Ascension de l'Aiguille Noire de Peuterey par l'arête sud (3772 m.)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Jean Juge.

L' arête sud de l' Aiguille Noire de Peuterey présente, sur 1200 m. de dénivellation, une série de tours très escarpées dont la face ouest tombe sur le Glacier de Fresnay et la face est sur le Fauteuil des Allemands. La première tour, une belle aiguille, s' appelle Pointe Gamba; deux gendarmes forment le sommet de la seconde tour qui est peu marquée; la troisième est la Pointe Welzenbach, où s' arrêtèrent longtemps les tentatives d' escalade de l' arête sud; puis vient la Pointe Brendel, quatrième tour, dont l' accès est défendu par un ressaut vertical en forme de demi-lune, où l'on trouve un passage extrêmement difficile. La cinquième tour, la plus redoutable, est d' une difficulté extrême sur cinquante mètres environ. La sixième tour ou Pointe Bich, après un début très difficile ( trois surplombs ), est, dans l' en plus facile que les autres. Enfin, l' escalade du sommet ne présente pas de difficultés.

Tentée nombre de fois par des alpinistes célèbres, cette ascension fut enfin réussie, en 1932, par deux Allemands, MM. Brendel et Schaller, morts tragiquement dans les Alpes depuis lors. C' est une escalade très longue et très difficile, qui n' a jamais été faite sans bivouac. Elle peut se faire entièrement en espadrilles qui sont partout avantageuses, sauf dans la montée à la deuxième tour, et la descente par la voie ordinaire, où l'on trouve beaucoup d' herbe et de terre. Une excellente note technique de l' itinéraire a été publiée par L. Devies dans Alpinisme de mars 1935.

Sapristi, 4 h. 151 Aussitôt, dans le minuscule refuge de la Noire, règne une activité fébrile. R. Lambert, A. Roch et moi, seuls hôtes en ce premier jour de septembre, nous essayons de combler notre retard, en préparant à la hâte nos sacs et en déjeunant d' un peu d' eau froide et de beurre. Le jour point à peine. En remontant le pierrier qui constitue le Fauteuil des Allemands, mes pensées, secouées par les faux-pas dans ce terrain chaotique, s' accrochent à des événements récents. Tout d' abord l' enthousiasme pour cette arête, qui m' a été transmis par Roch et dont je n' ai pas eu de peine à faire prospérer le virus dans un bouillon de culture aussi favorable que Lambert; puis une série de pluie et quinze jours de service militaire sur les belles routes vaudoises; hier, le passage du Petit St-Bernard, en auto qui, par Courmayeur, nous a amenés à pied d' œuvre, en plein pâturage; la montée au refuge, surprenante par la raideur de la paroi, où plusieurs passages ne sont pas « à vaches ». L'on grimpe parfois sous une cascade, sur un arbre, et il faut couper du genévrier pour le feu, avec un piolet emporté uniquement dans ce but.

En ¾ d' heure, nous atteignons les rochers de la Pointe Gamba Dans le fallacieux espoir de faire la course sans bivouac, nous attaquons ce premier obstacle à une allure rapide. La montée dans cette paroi abrupte s' effectue par une succession de cheminées, de plaques et de vires herbeuses et fleuries, où les espadrilles ne donnent pas une grande impression de sécurité, et je me demande si la sueur qui perle à mon front n' est pas due autant à une vague inquiétude qu' à l' effort. Une première dalle difficile ralentit notre bel élan. Tirant à droite, nous parvenons dans le couloir qui sépare la Pointe Gamba de la deuxième tour. Le temps que j' y reçoive un caillou sur la figure en franchissant un surplomb, et nous voici dans des rochers peu solides, émergeant de pentes d' herbe et de terre extrêmement raides. Nous nous félicitons déjà de notre flair, lorsque, croyant reconnaître un ressaut décrit par nos prédécesseurs, nous entreprenons de le tourner par la droite, bien que la gauche semble plus facile. Après de gros efforts d' une demi-heure et le sacrifice d' un piton, nous constatons que par la gauche c' eût été enfantin. Tout de suite après, les passages deviennent difficiles, et une dalle très délicate nous donne bien du mal. Plus loin, pour franchir un mur vertical et lisse, je fais une courte échelle précaire à Lambert. Il me monte sur les épaules et sur la tête avec tant de délicatesse que j' en oublie qu' il pèse 90 kg.! Une brèche sauvage nous découvre le versant ouest qui plonge en une muraille vertigineuse sur le Glacier de Fresnay, 1000 m. plus bas.

