Ascensions dans les chaînes de Bietsch et de Ijolli

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Le 26 juillet 1893, revenant d' une excursion dans la région Oberaletsch, je passais le Beichgrat et j' arrivais à Ried.

M. et Madame de J. ( du S.A.C., section Berne ) sont en ce moment les seuls hôtes de l' unique hôtel du Lötschenthal. Mes deux guides sont congédiés, puis aussitôt remplacés par deux nouveaux, qui sont Gabriel et Joseph Kalbermatten: il n' y en a actuellement point d' autres de disponibles à Ried.

Gabriel, un colosse à la barbe en broussaille, est borgne, ce qui ne l' empêche pas d' être un guide solide, quoique moins agile que Joseph.

C' est ce dernier qui vient s' arranger avec moi; il s' est endimanché: avec son col droit et sa large cravatte noire, il a plutôt fair d' un notaire ou d' un greffier de village. Il parle un fort bon allemand, possède l' itiné Fellenberg et comprend rapidement les cartes de la région.

Je lui explique que mon plan serait d' explorer les chaînes de montagnes qui s' étendent au sud du Bietschhorn, séparant les vallées sauvages de Baltschieder, de Bietsch et de Ijolli, et qui à ma connaissance n' ont pas encore été toutes gravies. M. de Fellenberg en a fait pour la première fois des descriptions, soit dans le Jahrbuch soit ensuite dans son admirable Itinéraire du S.A.C. pour 1882/83.

La grande difficulté, c' est que ces vallons sauvages étant inhabités, il faut se résoudre à bivouaquer, car il n' est guère possible d' aller y faire des ascensions depuis Ried, aller et retour du même jour.

Nous décidons cependant d' utiliser pour commencer la cabane du Bietschhorn ( Nesthüttede là, nous pourrons aller faire des reconnaissances dans le Bietschthal.

Le lendemain, 27 juillet, nous partons à 2 h. 30 min. pour cette Nesthütte, par une nuit très sombre. Tout de suite après avoir traversé la Lonza, on monte très rapidement dans une immense forêt de sapins et de mélèzes. Mais au bout d' une heure, la pluie se met à tomber très fortement, nous obligeant à chercher un refuge entre deux sapins séculaires, dont toutes les branches se dirigent d' un seul côté. L' abri est vraiment caractéristique, nous sommes là comme dans une grotte; à droite et à gauche les deux énormes troncs des sapins, derrière nous toutes ces fortes branches qui tombent jusqu' à terre, entièrement recouvertes de longs lichens blancs, ce qui rend le rideau impénétrable. Notre lanterne est suspendue au dessus de nous, les guides allument une pipe, tandis qu' une pluie torrentielle arrose cette immense forêt presque vierge; nous écoutons le bruit que produit toute cette eau qui tombe, sans qu' au goutte ne nous atteigne.

Après deux heures d' attente, les guides déclarent le temps absolument gâté, le mieux est donc de retourner à Ried.

Nous laissons notre corde et nos provisions dans cette grotte d' un nouveau genre, car personne n' ira les découvrir, au milieu de cette épaisse forêt. Nous revenons bredouille à l' hôtel, non sans avoir été mouillés jusqu' aux os pendant la descente dans la forêt.

La pluie ne cesse pas un instant de toute la journée, aussi ai-je le loisir de parcourir le livre des étrangers: il contient les autographes de presque tous les alpinistes célèbres qui ont gravi le Bietschhorn.

L' après, causerie interminable dans la chambre d' auberge, avec l' hôtelier Schröter, mes deux guides et plusieurs montagnards. Parmi ceux-ci, le vieux Siegen ( le survivant des anciens fameux guides de la contrée ) nous raconte ses prouesses sous la direction de MM. de Fellenberg, Dr Häberlin, etc.

Puis, je m' initie aux coutumes, aux mœurs des habitants de cette saine et primitive vallée de Lötsch. Ils sont si intéressants ces gens-là, toujours vêtus de noir, habitués à faire une foule de métiers; car, vu leur éloignement de toute ville populeuse, ils sont devenus d' une grande ingéniosité, cumulant les fonctions d' agriculteur, de guide, de menuisier, de charron, de cordonnier, que sais-je encore! En fait de médecin ou de pharmacien, il n' y en a aucun dans toute cette longue vallée; seul un excellent empirique distribue des remèdes et remet les membres cassés. Pour les maladies internes, on essaye des drogues de la famille, et si ça ne réussit pason se laisse mourir, parce qu' alors Dieu le veut.

