces à demi détruites par la tempête.Vers le soir, ils sont surpris par un brusque changement atmosphérique, ce qui les oblige à bivouaquer sur place.

Au camp d' attaque, nous sommes sans nouvelles; j' essaie de ne pas dramatiser la situation, mais ne réussis pas à cacher mes préoccupations. Le mauvais temps nous rend inquiets sur le sort de nos compagnons et nous fait passer une longue nuit d' angoisse et d' insomnie. Au matin, à notre grand soulagement, nous apercevons la tente de nos camarades, restée intacte malgré la bourrasque. Encore une fois, notre équipement s' est montré efficace.

Le temps rasséréné, Lafranconi et Zucchi peuvent se mettre en route pour rejoindre Ferrari et Liati, abrités dans une grotte de glace qu' ils avaient atteinte entre-temps. Le jour suivant, le 5 juillet, chargés de vivres et de matériel, Alippi, Airoldi et moi partons rejoindre nos camarades; le même soir, nous sommes tous réunis pour le bivouac. Nous passons la nuit dans la grotte précitée, à laquelle les stalactites donnent un aspect dantesque. Nous sommes malheureusement sept à nous partager deux tentes; de temps à autre, l' un de nous préfère dormir dehors.

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