La Pointe Welzenbach ( 3350 m .) où commencent les grosses difficultés est encore bien au-dessus de nos têtes et, sans trop oser en parler, nous commençons à abandonner l' espoir de terminer la course sans bivouac. Tantôt par des traversées sur la face est, tantôt sur le fil de l' arête, nous surmontons des gendarmes sévères et de petites dents qui nous grignotent beaucoup de temps. Enfin, par un passage en dalles très exposé, nous atteignons la pointe Welzenbach, où se trouve un emplacement de bivouac très confortable. Avis aux amateurs! Des guides de Courmayeur y ont passé trois nuits lors d' une tentative célèbre.

Il est midi ½, et la partie faite représente déjà un « Grépon Mer de Glace ». La soif nous tenaille. Je cherche un peu d' ombre sous les pierres arrangées du bivouac, mais Roch qui est assis dessus bouge et m' envoie un bloc sur le crâne. La Pointe Bich nous domine encore de 400 m. par des escarpements formidables. Un rappel à pic, terminé par un pendule, nous dépose sur une brèche d' où partent, sur les deux faces, de monstrueux couloirs. Quelques dalles à prises rares nous conduisent devant le fameux ressaut en demi-lune de la Pointe Brendel. C' est le premier passage d' extrême difficulté. Il est impressionnant. Devant nous se dresse une paroi verticale à peu près lisse dominant des abîmes effrayants. Deux minces pitons jalonnent la « route » et me font l' effet d' être surtout un soutien moral. J' assure Lambert qui part marteau au poignet et la ceinture garnie de mousquetons et pitons. On dirait un cambrioleur. A bout de bras, il accroche un mousqueton au premier piton qu' il a planté et je tire sur la corde. Il s' élève comme une mouche sur la paroi lisse. Comment se tient-il? Je n' en sais rien. Mais voilà que le passage se complique encore d' une traversée vers un dièdre déversant qui conduit à une vire où il faut se couler par des prodiges d' équilibre Débarrassé de mon sac, j' éprouve déjà des difficultés pour aborder la paroi. Me fiant à l' adhérence de mes chaussures de crêpe, puisqu' il n' y a rien où les doigts puissent s' agripper, je m' élève en ôtant les mousquetons au passage pour les rendre à Lambert que je rejoins sur la vire. Il repart arc-bouté au-dessus d' un vide énorme à la recherche d' un passage. Je ne le vois plus; j' entends planter un piton, puis silence; la corde ne bouge plus. J' attends plusieurs minutes. Je demande: Ça va? Pas de réponse. Tout à coup, la corde file et cela me donne un coup au cœur: Est-ce une chute? Un gros bloc est projeté dans le vide, puis rebondit contre la paroi pour disparaître dans le gouffre au-dessus duquel nous nous agitons. Silence. Mes nerfs s' exaspèrent. Enfin la grosse voix de Lambert m' ap. Le passage ne demande aucune force, comme d' ailleurs presque tous ceux que nous aurons à franchir par la suite, mais il est si délicat et exposé que nous sommes tous d' accord, sur le moment, pour trouver qu' il ne peut exister quelque chose de plus difficile à franchir sans moyens artificiels. Roch, à qui échoit la détestable besogne d' enlever les pitons, jure, tout en cognant. Quant à moi, voyant sa peine, je commence à leur accorder une confiance que je leur refusais au début.