Ainsi parlaient ces braves gens du Lötschenthal, dans leur exquise naïveté de langage.

Qui n' a aussi entendu parler des représentations théâtrales qui ont lieu tous les ans, tantôt à Ferden, tantôt à Kippel ou à Wiler, en plein air, sur la place publique. ( Voir dans le Jahrbuch S.A.C. 1880, vol. 15, une excellente description d' une de ces représentations au Lötschenthal, par de Fellenberg: Geologische Wanderungen. ) Tous ceux qui m' entourent ont joué ou jouent encore leurs rôles assidûment, et chacun d' eux commence à me faire des récitations dans un pur allemand, avec un accent et une conviction admirables. Les intonations, les gestes, les regards foudroyants, rien n' y manque et toute la soirée se passe en déclamations dramatiques.

Gabriel Kalbermatten m' explique que, s' il débite toujours les tirades de traîtres ou de tyrans, c' est que sa figure sinistre avec son œil borgne, le font toujours choisir pour de tels rôles.

Le 28 juillet, malgré le temps gris, nous nous remettons en route, à 8 h. 15 min., pour la Nesthütte, après avoir retrouvé dans la forêt nos bagages intacts et parfaitement secs.

2 h. 40 min. de grimpée nous suffisent pour atteindre cette cabane, située sur le Schaf berg, à 2573 m. Elle est solidement bâtie en poutres de mélèzes; c' est une dépendance de l' hôtel du Nesthorn à Ried, mais elle gagnerait à être sous la surveillance du S.A.C., car nous trouvons l' intérieur dans un état bien délabré; il paraîtrait que ce sont les chasseurs de chamois qui, en automne, s' en servent avec aussi peu de vergogne.

Après avoir employé deux bonnes heures au nettoyage de la cabane, nous nous mettons en route pour traverser le Bietschjoch, vers midi et demi. Nous atteignons le sommet du col en 1 h. 20 min., par un brouillard intermittent, puis nous faisons une promenade de reconnaissance sur le Bietschgletscher.

Les deux chaînes qui enserrent le Bietschthal dans sa partie supérieure ont un aspect rébarbatif; en tout cas, autant que nous en jugeons de loin, les sommets qui suivent la Ijolliliicke vers le sud, nous paraissent très difficiles sur ce versant.

Nous concluons que nous nous dirigerons demain vers la chaîne qui se détache du Bietschhorn, du Thieregghorn au Krutighorn. ( Voir le croquis de cette chaîne par M. de Fellenberg dans le Jahrbuch S.A.C. 1881, vol. 16, Notizen aus dem Baltschiederthal. ) Après 4 heures d' absence, nous retrouvons notre cabane, où nous passons une nuit assez confortable.

Le 29 juillet, départ à 4 heures du matin, arrivée au Bietschjoch en 1 h. 20 min. Un brouillard presque continuel nous enveloppe, aussi avons-nous bien fait de reconnaître hier la position. Nous prenons notre point de direction sur le Thieregghorn et commençons notre traversée de ce cirque de Titans qui s' appelle „ im Kami ". Cet amphithéâtre, qui a pour sommet les blancs névés du Bietschgletscher, a une hauteur de 1200 m; il est couvert de plaques, d' énormes moraines, parfois de tertres gazonnés; une multitude inouïe de ruisseaux le sillonnent, se précipitant dans le Bietschthal.

Cette prise en écharpe du Rami, dans un terrain aussi peu propice, au milieu du brouillard, nous prit deux longues heures bien pénibles.

Mon intention était d' attaquer, pour commencer, le Dubihorn, qui nous avait paru hier très accessible; mais les guides, qui craignaient de descendre trop bas, et qui d' ailleurs avaient peine à s' orienter dans les buées, veulent traverser le chaînon qui s' échappe du Thieregghorn. Ce n' est pas loin d' ici que doit se trouver le bivouac décrit par le Dr K. Schultz, sous le nom plaisant de „ cabane Rami ", lors de sa fameuse ascension du Bietschhorn par le sud ( voir Jahrbuch S.A.C., vol. 20 ).

