Ascension de l'Aiguille du Fou

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

31 juillet 1926. Par André Roch.

Ce nom d' Aiguille du Fou possède en lui-même une grande force attractive. Pas pour tout le monde, sans doute, et il ne faut pas généraliser, car je suis certain que, pour bien des gens à l' esprit équilibré, cette sommité est l' Aiguille des fous. Je ne veux pas discuter et j' admets bien volontiers que nous étions un peu fous!

Une semaine après une tentative d' ascension que la pluie battante nous avait forcés d' abandonner avant même d' avoir atteint le glacier des Nantillons, nous nous retrouvions, trois, à l' Hôtel du Montanvers, nous promenant de long en large dans la véranda et collant pitoyablement la figure aux vitres pour regarder tomber la pluie.

Après une pareille journée, on a l' esprit fatigué d' espérer. Enervés de notre déception, nous décidons qu' au premier jour de beau temps, nous partons pour l' Aiguille du Fou.

Tard dans la soirée, le temps s' améliore et entre les nuages apparaissent des fragments d' arêtes poudrées de neige comme en hiver et dont l' effet, simultanément excitant et paralysant pour des alpinistes passionnés, fait vibrer l' âme toute entière.

Enfin, le lendemain, nous partons à la lanterne et, avant même d' avoir atteint les premiers névés, nous pataugeons dans de la neige en poudre, gelée sous le ciel pur et scintillant. Bientôt la neige fraîche devient plus épaisse et il faut brasser sérieusement. Nous nous dirigeons vers le Rognon, ces rochers qui percent en son milieu le glacier des Nantillons et où l'on passe pour aller au Grépon. Avant de prendre les rochers, du reste blancs de neige fraîche eux aussi, nous ajustons les crampons; selon une fâcheuse habitude, nous faisons halte pour cette opération à l' endroit le plus raide et le plus désagréable.

J' avais planté mon piolet en le passant dans la courroie de mon sac pour qu' il ne me file pas entre les jambes. Mais, une fois les crampons aux pieds, sans réfléchir, je saisis mon piolet avant de remettre mon sac. Celui-ci, délivré de son amarre, s' élance d' abord lentement, puis avec une vitesse proportionnelle à la raideur de la pente, pour disparaître dans un gouffre.

Sans nous déconcerter, nous déroulons la corde et nous nous attachons. Je descends suivant les traces de ce sac folâtre. Je l' aperçois pas bien loin; bon sac! Il a fait avec beaucoup d' adresse un magnifique saut pour aller se poser de l' autre côté d' une crevasse. Comme la neige est fraîche, il a été reçu douillettement et il est là qui m' attend. Suivant toujours la trace, j' y parviens, je reprends ma charge et je n' ai plus qu' à remonter. Mais la crevasse est haute et suspendu à la corde, je gigotte, sans parvenir à passer la lèvre supérieure. Non sans rire, mon attelage bien campé fait des efforts inutiles. C' est que la corde a scié l' angle de neige et s' y enfonce. Il faut la dégager et la placer sur un piolet couché horizontalement. Enfin je rejoins mes compagnons.

Les mains dans les moufles et balayant à chaque pas des paquets de neige, nous passons le Rognon. Plus haut, sur le glacier, il faut de nouveau brasser et cela devient de plus en plus pénible. Le cirque qui nous domine est effrayant; à gauche les Grands Charmoz et le Grépon, à droite les sommets de Blaitière. Les parois de rochers sont toutes saupoudrés de neige fraîche et givrées. La lumière est fantastique et notre unique trace que nous voyons se faufiler depuis tout là-bas, bien bas, nous donne conscience de notre situation folle.

Pour avancer plus rapidement, nous devons nous relayer en tête. Il faut aussi économiser ses forces.

L' Aiguille du Fou est une des sommités les plus importantes de l' arête qui va de l' Aiguille du Plan à l' Aiguille de Blaitière. Nous devons passer maintenant entre le plus haut sommet de Blaitière et la pointe de Chamonix. Pour gagner cette brèche, il ne peut être question aujourd'hui, de monter par les rochers; nous nous dirigeons donc vers le grand couloir de Blaitière qui nous donne quelque peu d' inquiétude; nous craignons les avalanches de neige fraîche. Tout se passe bien. La rimaie est bouchée et la neige n' a pas tenu sur la glace trop raide. En trois quarts d' heure nous montons ce couloir sans tailler une seule marche, simplement sur la pointe des crampons et pendus au pic du piolet. Mal nous en prit, car à la descente de bonnes marches eussent été vraiment les bienvenues. Mais nous étions jeunes et n' avions pas encore reçu la sérieuse leçon que nous fit, quelques jours plus tard, le bon guide Ulysse Simond dans le couloir de l' Aiguille Verte.