La suite est toujours difficile et une traversée très délicate sur la gauche doit se faire, d' après le récit que nous avons emporté, en montant sur un piton pour se rétablir sur un autre. L' auteur doit être très élastique, car il y a 5 à 6 mètres entre ces deux pitons! Nous tournons la difficulté par un lancement de corde et nous accédons, par quelques fissures, au sommet de la Pointe Brendel où, jouissance sans pareille, il y a une tache de neige. Je me jette à genoux pour sucer inlassablement le granit où l' eau s' écoule goutte à goutte, je me tords la langue et m' écorche les lèvres pour n' en pas laisser échapper.

La cinquième tour présente une paroi formidable dont l' ascension, paraît-il, est d' une difficulté extrême d' un bout à l' autre. Un rappel, une chevauchée d' arête, et nous y sommes On accède à la paroi par une vaste enjambée au-dessus d' un vide effrayant, et déjà Lambert se livre à une acrobatie scabreuse. Après une dizaine de mètres jalonnés par trois pitons, il me fait venir, mais doit repartir avant que j' arrive, et l' assurage est des plus précaires. Tout est désespérément lisse jusqu' à une vire sur la gauche qui conduit dans la face ouest où commence le fameux dièdre de 40 mètres qui a arrêté pendant longtemps les tentatives d' ascension. Le pan gauche de ce dièdre est une dalle presque verticale sans prises, tandis que le pan droit surplombe par moment, formant avec l' autre une fissure aux lèvres lisses. Le tout se dérobe dans un vide qui prend fin 1200 mètres plus bas. En haut, d' énormes surplombs infranchissables barrent le passage. Nous voilà tous trois accrochés dans cette extraordinaire et vertigineuse rigole où il n' y a pas d' emplacement de repos. L' assurage se fait en se tenant d' une main à un piton et en tirant de l' autre la corde passée dans un mousqueton. Ces 40 mètres nous prennent plus de deux heures. Le soleil baisse dans notre dos, et je commence à craindre que nous n' ayons pas terminé les grosses difficultés avant la nuit. En effet, pour s' échapper du dièdre il faut emprunter une vire à droite qui rejoint l' arête. Lambert m' attend sur une maigre prise d' où je pourrai l' assurer à un solide piton. Le nom de vire me paraît bien optimiste! Devant soi un surplomb et à droite une plaque de mauvais granit noir et lisse, inclinée de plus de 45 degrés et surplombant un gouffre qu' il vaut mieux ne pas contempler. Cette plaque a environ quatre mètres de long, légèrement ascendante, et un mètre de large, mais une grande entaille l' interrompt sur un mètre: voilà pour les pieds. Au-dessus, la paroi forme des angles surplombants, sous lesquels il faut plaquer les mains ouvertes et qui obligent à arquer le corps sur le vide. Après quelques tâtonnements, Lambert arrive à se couler jusqu' à un piton à mi-chemin pendant que je surveille ses mouvements avec appréhension, car je suis sur le bout d' un seul pied où commence une crampe et accroché d' une seule main. Il avance avec des précautions de félin et disparaît derrière un pan de rocher. Roch et moi lui crions notre admiration. Puis j' entreprends la traversée, pensant « vider » à chaque instant. Mon sac n' adhère plus à mon dos qui surplombe le vide. Rien pour les mains; seules les espadrilles tiennent sur la dalle inclinée à l' excès dont il faut franchir la coupure par une grande enjambée, tout au bord. Arc-bouté dans une posture instable, je n' arrive pas à passer la corde de Roch dans un mousqueton, et je suis prêt à y renoncer, mais ce cher André réclame avec tant de véhémence que, dans un effort désespéré, j' y réussis.