La montée est assez facile, mais la descente est tellement escarpée qu' elle nous coûte des peines terribles; on ne peut marcher qu' un seul à la fois, avec mille précautions; à plusieurs reprises, nous faisons descendre Joseph avec la corde tendue, pour reconnaître les endroits les moins périlleux. Nous finissons cependant par atteindre la base des rochers du Thieregghorn, qui me paraît, d' ici, presque impossible à escalader. A mon désespoir, je constate que nous n' avons pas mis moins de 2 h. 50 min. pour traverser ce petit chaînon.

Pour regagner un peu le temps perdu, nous nous dirigeons en toute hâte sur le Dubihorn, qui se montre à travers une déchirure du brouillard, et nous l' escaladons avec une rapidité de gens dépités, en 1 heure 20 min.

Toute la première partie de la montée est facile; partout des sentiers et des traces de chamois en si grand nombre, que nous surnom- mons cette montagne „ eine Gemsenkasernemais la dernière partie n' est alors plus parcourue par ces gracieux animaux: c' est un entassement d' énormes blocs, très solides, que nous gravissons avec quelques efforts musculaires, mais sans grande difficulté.

Nous voici installés sur cette jolie pointe du Dubihorn ( 2991 m ), déjà heureux de cette petite première, lors même qu' elle nous a coûté tellement de temps; il est midi vingt, nous avons donc mis, à force de tâtonner, 8 h. 20 depuis la cabane.

Après quelques instants de repos, nous redescendons de notre sommet et suivons l' arête jusqu' à la brèche ou „ Lücke ", qui se trouve entre le Dubihorn et l' Alpelhorn. Cette brèche est signalée par X. Imfeid ( Jahrbuch S.A.C., vol. 17. Baltschiederthal ) et par de Fellenberg ( Jahrbuch S.A.C., vol. 16. Notizen aus dem Baltschiederthal ). Elle serait praticable aux chasseurs de chamois pour relier le Bietsch au Baltschiederthal.

Suivant toujours l' arête, nous faisons l' ascension de l' Alpelhorn ( environ 3000 m ), dont nous atteignons le sommet effilé en 1 h. 15 depuis le Dubihorn, avec guère plus de difficulté que ce dernier. Toute cette chaîne est composée de gneiss granitique.

Mais l' heure s' avance, et la conquête de ces deux montagnes nous suffit pour aujourd'hui, aussi redescendons-nous par les flancs du Thieregghorn, que nous contournons pour éviter le mauvais chaînon; les précautions sont de rigueur pour ce trajet qui se trouve être suffisamment abrupt.

Mes guides voudraient redescendre sur Rarogne, car ils estiment qu' il n' est guère possible de revenir à Eied vu l' heure avancée; mais comme nos bagages sont restés à la cabane, j' incline pour y retourner, et nous voici remontant cet immense cirque du Rami, trébuchant sur les blocs, glissant sur les plaques inclinées, plongeant dans les ruisseaux. Arrivés sur le Bietschgletscher, nous avons une éclaircie surprenante sur le Dom et sur le Weisshorn. Ces deux superbes colosses, éclairés d' un rayon de soleil couchant, ressortent seuls de la grande nappe de brouillard; ils font un effet féerique qui empoigne les deux Kalbermatten aussi bien que moi. Le Bietschjoch est franchi pour la quatrième fois, l' in Joseph nous dépasse pour aller préparer une soupe à la cabane, que nous atteignons après 6 heures de marche non interrompue depuis l' Alpelhorn.

Nous descendons encore le même soir à Ried, à la lueur d' une lanterne, en 2 heures, au travers de l' épaisse forêt.

Nous atteignons l' hôtel Nesthorn à 11 heures du soir, après une journée de 19 heures, dont 17 au moins de marche effective.

Le brouillard avait évidemment retardé considérablement notre excursion, mais quoi qu' il en soit, pour répéter une semblable expédition, il serait infiniment préférable de partir des alpages au-dessus de Rarogne et de monter par le Bietschthal. Le 30 juillet, dimanche, temps affreux, pluie diluvienne dans la vallée, neige sur la montagne. Ceci permet une nouvelle étude des mœurs de ces pieux habitants du Lötschenthal. Le 31 juillet, le temps s' étant un peu éclairci, nous quittons Ried et descendons la vallée jusqu' à Gampel. Notre plan, c' est d' aller coucher ce soir à l' alpage de Ijolli, pour explorer le lendemain la chaîne qui sépare le Ijollithal du Bietschthal.

C' est cette chaîne qui commence à la Ijolliliicke et qui descend au sud jusqu' au Schwarzhorn. L' itinéraire Fellenberg l' appelle „ une chaîne de sommets sauvages de l' ascension desquels on n' a jamais entendu parler ".

