Ascensions dans le Zillertal

PAR S. WALCHER, VIENNE

Avec 1 illustration ( 52 ) Les montagnes du Zillertal forment le cœur des Alpes autrichiennes et sont probablement les plus populaires du Tyrol. Souvent chantées par les habitants et par les étrangers, souvent visitées, elles offrent au modeste promeneur comme à l' alpiniste exigeant une abondance de buts magnifiques. Nous allons parler ici de courses anciennes et d' itinéraires nouveaux. Mais à tous ceux qui y viendront pour y trouver les joies de l' escalade, ou qui, des plus hauts sommets, promèneront leurs regards sur l' horizon - au nord vers les forteresses de roche argentée des Karwendels, ou au sud en direction des montagnes rouges du Tyrol méridional -, à tous je souhaite de s' en retourner la joie au cœur, comme ce fut toujours le cas pour moi. Qu' ils puissent se retourner en criant « au revoir »; et que le vieux et sympathique dicton se réalise pour eux:

« Qui vient au Zillertal un jour Voudrait y revenir toujours! » Il y a quelques années, à la fin de juillet, je pénétrais une nouvelle fois dans le royaume alpin du Ziller. Mon compagnon était l' ingénieur Edouard Mayer, celui que ses amis appellent « Mayer des 4000 ».

De Mayrhofen nous remontons le val Stillup, un des plus beaux et charmants vallons du Zillertal, pour nous élever lentement vers la cabane Kassel, admirablement située. Nous y avons pris rendez-vous avec l' ingénieur Karafiat et sa fille Dorli. L' abri est confortable, la nourriture excellente, la compagnie agréable, aussi sommes-nous pleinement heureux à la perspective des prochains jours de course.

Vordere et Hintere Stangenspitze, 3120 m et 3227 m Nous commençons notre séjour par l' ascension de ces deux jolis sommets rocheux. Nous montons à la Vordere Stangenspitze par sa courte arête ouest et traversons sur la Hintere Stangenspitze par l' arête facile qui les relie. Le temps est très beau, et c' est un grand plaisir de progresser sur la neige et les rochers. Pour descendre de la Hintere Stangenspitze nous empruntons un raide couloir de pierraille qui bifurque à l' ouest au point 3210 de la carte du Club Alpine et y figure encore en neige et glace. Or, dans la présente année, les glaciers sont parfaitement libres de neige jusqu' à leur limite supérieure, circonstance qui facilite parfois l' accès d' un point donné, mais plus souvent le rend plus ardu. L' ascension des deux Stangenspitzen se fait commodément en cinq à six heures à partir de la cabane Kassel. Elle réserve un beau coup d' œil sur les montagnes du groupe de Stillup, et on peut la recommander comme préparation à de plus grandes courses.

Wollbachspitze, 3210 m Ce sommet est lui aussi un des buts recommandables au départ de la cabane Kassel. Nous avons l' intention de traverser la montagne du Col de Stangen à celui de Wollbach, mais nous sommes obligés d' abandonner notre projet primitif à l' est du glacier de Stillup, un épais brouillard masquant toute vue de la chute de séracs qui garde l' accès du Col de Stangen. De ce point nous suivons donc le glacier à l' aide de la boussole jusqu' au Col de Wollbach et gagnons le sommet sans difficulté par l' arête sud-ouest. Tout d' un coup le brouillard se lève, le soleil enchante le paysage d' ombres et de lumières, les couleurs brillent plus claires, le plus beau jour est revenu. Que faire de mieux que de chercher sur le sommet une place bien confortable, et de s' imprégner longuement des splendeurs offertes par la montagne chaudement dorée?