De la brèche, la vue est effrayante. Les aiguilles, au soleil, étincellent de neige; du côté de l' ombre, elles paraissent encore plus terribles. La neige fraîche recouvre tous les endroits capables de la retenir et même elle déborde. De plus, le givre tapisse les parties verticales.

Et nous sommes ici, juchés, accrochés comme nous pouvons, et le Fou est là-bas; sa fine pointe surplombe le vide, tentante et impassible. Devant lui, les deux Ciseaux, moins élevés, mais non moins extraordinaires. Derrière, l' Aiguille du Plan, et plus loin, la masse imposante du Mont Blanc. De l' autre côté se dresse le Grépon, se profilant sur l' Aiguille Verte. Autour de nous, le gouffre béant rendu plus sinistre par le règne de la neige.

Nous avons peur, car la réussite est inconcevable. Nous ne voulons pas renoncer ici, cependant, car l' instinct combatif nous excite contre ces montagnes insolentes.

L' Orsa, un enfant des Grisons, ne demande que plaies et bosses: avalanches sur la tête, escalades acrobatiques, pendules fantastiques, ramonées dans des cheminées glacées, etc et il les a eus, ses glaçons sur la tête et ses acrobaties rêvées.

Belayeff, l' Anglais, est moins batailleur; ce qu' il y a d' appréciable en lui, c' est que jamais une idée préconçue et décourageante ne se formulera sur ses lèvres; il envisage toujours les choses telles qu' elles sont, jamais plus graves. Avec cela, souple et agile comme un écureuil.

Cette fois-ci, évidemment, les choses ne sont pas en leur état normal et il est inutile de discuter les chances de succès, il faut tout de suite en venir aux mains... Et les doigts sont déjà terriblement gelés. En ce qui me concerne surtout, car j' ai laissé glisser un de mes gants en bas le couloir. Malgré cela, je prends la tête de la caravane.

Nous devons d' abord gagner une grande brèche entre les Ciseaux et le sommet principal de Blaitière et cela par une marche de flanc pénible et dangereuse du côté encore dans l' ombre. Il faut, par endroits, balayer la poudre de neige, puis tailler des marches. Plus loin, une vire semi-rocheuse, facile, permet d' avancer plus vite. Ensuite nous descendons une pente dont la raideur augmente jusqu' à la brèche.

Là, nous posons les crampons et deux piolets, puis, avec peine, nous escaladons quelques mètres sur l' arête dans la direction des Ciseaux pour descendre sur l' autre face de la montagne, côté du Géant, en plein soleil.

A grands coups du piolet restant et à coups de pieds, la neige est déblayée jusqu' à ce que l'on trouve un point d' appui ou quelque chose qui ait l' air d' en être un. Il faut descendre encore; la paroi est lisse et les fissures mal orientées. Il nous faut faire un pendule. Puis nous traversons péniblement, en descendant toujours obliquement sous les Ciseaux. De ma main gantée, je nettoie, de l' autre, je me retiens. Avec les pieds, on sonde, on tâte, et puis, parfois, le paquet de neige sur lequel on allait s' appuyer lâche, le corps se raidit et on s' efforce de se raccrocher. Le soleil chauffe ces amoncellements de neige légère qui se détache par petits paquets. Ils nous coiffent avec une audace intolérable; de plus, les ruisselets qui courent sur les rochers grandissent et, par endroits, de vraies douches nous rafraîchissent fort intempestivement. L' étoffe des culottes complètement mouillée colle au rocher et s' arrache. La peau des mains amollie par l' humidité se déchire aux glaçons.

Le plus difficile n' est pas encore fait: pour gagner le pied du dernier monolithe, on grimpe habituellement par une série de fissures. Elles sont remplies de glace et infranchissables. Nous sommes donc obligés de traverser plus loin que d' ordinaire et nous choisissons une voie douteuse dans la paroi. Celle-ci, en son milieu, est vraiment pauvre en prises et trop bien garnie de givre. A un endroit je désespère; je suis accroché à une plaque verticale; il me faudrait pouvoir traverser deux mètres sur la droite et continuer dans une fissure. La plaque verticale me rejette en arrière et je ne sais où me tenir. Je demande aide à Belayeff qui me suit. Il a un sac et cela l' empêche de me rejoindre: le passage est trop délicat. Peu à peu, je parviens à placer ma main droite dans la fissure, mais l' intérieur est tout glacé, et je ne peux me tenir. Le pas est critique: crispé des deux mains gelées, je bascule presque, puis, par un effort violent, j' amène ma jambe droite à passer l' arête de la fissure et j' y suis. Le saut que j' aurais fait était de 6 à 8 mètres.