Depuis lors, le Jägihorn ( 3250 m ) a été gravi depuis la Ijolliliicke par M. G. Yeld, le 14 août 1884 ( voir Alpine Journal, vol. 12. New expeditions ), mais tout le reste de la chaîne devait être encore vierge de pas humains. De Gampel à l' alpage de Tatz ( 1482 m ), 1 h. 50 de montée assez rapide, en passant par le curieux et pittoresque village de Hohtenn. De Tatz à la Ijollialp en 55 minutes, par un charmant sentier sous bois qui cotoye une „ bisse " ou prise d' eau.

Le chalet d' Ijolli ( 1751 m ) est situé merveilleusement, encadré de mélèzes et de sapins séculaires, avec le glacier de Ijolli dans le fond; un grand troupeau de vaches se prépare à rentrer dans l' étable, tandis qu' une multitude de chèvres en envahit le toit. Une vraie idylle!

Mais ce qui est moins idyllique, c' est le vacher, un petit homme horrible, grimaçant, presque un gorille, qui ne peut comprendre comment des étrangers demandent à coucher chez lui. Il est vrai que nous sommes dans une contrée à peu près inconnue, des années doivent se passer sans qu' aucun touriste vienne fouler ce vallon tranquille et perdu qui porte si bien son aimable nom.

Nous obtenons cependant ce que nous demandons, le vacher se remet peu à peu de son émotion, il devient même finalement tout à fait gentil.

11 nous apprend qu' il doit soigner ici 43 vaches, 55 chèvres, sans compter une bande de pourceaux, avec l' aide d' un jeune pâtre et d' un chevrier. Il nous fait visiter sa cave où s' étale une collection de 120 fromages, dont la vue achève d' épanouir sa face simiesque.

Pendant qu' on cuit le fait dans l' énorme chaudière, nous allons pousser une reconnaissance dans le Ijollithal, pour étudier notre chaîne de montagnes, dont l' extrémité sud nous paraît bien facilement accessible. Nous arrivons à un bloc de rocher, qui nous frappe par sa taille gigantesque. C' est là sans doute le „ Jägerstein ", dont parle M. de Fellenberg. ( Voir Jahrbuch S.A.C. 1880, vol. 15. Geologische Wanderungen im Rhonegebiet. ) Mais voici qu' en le contournant, nous découvrons à notre grande stupeur, qu' il sort de point d' appui à une hutte de terre. Cette hutte, admirablement construite en mottes de gazon, a été édifiée par deux hommes qui explorent les parois du Blumhorn, pour y chercher des pierres servant à la construction des poêles valaisans.

La rencontre en ce lieu sauvage, avec ces robinsons d' un nouveau genre, ayant tout l' air de vouloir tenir leur travail secret, est pour le moins singulière.

Sur ces entrefaites, le jeune pâtre et le chevrier étant rentrés, nous soupons tous ensemble dans le chalet enfumé, dont les fenêtres ont, en guise de vitres, de simples lattes de bois.

Avant de s' endormir, ces pieux bergers implorent la bénédiction de Dieu, le vieux debout sur le seuil de son chalet, les deux jeunes à genoux dans l' intérieur, récitant leurs prières; mes guides se joignent à eux et je me découvre avec respect devant cette scène, saisissante dans sa simplicité.

Le petit chevrier, un garçonnet à la mine épanouie, m' intéresse tout particulièrement. Pour garder ses chèvres et participer aux travaux de l' alpage, la commune le paye fr. 15 pour toute la saison qui dure deux mois et demi!

Et ne croyez pas que son travail ne lui donne pas de soucis, oh non! ce chevrier a une responsabilité dans la garde de son troupeau pendant la nuit, j' entendis en effet ce pauvre petit qui parlait dans un rêve: „.... cette chèvre va tomber dans l' abîme !" disait-il fiévreusementoh non! reviens, reviens ici pas là, pas là! elle est tuée que va-ton me dire oh pitié !" Il se réveilla en sursaut et j' en qu' il pleurait à chaudes larmes.

J' avais le cœur serré et ne pus me rendormir. Le 1er août, levés à 2 h. 1Ì2, nous constatons qu' il a neigé toute la nuit. Néanmoins, le ciel devenant clair, nous partons à 3 h. 40 et remontons le Ijollithal jusqu' à ce que nous arrivions à la hauteur du Thierbalmhorn. Nous attaquons directement cette montagne par sa face sud-ouest, d' abord par des gazons très raides recouverts d' une forte couche de neige fraîche, ce qui nous oblige à des précautions pour éviter les glissades, puis par des rochers faciles, mais dont le contact glace pieds et mains.