Keilbachspitze, 3093 m, par Vest, première ascension Ce magnifique sommet s' élance avec une fière audace du glacier tourmenté vers la voûte bleue du ciel. Nous ne résistons pas longtemps à son appel. Le jour suivant nous trouve déjà cheminant dans sa direction. La marche d' approche nous conduit du haut sentier de Kassel au glacier à travers un terrain raide de gros blocs. Nous abordons le glacier au début de l' arête qui, du sommet de la Pointe de Kassel, plonge vers le nord. Le glacier lui-même est redressé dans sa partie supérieure, mais exempt de crevasses. Entre la Pointe de Kassel et la Keilbachspitze, dans la brèche la plus profonde du col, nous nous accordons une longue halte au soleil. Le paysage est très haute montagne:

1 Altitudes et noms sont tirés des cartes du Zillertal, feuilles ouest et centrale, 1:25 000. Publication du Club Alpin Autrichien.

ombres et lumières, couleurs et formes composent un tableau qui nous gonfle le cœur du merveilleux plaisir de vivre et d' agir.

Du col une arête aérienne s' élance tout droit jusqu' au sommet. A sa gauche ( dans le sens de la montée ) le rocher raide offre une excellente varappe. Nous grimpons avec enthousiasme de couloirs en fissures, à travers des dalles et le long de murs verticaux. Sur des coussins de gazon vert foncé, des fleurs multicolores frémissent au vent léger. Comment ne pas s' attarder sur ces balcons délicieux? Deux heures et demie environ après notre départ du col, nous atteignons la cime. Heureux de notre succès nous restons longtemps au soleil du sommet Nos regards plongent vers le sud: là-bas, dans la lumière brillante, s' élèvent les sommets du Hochgall et les tours rouges des Dolomites - un coin de notre pays perdu.

Au sud de notre sommet des névés rapides montent vers l' arête. Comme ils sont soulignés par de hautes parois, nous descendons avec prudence, obliquant vers l' ouest jusqu' au moment où nous pouvons traverser la partie plane du glacier de Frankbach. Le Col de Frankbach, porte d' entrée du versant de Stillup, n' est pas facile à atteindre du glacier. Il ne faut pas monter trop tôt à l' arête, car le cheminement dans les blocs instables qui suivent n' est pas une partie de plaisir. Le passage exact est marqué d' une croix de fer et, s' il n' y a pas de neige, un œil avisé repérera avec satisfaction une modeste sente. La descente du col s' étire le long d' une pente de pierraille instable et calcinée, en direction du point 2477. A l' est de cette tête rocheuse on descend assez facilement au petit glacier dessiné sur la carte, mais dont il ne reste presque rien. La suite du chemin jusqu' au Höhenweg traverse de nouveau le pierrier marqué d' une bonne trace. Nous trouvons le plus gros obstacle de la course juste devant la cabane. Un torrent glaciaire charrie un tel volume d' eau que sa traversée nous oblige à un travail difficile et dangereux. Il nous faut tout d' abord remonter assez loin du chemin. L' impétuosité de l' eau boueuse est telle que seuls les plus gros des blocs que nous jetons restent en place et résistent au courant.

Rosswandspitze, 3158 m, arête ouest, première ascension Nos compagnons veulent un jour de repos. Mayer et moi nous nous contenterons d' une demi-journée. Nous consacrerons l' autre moitié à visiter la Pointe de Rosswand, une aiguille sauvagement déchiquetée que l'on visite rarement. Après un déjeuner tardif, nous traversons le large glacier de Sonntag au niveau approximatif de la courbe 2500. Puis nous grimpons la longue arête ouest du Rosswand ( un avant-sommet de la Pointe de Rosswand ), et non loin du point 2578 descendons quelque peu sur des dalles jusqu' au Weisskar ( glacier Blanc ). Enfin, par un pierrier facile, nous atteignons le pied de la courte arête ouest. Cette arête, bien marquée sur la carte, plonge, verticale, du sommet et limite au nord le couloir de la voie normale. Après un court repos, une première varappe dans des rochers faciles nous conduit à une fissure noire. Nous obliquons à sa gauche vers une grotte assez vaste que nous quittons par un trou dans le toit pour gagner l' arête. Comme nous trouvons de beaux cristaux dans cette grotte, nous la baptisons la « grotte de cristal ». Mayer marque notre passage par la construction d' un petit cairn. L' ascension se poursuit sur l' arête ou légèrement à côté. Plus tôt que nous ne voudrions, tant la varappe est franche, nous touchons la perche du sommet. Nous retrouvons le monde des sommets inondés de lumière dorée. Leur silence et leur beauté sont la meilleure récompense du grimpeur.