Dans ma fissure, je suis relativement bien, mais il m' est impossible de m' élever: c' est rempli de glaçons gros comme le bras. Je m' efforce de les faire descendre à coups de pieds et à coups de coude. Peu à peu, mais éreinté, je gagne du terrain et, finalement, j' atteins l' arête. Mes deux compagnons, l' un après l' autre, se laissent basculer, se hissent à la corde dans la fissure et escaladent encore quelques escarpements pour venir me rejoindre.

Nous tournons maintenant autour du bloc terminal. D' un côté, il est sec, mais lisse; de l' autre, là où le guide Armand Charlet a réussi la première ascension sans corde, c' est givré et glacé. Nous sommes obligés de lancer la corde par-dessus le monolithe. Au second essai, elle retombe de l' autre côté à notre grande joie. Mais comment attraper le bout qui pend dans le surplomb vers Chamonix? Non sans peine, nous l' accrochons en faisant quelques suspensions dans le vide. La corde est alors ramenée et fixée à un gros bloc.

L' Orsa a chaussé des espadrilles et, se tenant de la main gauche à la corde qui vient d' en haut, il cherche nerveusement de l' autre main à introduire ses doigts dans une fissure dissimulée sous la neige. La neige ne cache pas tant de fissures et il est bien difficile de se contenter de ce qu' il y a. Par à-coups, il s' élève; cette fois, il est complètement suspendu au-dessus du vide; puis, il saisit une prise que d' en bas on pourrait imaginer bonne et il parvient au sommet.

C' est au tour de Belayeff qui monte à merveille. Quant à moi, je suis vraiment trop fatigué et les mains refusent d' étreindre suffisamment la corde, de sorte que je suis hissé comme un paquet par mes amis.

Vide effrayant de tous côtés!

Nous redescendons bientôt et pensons alors à un repas sérieux. Puis, sagement, nous battons en retraite, car l' heure avance. Nous faisons des rappels, c'est-à-dire que nous descendons à la double corde jusqu' à l' endroit où il faut traverser la paroi. Grâce aux traces, c' est plus facile que tout à l' heure. Pourtant, nous sommes tous trois très fatigués.

En traversant un couloir, Belayeff lâche pied et file un mètre. La corde tend et nous continuons sans longues réflexions. Le pendule est répété et bientôt, au pied des Ciseaux, nous retrouvons piolets et crampons.

Nous devons fuir, car des nuages tournoient par là. Bientôt, une neige mêlée de grésil nous incommode fort et mord nos pauvres visages cuits et rapés.

Dans le couloir sans marche, nous voulions descendre selon un système sans doute inconnu des alpinistes prudents: deux s' assurent et le premier se laisse glisser. Puis, c' est le dernier qui glisse, arrêté par le second, et ainsi de suite. La manœuvre ne réussit pas, car dès les premiers essais, la secousse est si forte que le piolet est presque déraciné. Nous changeons alors de tactique et déplions la corde de rappel. Entre Belayeff et moi qui marchons en tête, il y a 10 mètres environ; nous descendons ensemble à reculons, en enfonçant à chaque pas la pointe du pied dans une neige à moitié fondante, à moitié gelée et des moins sûres. L' Orsa nous assure au moyen de la corde de 60 mètres. Celle-ci déroulée, nous nous fixons et c' est à L' Orsa à descendre. Nous répétons cette manœuvre sous la neige qui tombe par rafales et nous aveugle. Il est inutile de chercher mon gant recouvert de neige.

Après le couloir nous dévalons le glacier des Nantillons, la moraine, les pâturages et nous arrivons exténués au Montanvers à 20 h. 1/2.

On est toujours si bien reçu au Montanvers que nous oublions aussitôt l' âpreté de la journée. Il ne nous en reste que les beaux souvenirs, souvenirs inoubliables.

Horaire: Départ 3 h. 1/2 du Montanvers. Sommet 13 h. Montanvers 20 h.

( N.B. La date des illustrations qui accompagnent ce récit est « 1926 » et non « 1927 ». Les lecteurs voudront bien rectifier. )

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