Pendant ce temps le jour a baissé et, lorsque Roch arrive haletant vers nous, il est urgent que nous trouvions un emplacement de bivouac. Peu avant le sommet de la cinquième tour, par une varappe encore difficile et aérienne, nous atteignons une plateforme d' éboulis dominant la face est, et nous nous y installons. Une boîte de sardines pour les trois et deux biscuits composent le souper, puis nous nous étendons sur les blocs. Il fait beau mais froid. Après les chansons et histoires drôles d' usage, nous somnolons et battons la semelle alternativement, car nous n' avons pas trop d' habits. Vers 5 h. 30, le jour point; nous mangeons les dix derniers biscuits et, à 6 h. 30, maladroits comme des ours et impressionnés par le vide dont nous avons perdu l' habitude, nous repartons. Par l' arête vertigineuse nous traversons le sommet de la cinquième tour et arrivons au dernier passage de très grande difficulté, constitué par trois surplombs successifs qui défendent la sixième et dernière tour, la Pointe Bich. Pendant que je m' escrime, j' en par trois fois le déclic du Leica. C' est Roch qui, confortablement installé, se plaît à me surprendre dans des positions saugrenues. La suite est moins difficile, mais la chaleur devient accablante et l' ascension interminable. Enfin, après trois heures d' escalade, nous sommes sur la Pointe Bich qui, malheureusement, est encore séparée du sommet par une brèche profonde. Un long rappel, une remontée facile, ce qui nous étonne, et voici le sommet Il est 10 heures.

Un quart d' heure après, le cœur léger, nous entreprenons la descente qui, au dire de Roch, doit nous conduire en quatre heures à la cabane et ressemble à la descente du Petit Dru. Mais bientôt le couloir Rey, poli par les chutes de pierres, la chaleur intolérable et la soif nous enlèvent notre enthousiasme. Nous errons interminablement, tantôt sur l' arête, tantôt sur l' une des faces, perdant la voie que nous rejoignons par des rappels risqués. A force de traîner notre corps fatigué et brillant de bloc en bloc et sur de dangereuses vires de terre où la poussière irrite la gorge et pique les yeux, à force de nous agripper à des pierrailles herbeuses très raides où les espadrilles sont traîtresses et où une glissade serait une catastrophe, nous perdons de l' altitude et par le flanc sud nous nous dirigeons vers le Fauteuil des Allemands. Nous croyons être hors d' affaire? Non! Encore des pentes pour bouquetins, de l' herbe drue qui pique les doigts et de la terre qui brûle les pieds. Nos pauvres carcasses manquant de liquide, de nourriture, de sommeil, abruties de fatigue, se traînent silencieusement et lamentablement. De temps à autre, Lambert répète: Vas-y! Un dernier ressaut infranchissable nous oblige à une vilaine traversée et à un rappel par-dessus un couloir neigeux où il faut sauter une rimaie, pendant la descente de corde. Nous voilà de nouveau cramponnés à des touffes d' herbe, les pieds glissant sur des pentes graveleuses. Deux rappels de 25 mètres fixés à des blocs sortant de terre nous amènent au pied de la paroi. Avec nos espadrilles, c' est encore un calvaire de traverser névés et pierriers jusqu' à la cabane. Il est 16 h. 30, et la descente nous a coûté six heures, sans interruption. Affamés, nous mangeons tellement qu' il nous est ensuite difficile de lacer nos souliers!

Une heure après, décordés pour aller plus vite, nous descendons en tâtonnant dans les rochers abrupts, sous des cascades où les prises sont gluantes; nous nous traînons sur le derrière dans des cheminées et sur des vires. Je jure de ne plus faire de montagne! Mais comme tout a une fin, voici la dernière cheminée qui débouche sur un sentier où une sensation de sécurité complète nous envahit délicieusement. La vue d' une fleur, d' un insecte, tout nous est sujet d' enchantement.

Nous prenons un bain de pieds et flânons si bien que la nuit nous surprend à Courmayeur. Adieu le banquet aux innombrables et succulents services rêvé pendant le maigre souper de bivouac; il est trop tard.

Tenu éveillé par les nombreux virages de la vallée d' Aoste, je conduis jusqu' au sommet du Grand St-Bernard, puis, Roch m' ayant remplacé, je ne me réveille que pour être déposé avec tout mon attirail et complètement ahuri, devant chez moi. Il est 4 h. 30 du matin.

Quelle magnifique course!

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