La descente jusqu' à l' avant de notre montagne, le plus haut point du Rosswand ( 3112 m ), emprunte des rochers gigantesques et n' a pas l' air facile. Mais si l'on trouve le cheminement exact, tout se passe assez agréablement. De là nous suivons l' arête ouest jusqu' à ce qu' il devienne aisé de descendre au Weisskar. A l' endroit même où, à la montée, nous avions traverse la crête du Rosswand, nous changeons de nouveau de bassin glaciaire pour atteindre le glacier de Sonntag et descendre à la cabane.

Grosser Löffler, 3376 m Et maintenant nous nous croyons tous les quatre suffisamment entraînés pour gravir le Löffler avec le maximum de plaisir. C' est une des plus belles ascensions de notre programme Dans la soirée nous arrive une bruyante compagnie d' environ onze à douze garçons et filles. Ces jeunes ont le même but que nous pour le jour suivant, comme nous l' apprend leur conversation.

Quand nous quittons la cabane le lendemain vers 5 heures, toute cette jeunesse est déjà loin en avant. Nous n' avons pas de raison de nous hâter, puisque nous connaissons la montée du Col de Frankbach et que le temps reste beau. Lorsque nous atteignons le petit glacier à l' est du point 2477, nous nous étonnons de ne plus voir trace de nos « concurrents ». Nous cherchons à les repérer très haut sur nos têtes, mais tout reste immobile et silencieux. Parvenus dans les hauteurs avoisinant le point 2477, nous cherchons à voir de l' autre côté du dos rocheux et apercevons tout en bas sur le glacier de Löffler leur longue colonne qui progresse lentement. Lorsqu' ils nous voient, ils font halte. Nous nous représentons sans peine leur surprise et leur dépit à nous voir déjà si haut au-dessus d' eux.

Au col nous faisons halte quelques instants, puis descendons au revers jusqu' au glacier de Frankbach que nous suivons sur cent ou cent cinquante mètres. Nous passons la rimaie à un endroit favorable et atteignons assez haut l' arête nord-est par des rochers brisés. On peut suivre l' arête à partir du Col de Frankbach, mais la première partie n' étant pas intéressante, notre détour est avantageux. La partie suivante nous prodigue un plaisir sans mélange. Nulle part la varappe n' est difficile au point de rendre le grimpeur soucieux; mais nulle part non plus elle n' est facile au point de le décevoir. Les passages se suivent, très variés, et l'on progresse presque partout sur le fil de l' arête. Ici ou là seulement, un passage infranchissable oblige à de petits détours au sud ou au nord. Peu avant le sommet, l' arête s' élance encore une fois, verticale. Nous grimpons par le flanc nord sur des dalles raides et peu solides. A notre droite, le couloir du sommet plonge, profonde entaille verticale, jusqu' au glacier de Löffler. En quelques longueurs de corde, nous rejoignons l' arête, et peu après nous nous serrons la main sur le sommet. Nous avons mis près de six heures du Col de Frankbach à la cime. Pour une cordée de quatre, ce n' est pas si mal.

Vers 16 heures nous quittons le faîte pour descendre le glacier de Floiten, raide, mais surtout redoutable par ses crevasses. Tout se passe bien. Sans trop avoir à chercher, nous trouvons le meilleur cheminement à travers les séracs et touchons terre peu après 18 heures à la cabane Greizer. Nous ne savons ce que nos jeunes alpinistes sont devenus. Quand nous étions très haut sur l' arête, nous les avons vus à la rimaie du glacier de Frankbach. A la tombée de la nuit, personne n' étant en vue, la femme du gardien laisse brûler la lampe pour faciliter un peu leur descente. L' ingénieur Karafiat, qui loge dans la chambre contigue à la porte de la cabane, aura encore le plaisir nocturne de saluer l' arrivée de ces jeunes, heureusement sains et saufs.

