Ascension de la «Via dei Francesi» à la Punta Gnifetti au Mont Rose

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Bernard van Ommeslaghe, Bruxelles ( CAS, section Jaman )

J' ai propose un beau jour à Jean Gaudin, guide à Evolène avec qui je marche régulièrement depuis quelques années, de me conduire à la Voie des Français. Il fut tout de suite d' accord. L' itinéraire est très sommairement décrit dans le Guide Kurz ( itinéraire 347 ) qui note tout de même que cette « voie est une des plus grandes et des plus difficiles courses de glace de toutes les Alpes ». Mais pour le reste, la description est brève et peu engageante, car on y parle d' un danger de chutes de pierres jusque vers 3400 mètres. Cela n' était cependant pas pour nous arrêter, car nous savons qu' en cette matière les conditions et les circonstances du moment peuvent jouer un grand rôle.

Pour réussir notre course, nous avons dû nous y prendre à deux fois.

Le 24 juillet 1977, nous quittons Zamboni, accompagnés des vœux du vieux gardien. C' est presque un événement pour lui, car cette course se fait rarement: une ou deux fois par saison, parfois pas du tout. Dieu! que cette face est impressionnante vue d' en bas! Il y a 2500 mètres à monter... On peut y définir trois sections: l' approche qu' aux rochers du « Promontoire » ( vers 3300 m ) où nous allons bivouaquer, la grande pente de glace ( de 3500 à 4200 m ) et l' édifice sommital ( 4200 à 4550 m ). Pour aujourd'hui, c' est l' approche qui est notre problème. Et c' est déjà une course en soi. Tout de suite les pentes du glacier du Mont Rose sont raides. Nous nous déportons franchement à gauche de l' itinéraire note sur le Guide Kurz pour éviter le champ d' action des avalanches descendant du Mannelli et de la Zumstein. Cela oblige à escalader, de gauche à droite, un petit rognon rocheux qui donne accès aux pentes supérieures. Certains bivouaquent ici, à 2700 mètres. Nous préférons poursuivre jusqu' aux rochers dits du Promontoire qui sont, à 3300 mètres, juste à l' aplomb Illustrations 5/ du sommet de la Signalkuppe. Le glacier supérieur est barré de plusieurs immenses crevasses dont la dernière surtout est réellement impressionnante: Gaudin la franchit sur un mince pont qui se termine en une fine arête de neige serpentant entre deux abîmes. Il faut vraiment du cœur au ventre pour traverser cette crevasse dont les lèvres s' écartent d' au moins vingt mètres!

Plus haut, la pente s' adoucit et les rochers du Promontoire se rapprochent. Nous franchissons facilement deux rimayes pour traverser ensuite à droite une pente légèrement ascendante vers les rochers. Nous les atteignons à 21 h 15. Un quart d' heure plus tard, il fait nuit. Après une brève restauration, nous nous étendons dans les rochers qui, il faut bien le dire, ne sont guère confortables. L' endroit est impressionnant. Tout en bas, Zamboni d' où l'on nous fait des signaux à la lampe. A droite, on distingue les pentes du Passo Signal et les crêtes élégantes qui les surmontent. Le temps, curieusement, se couvre. Les étoiles apparaissent, puis disparaissent voilées par des brumes. Le sommet n' est plus visible. Gaudin pense qu' il faut quand même « aller voir »; moi, j' hésite. Je me dis que, pour ces courses, il faut des conditions parfaites.

- Non, Jean, redescendons! Nous reviendrons un autre jour...

Et ainsi en fut-il décidé. Aux premières lueurs du jour, nous entamons la descente. Nous repassons en sens inverse la fameuse crevasse. Progressivement, le temps se dégage et, arrivés à Zamboni à 5 heures et demie, c' est l' aube d' une journée magnifique qui s' annonce. On nous cherchait en haut à la jumelle sans nous trouver. C' est en bas qu' il aurait fallu regarder! Hélas! nous repartons pour la Suisse, déconfits. Je suis spécialement chagriné, car c' est moi qui ai poussé à la retraite. Mais, déjà, je sais que nous reviendrons.