Lapenspitze, 2992 m Le jour suivant, retour à la cabane Kassel. Au sommet de la brèche de Lapen, Mayer et moi ne résistons pas à la tentation de visiter la Pointe du même nom. Nous y faisons la découverte que la dernière partie de l' ascension, exactement la traversée de l' avant au sommet principal, est devenue particulièrement difficile à la suite de l' éboulement récent d' une paroi rocheuse. Nous ne stationnons pas longtemps au sommet, car nous avons encore devant nous un long trajet jusqu' à la cabane Kassel.

Nos deux compagnons sont déjà loin en avant. Le chemin de la cabane est agréable, facile, mais comme tous les chemins de montagne, il monte, il descend et... se perd à l' endroit précis où nous en aurions le plus besoin, sur la moraine en étoile du glacier de Löffler. La traversée de l' impétueux torrent glaciaire nous demande de nouveau beaucoup d' efforts, et nous n' y parvenons que près de sa source. La gardienne nous reçoit avec son amabilité ordinaire et une sympathique soirée de cabane clôt cette journée.

Gigalitz, 3002 m, arête est, première ascension Le jour suivant est consacré au repos. Nous montons cependant, à l' est du glacier de Stillup, à la Pointe de Gfallen, 2956 m, et au Grüne Wand, 2946 m; deux modestes et jolis sommets sur lesquels le touriste peut, par beau temps, passer toute une journée à deux honnêtes occupations: à regarder et à manger.

Après cet agréable et reposant intermède, nous reprenons, Mayer et moi, notre programme de courses. L' ingénieur Karafiat et sa fille rentrent chez eux par le Val Stillup, pendant que nous reprenons à deux le chemin des hauteurs et transportons nos lourdes charges à la brèche de Lapen, où nous les déposons sous de gros rochers. Nous montons sur les blocs qui dominent la brèche pour repérer la manière la plus agréable de monter au Grand Gigalitz. Environ 200 m sous la brèche, côté Stillup, des vires herbeuses mènent à l' arête qui s' élance vers la Tour de Gigalitz. Choisissant la vire inférieure, nous atteignons l' arête dont nous suivons le fil. Au début la montée est facile, mais les choses changent bientôt. Premier obstacle: une dalle exposée se redresse fortement. J' en atteins prudemment le sommet. De cette position peu sûre, j' observe la suite de l' arête. Des dalles gigantesques en forme de toit d' église surplombent, côté nord, une profonde ravine. Le parcours horizontal de cette portion exposée du faîte, environ 25 mètres, est difficile mais offre un plaisir enivrant. Lorsque je termine cette chevauchée, la corde est au bout et Mayer me rejoint le visage rayonnant. Par des côtes et des parois redressées nous gagnons ensuite directement la brèche au nord de la Tour de Gigalitz et suivons la belle arête faîtière jusqu' au sommet principal.

A la descente nous prenons l' arête bien distincte qui plonge au sud-ouest dans le Val Floiten. Son parcours ne présente pas de difficulté mais réclame de l' attention et un pied sûr. Ce n' est que très bas que nous pouvons la quitter et rejoindre le glacier où passe l' itinéraire de la cabane Greizer à la brèche de Lapen. La montée vers le dépôt de nos sacs manque de charme. Elle ne peut effacer notre joie d' avoir vaincu le Gigalitz.

Pointe ouest de Floiten, 3194 m, et Schwarzenstein, 3368 m Nous sommes obligés de consacrer la journée suivante à d' impérieux travaux de couture, certains vêtements laissant par trop à désirer. Afin que cette journée d' interruption involontaire ne nous paraisse pas trop dure, le ciel nous gratifie dans l' après d' un orage violent qui fait apprécier l' agrément d' une cabane bien chauffée.

Le jour suivant, aux premières heures du matin, nous sommes déjà en chemin. De même que la brèche de Lapen relie les vallons de Stillup et de Floiten, c'est-à-dire les cabanes Kassel et Greizer, de même la selle de Tribbach relie les vallons de Floiten et de Zem, la cabane Greizer à la grande et belle cabane de Berlin. Le montagnard qui entreprend cette traversée ne pourra guère l' exécuter sans être tenté de visiter au passage ces deux sommets, ou au moins le Schwarzenstein. Assurément la progression à travers les séracs et le réseau de crevasses du glacier de Floiten n' est pas facile et a déjà cause de sérieux embarras à plusieurs caravanes. Nous aussi nous devons accepter diverses contremarches avant d' atteindre le plateau supérieur, libre de crevasses. A la selle de Tribbach, un brouillard épais nous enveloppe soudainement. Nous grimpons tout de même, par la jolie arête sud, au sommet de la Pointe ouest de Floiten, pour essuyer une giboulée avant de rejoindre les sacs. Pendant que nous montons la pente de glace qui conduit au col entre le Schwarzenstein et le Grand Mörchner, le brouillard s' éclaire et s' amincit. Lorsque nous prenons pied sur le sommet du Schwarzenstein lui-même, le soleil brille de nouveau dans un ciel sans nuage. Nous y rencontrons aussi un camarade de club et un pensionnat de jeunes filles et passons d' agréables moments sur cette mon-tagne.Vers le soir nous entrons dans la confortable maison des Berlinois.

Turnerkamp, 3418 m, arête est Le Turnerkamp est bien l' une des plus belles montagnes des Alpes de Ziller. Aucune de ses voies n' est facile et avec ses 2 km de long, son arête est compte parmi les grandes varappes du Ziller.

La pleine lune règne encore lorsqu' à 5 heures nous partons pour cette arête. Pour monter du glacier de Horn au col de Tratten nous avons quelques difficultés dans la partie médiane. Nous devons tourner des séracs à l' est et pour cela remonter des dalles redressées et ruisselantes d' eau. Un peu plus tard, sur le glacier supérieur, nous faisons une découverte désagréable: entre les débris d' un avion tombé pendant la guerre, des corps et des parties de corps humains bien conservés dans la glace.

A 8 heures nous sommes au Col de Tratten et, après une courte pose, attaquons la grimpée longue mais très variée. Cette arête est une belle ascension, assurément; mais elle ne conduit pas directement au sommet A 300 m de celui-ci, elle devient impraticable et oblige à traverser la paroi sud-est jusqu' au couloir de la voie normale, montant du glacier de Trattenbach. En suivant sa partie supérieure nous gagnons à 15 heures le fier sommet du Turnerkamp.

Bien que courte, notre halte là-haut nous offre des minutes réconfortantes. Une fois de plus un ancien désir s' est réalisé; une fois de plus, après le long et difficile effort, nous éprouvons le sentiment délicieux de la détente au milieu de ce vaste et merveilleux pays de montagne. L' alpiniste voudrait retenir ces trop courtes minutes; mais la loi de l' existence ordonne de cheminer sans repos, de figurer, de devenir et de passer.

La descente du sommet au glacier de Trattenbach par le couloir n' est pas agréable. Elle se termine par une paroi de glace noire très raide, recouverte de sable à travers lequel les pointes des crampons ne mordent pas toujours la glace. Par souci de sécurité je taille un grand nombre de marches jusqu' à la lèvre supérieure de la rimaye, que nous enjambons sur un pont relativement solide. La suite de la descente sur le glacier de Trattenbach, le long de l' arête est, se déroule sans difficulté.

Après une courte mais fatigante montée nous retrouvons le Col de Tratten à 7 heures du soir. La lune argentée est de nouveau haut dans le ciel, lorsque sur la partie inférieure du glacier de Horn nous soupirons après la cabane de Berlin toute proche.