Après deux belles courses ( l' arête de Peuterey sans bivouac depuis Monzino et la Sentinelle Rouge ), les conditions des grandes pentes de neige et de glace sont toujours parfaites. Outre que le printemps avait été très neigeux, des chutes de neiges tombées au début d' août les avaient remises en conditions. Des lors, pourquoi ne pas retourner à la Voie des Français?

Le 12 août, nous revoici à Macugnaga. Les prévisions du temps sont bonnes mais, curieusement, tout est dans le brouillard et je me dis qu' il faut vraiment avoir le moral pour partir dans ces conditions à la Voie des Français. A Zamboni, on nous revoit avec plaisir. Après avoir déjeuné, nous allons nous étendre et dormir un peu. Un brouillard opaque entoure toujours le refuge. Pourtant, vers 15 h 30, il se déchire et tout le glacier du Mont Rose et plus haut le glacier du Signal se montrent jusqu' au Passo Signal. Il n' y a pas de soleil. Tout cela est passablement sinistre. J' ai à nouveau la même impression: que ces pentes sont raides et compliquées! Comme il est loin ce Promontoire! Et le sommet, qu' il est haut! Néanmoins, avec courage, nous nous ébranlons. Tout de suite, nous sommes pris par l' ambiance, les premières pentes sont raides et font gagner rapidement de l' alti. Gaudin décide d' éviter le rognon rocheux par la cascade de glace qui coule à sa droite: dédale de pentes raides et de séracs que nous surmontons en définitive assez facilement. Nous voici sur le plateau supérieur où s' ouvrent d' immenses crevasses. Il n' y a plus de pont pour franchir celle qui m' avait impressionné la première fois. Il faut faire un long détour sur la droite pour trouver un passage compliqué sous les falaises menaçantes des séracs qui descendent du Crestone Zapparoli. Mais nous y arrivons après quelques contremarches. Nous parvenons sur le plateau supérieur qui conduit aux deux rimayes et la traversée horizontale vers le promontoire. A 9 heures, nous allumons nos lampes et nous atteignons bientôt les rochers. Finalement, c' est un trajet un peu analogue, de par la nature du terrain et la raideur des pentes, au parcours qui va de Monzino au bivouac Eccles ( avec les crevasses en plus ).

Nous ne comptons pas rester longtemps ici. Après avoir bu et mangé, nous nous étendons pour deux heures, recouverts par un sac de bivouac pour deux personnes. Cette fois-ci le temps est avec nous. A minuit, nous nous levons ( c' est plutôt un moment agréable, compare à cette inconfortable inactivité ) et, après nous être copieusement restaurés, à 1 h io, nous partons pour la grande voie. C' est pour moi un moment d' intense émotion. Nous traversons les rochers inférieurs du Promontoire, pour nous Meyer sur les pentes de neige raides qui le flanquent à droite ( donc au nord ): elles sont en conditions parfaites, encore que, de temps à autre, les pierres y aient buriné de profondes goulottes, parfois délicates à franchir. Nous savons que bientôt il nous faudra surmonter un « ravin rocheux » pour accéder à la grande pente de la voie. Nous préférons progresser un peu plus haut sur les pentes raides, en opérant une traversée légèrement ascendante de droite à gauche sur un terrain mixte, rendu facile par la neige abondante et bien gelée, et rallier la pente à son extrémité inférieure droite. Nous voilà au pied de la fameuse pente de la Voie des Français: 700 mètres qui commencent à 45° et se terminent à 60°. Tout d' abord, il nous faut rapidement traverser la base de la pente vers la gauche de façon à pouvoir la remonter le long de la nervure rocheuse qui la borde au sud. Certains guides de Macugnaga empruntent même cette nervure de bas en haut quand la pente est en glace. Mais ce n' est pas le cas jourd' hui. Quand nous estimons être parvenus dans le voisinage de cet éperon rocheux, nous entamons la longue montée directe. Les pointes antérieures des crampons mordent bien, de même que le pic du piolet et le condor. Tout est parfait et nous marchons ensemble sans problème. Il faut assurément des mollets bien entraînés pour faire cet itinéraire. Heureusement que, cette année, j' ai quelques belles faces nord « dans les jambes ». C' est ainsi que je ne souffre absolument pas, et notre progression dans la nuit noire est régulière. La pente bien vite se redresse à 500, puis à 55°. Nous serons bientôt à la hauteur de la partie inférieure du mur de séracs qui borde les trois quarts de la largeur de la pente à notre droite. Nous allons entrer dans la zone des deux cents mètres à 6o°. Là, je demande à Gaudin de faire des relais. Mais le piolet s' enfonce encore, et point n' est ici besoin de vis. Le jour se lève. Bientôt les corniches supérieures de l' arête frontière s' embrasent. On a une impression d' immensité, car la pente est très large. Rien n' est encaissé ici. A la différence de la face de la Brenva, tout est vaste et rien n' arrête la vue.