Feldkopf ( Zsigmondyspitze ), 3087 m Le Feldkopf ou Pointe Zsigmondy ( Emile Zsigmondy en fut le premier vainqueur ), souvent dénommé aussi le Cervin du Zillertal, est fréquemment visité, et de tous les côtés. L' ascension, cependant, n' en est jamais très facile. C' est charges de souvenirs que nous retrouvons, tous deux, cette montagne. Mayer et sa femme en ont fait l' ascension il y a bien des années, et j' ai dû, il y a seize ans, rebrousser chemin au début de la grande traversée. Les rochers étaient complètement glacés et la montagne recouverte de neige fraîche.

Eu égard à la fatigue du jour précédent et la brièveté de la course, nous quittons la cabane à 13 heures seulement pour monter au Lac Noir. Un brusque orage nous laisse à peine le temps de chercher refuge sous de gros rochers où nous croyons trouver une bonne protection. Avant longtemps nous avons un sentiment de fraîcheur sur la nuque, l' eau a déjà fait chemin jusqu' à notre peau. Bientôt nous sommes enveloppés d' un voile de brouillard gris, spasmodiquement illumine d' éclairs rouges. Nous allions prendre le chemin du retour, lorsqu' une éclaircie inattendue nous redonne de l' espoir.

A 17 heures nous parvenons à l' attaque et, peu après, au début de la grande traversée. Mayer s' étonne du terrain peu solide. Il avait le souvenir de roches magnifiques. Là où quelques années plus tôt il a trouvé de belles dalles et des rochers compacts, nous ne rencontrons qu' un fatras terreux, fragile et peu sur. Pour éviter ce passage dangereux, je quitte la traversée au premier tiers pour atteindre directement le grand balcon par une paroi très raide de solide quartz. Le Feldkopf est devenu une montagne à la mode, on le reconnaît non seulement aux relations du livre de la cabane de Berlin, mais aussi à la polissure des rochers due aux passages répétés. Il n' y a plus trace de l' orage quand nous atteignons la cime. Le soleil déclinant illumine le ciel; des ballons de brouillard blanc roulent dans les vallées; un profond silence nous entoure... Lorsque nous parcourons la dernière partie du chemin de la cabane, la lune, une fois de plus, commence à répandre sa lumière argentée sur le monde des cimes.

Grosser Greiner, 3199 m Le grand Greiner est « un des sommets les plus élancés des Alpes de Ziller et une des plus belles varappes de toute la région ». C' est ce que dit le guide Der Hochtourist \ et telle est bien aussi la réalité.

Malgré cela le Greiner est une montagne presque désertée. C' est qu' aucune de ses voies d' ap n' est facile et que les indications de cheminement existent plutôt sur la carte que dans le terrain.

La traversée du Greiner de la cabane de Berlin à l' hôtel Furtschagl est notre journée d' adieu au Zillertal. Elle aurait facilement pu devenir celle de notre adieu à la vie.

Bien qu' en partie marquée d' une sente, la montée de la cabane de Berlin au petit glacier de Greiner n' est pas facile, en particulier le long du Greinersonnwand. De même la suite du glacier de Greiner au Col de Reischberg ne promet rien de bon. Nous peinons à l' intérieur ou sur le bord d' une coulisse humide, argileuse et croulante pour atteindre la brèche.

Lorsque nous avons quitté la cabane au matin, le temps nous laissait sans souci. Malheureusement, il devient mauvais pendant la montée, et nous devons nous rendre à l' évidence: des orages 1 « Der Hochtourist », Guide de Purtscheller et Hess, volume 5. 124 i.