Plutôt que de continuer par le couloir qui prolonge la pente entre la nervure de gauche et le bord sud de la barre des séracs supérieurs, Gaudin préfère rallier directement la nervure rocheuse. Suivent trois longueurs très raides, où cette fois, en raison précisément de cette raideur, la glace affleure; c' est pourquoi Jean fait deux relais sur vis et le troisième, déjà dans les rochers, autour d' un beau becquet.

Une fois dans les rochers, un grand bonheur m' envahit: c' est le moment choisi par le soleil, descendu du sommet de la Signalkuppe pour nous atteindre. Nous faisons notre première halte. Il est 5 h 30. L' altitude doit être de 4100 mètres environ. La grande pente est surmontée.Vue d' en haut, elle est assez effrayante. Finalement, j' aime autant l' avoir escaladée de nuit! Cent mètres nous séparent de l' édifice sommital, et la vue est exceptionnelle. Tout en bas, on voit le toit brillant de Zamboni. On entend même aboyer les chiens de berger de l' Alpe de Pedriola. Tout à côté, on voit le miroir que constitue le petit lac à côté du refuge Paradiso. A notre droite se détache le Passo Signal étonnant de blancheur. A notre gauche ( nous sommes dos à la montagne ) remonte et prend fin dans la neige l' éperon rocheux dit Nervure de droite. Plus loin, et à notre hauteur, se situent les rimayes qui, dans le haut de la voie Mannelli, défendent l' accès aux rochers du Grenzgipfel. Enfin, encore au-delà, on distingue le bord sud du Linceul à la voie Brioschi ainsi que tout le parcours inférieur de cet itinéraire. Je cherche des yeux le parcours de la via Restelli au Nordend, que j' espère parcourir prochainement.

A 6 h 15, nous reprenons notre progression par un dos d' âne neigeux qui, sans difficulté, nous conduit au pied de l' édifice sommital. C' est ici que la description du Guide Kurz est particulièrement laconique. Mais Gaudin, toujours bien inspiré, trouve le bon chemin sans difficulté: une traversée ascendante dans de bons rochers, effectuée de gauche à droite, mène rapidement à une petit brèche. Nous sommes au bon endroit, car nous y trouvons un anneau. De là, il faut descendre en rappel pour traverser en direction nord et rejoindre un éperon... Bigre! c' est du beau terrain mixte! Là, nous sommes en plein versant nord, et il y a pas mal de glace. Le rappel me dépose sur une petite anfractuosité où Jean me rejoint et plante une bonne vis. Nous sommes parés pour la délicate traversée vers la droite. Le guide taille de grandes marches dans la glace noire: vraiment du très beau travail de taille, rapide et bien fait. Il a bientôt rejoint le petit éperon qu' il remonte pour se trouver au pied des pentes terminales. Je traverse à mon tour, non sans jeter un coup d' œil quelque peu inquiet entre mes pieds au toit de Zamboni, encore plus petit et plus bas que tout à l' heure. Mais les marches sont vraiment belles et finalement ce beau passage est un plaisir. Au haut du petit éperon, je découvre que des pentes raides ( mais faciles ) de rochers mêlés de neige nous séparent seulement de la sortie. La corniche sommitale du col Gnifetti s' abaisse progressivement. Quelle impression extraordinaire que de s' ex ainsi de cette face, de ce gouffre, comme par enchantement pour déboucher tout à coup sur les pentes douces du versant suisse vers 4500 mètres, à cinquante mètres au-dessus du col Gnifetti et à dix minutes de la cabane Margherita dont nous franchissons le seuil à to h 30 exactement.

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