se préparent de deux côtés. Au cours d' une rapide halte au Col de Reischberg, le ciel s' éclaircit de nouveau, ce qui nous incite à poursuivre rapidement. Nous jouissons au maximum de cette varappe et gagnons rapidement de la hauteur. Malgré cela, vers le point 3133, on les arêtes sud-est et est se soudent, nous devons reconnaître que nous avons perdu la course contre le mauvais temps. Subitement tout devient sombre autour de nous; un vent méchant nous souffle aux oreilles et les premiers éclairs illuminent la vague de nuages noirs, à l' ouest. Près de la sauvage tour rocheuse que l'on nomme « Rossi » ( cheval ), je sens mes cheveux se hérisser et tout mon corps semble transpercé d' innombrables aiguilles. Promptement je dégringole de toute la longueur de corde pour rejoindre mon compagnon. Nous nous trouvons dans le flanc nord-est d' une tour légèrement surplombante. Rapidement nous arrimons en contrebas de l' autre côté de la tour les objets métalliques en notre possession, et nous nous efforçons d' agrandir la niche sous le surplomb en déblayant les blocs instables. Serrés l' un contre l' autre, couverts de mon manteau de pluie caoutchouté à l' intérieur, nous attendons les événements. Ceux-ci ne tardent pas. Les éclairs se suivent, la pluie rage et la tempête tiraille violemment notre manteau. L' intervalle entre les éclairs et le tonnerre devient tou-iours plus court, si bien que nous sommes enveloppés à la fois d' une flamme ininterrompue et de crépitements si puissants et si durs que les oreilles font mal. A un moment donne la clarté éblouissante traverse notre manteau; à la même seconde une violente décharge nous atteint, secouant tout notre corps. Sortant de notre léger étourdissement, nous mouvons nos membres et constatons avec satisfaction que nous n' avons pas été touchés. Pendant deux heures nous restons assis, tendus et angoissés, attendant la fin. Peu à peu le bruissement de la pluie s' atténue, éclairs et tonnerre deviennent plus rares. Nous rampons prudemment hors de notre couvert, et le spectacle qui s' offre alors à nous est indescriptible. Une profonde obscurité recouvre encore la plupart des montagnes, mais çà et là, la lumière du jour perce la couche nuageuse, faisant reluire le bleu du ciel et palpiter les rayons rouge-doré du soleil. Tout le paysage semble transformé en une mer mouvante de couleurs, de tons, de reflets lumineux irréels.

Nous rassemblons rapidement nos effets et déjà je remonte vers le « cheval ». Peu avant le sommet je dois de nouveau revenir en arrière. La tension électrique y est encore si forte qu' elle fait mal. Quelques minutes plus tard le phénomène cesse et nous atteignons le sommet. Nous ne nous arrêtons guère et descendons en varappe la partie supérieure de l' arête ouest. Puis nous continuons, parfois sur des traces de sentier, à travers le flanc sud-est de la montagne jusqu' au glacier de Reischberg.

Entre temps les orages se sont éloignés et Mayer peut prendre une série de magnifiques photos en couleurs qui ont le seul désavantage de ne pouvoir être reproduites. Après une courte halte à la cabane de Furtschagel, nous nous hâtons par le Val Schlegeis vers la cabane Dominikus. L' averse tombe de nouveau et le tonnerre se remet à gronder. Mais cette fois l' orage est loin de nous, et seule la pluie pénétrante ruisselle sur notre peau. A la cabane Dominikus nous attendons la fin de l' averse puis, à grands pas, gagnons la Pension Breitlahner, on nous terminons l' étape.

La fenêtre de ma chambre est largement ouverte. L' air frais et aromatique y pénètre et la lumière de la lune semble surnaturelle dans l' ombre de la pièce boisée. Les montants de la fenêtre découpent le paysage nocturne avec au centre le fier sommet du Grand Greiner. Sensation délicieuse que de tirer le moelleux édredon sur ses oreilles, de baigner dans la bienfaisante chaleur de son propre corps et de laisser le souvenir de l' orage sur l' arête s' éloigner comme un mauvais rêve.

Le matin suivant, par beau temps, nous gagnons Ginzling et Mayrhofen. Le ciel est bleu; des nuages blancs filent vers le sud; les fleurs foisonnent dans les prairies, et devant les fenêtres des fermes et des restaurants brille le rouge profond des fleurs de bégonia.

Mon compagnon attend-il un miracle, à rester ainsi loin en arrière? Veut-il essayer de retenir pour lui toute cette magnificence? Déjà ces heures d' évasion, image après image, s' ordonnent comme une mosaïque polychrome dans la lumière du souvenir. Et elles nous sembleront aussi vraies que la réalité, le jour où nous nous mettrons à raconter: « C' était un jour... un jour d' été... »

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