Nous atteignons le premier sommet du Thierbalmhorn ( environ 2900 m ), après 2 h. 45 de marche depuis le chalet.

Nous suivons l' arête de cette montagne, qui se compose de neuf pointes distinctes. L' une de ces aiguilles a été fracassée par la foudre, formant une cavité de laquelle s' échappent de longs sillons rayonnants. Nous croyons reconnaître ici un de ces remarquables „ Blitzsterne " ou „ Schrammensterne ", dont parle le Dr prof. A. Heim dans le Jahrbuch S.A.C., vol. 21, page 355 ( Notizen über Wirkungen des Blitzschlages auf Gesteine ).

Cette longue arête du Thierbalmhorn se distingue parfaitement sur la carte Siegfried ( feuille 496, Viège, parue il y a quelques mois seulement ) et s' étend entre le Schwarzhorn et la Mattenfurgge, mais à ma surprise elle ne porte aucun nom.

Cependant, nous devons bien être sur le Thierbalmhorn, dont le nom figurait déjà tant sur l' itinéraire que sur la carte d' excursion du S.A.C. 1882 83, et même sur la carte Dufour.

Les bergers que j' ai interrogés, bien que très ignorants de la nomenclature des sommets avoisinants, ont paru me confirmer que c' était bien là le vrai nom.

De la dernière pointe sud du Thierbalmhorn nous descendons encore sans aucune difficulté au sommet du Schwarzhorn ( prob. 2800 m ), en 20 minutes.

Le Schwarzhorn a dû être visité par des chasseurs de chamois, car j' y ai trouvé un morceau de bois qui avait été entaillé. Trouvant le point de vue très beau pour une montagne aussi facile, nous prenons le loisir d' y ériger un petit „ Steinmann ", après quoi, revenant sur nos pas, nous retraversons la longue arête du Thierbalmhorn, pour nous diriger vers le sommet suivant, soit le Praghorn. L' arête devient déchiquetée, les couloirs du côté du Bietschthal plus abrupts; de temps en temps, nous devons redescendre du côté ouest pour éviter des gendarmes. Finalement, nous atteignons le sommet du Praghorn ( 2991 m ) après 1 h. 30 de cette promenade d' arêtes.

Plus loin au nord se dresse maintenant devant nous un massif beaucoup plus sérieux, le plus caractéristique de toute la chaîne, avec deux sommets très rapprochés; l' un de ceux-ci a la forme d' un gros marteau, de couleur fortement rougeâtre, et l' autre est une quille pointue: c' est l' Eggenhorn. Le brouillard enveloppant presque toute la base de la montagne à ce moment même, nous n' apercevons que ces deux pointes s' élançant dans le ciel bleu, au-dessus des buées, et nous nous demandons avec anxiété si nous arriverons là-haut.

Mais Joseph est entreprenant, il sait que j' ai envie de finir la chaîne aujourd'hui; aussi déroule-t-il la corde sans rien dire et nous voilà marchant de nouveau avec courage vers le nord.

Cependant l' arête devient intenable, nous descendons fortement à l' ouest, attaquant en écharpe, traversant couloir sur couloir, escaladant des rochers toujours plus hardis, ne pouvant souvent marcher qu' un seul à la fois. Ce qui nous retarde beaucoup, c' est de chercher des em-poignes sous la neige fraîche.

Au bout de deux heures de rude grimpée, nous touchons avec joie aux deux sommets convoités, éloignés l' un de l' autre de quelques mètres. Le Eggenhorn ou Fadhorn ( 3095est à nous; il est 11 heures et demie, juste le moment de prendre notre lunch sous le „ gros marteau rouge ". Nous allons encore escalader l' aiguille voisine, qui paraît mesurer un ou deux mètres de plus que le marteau, et nous plongeons nos regards sur les pentes rocheuses de l' Eggenhorn du côté du Bietschthal: elles sont presque à pic et paraissent d' ici infranchissables.

J' aurais aimé redescendre directement depuis ici dans le Ijolithal, mais après bien des tâtonnements, mes guides préfèrent éviter ce chemin direct, craignant de trouver de désagréables surprises à l' extrémité de cette pente inconnue.

Par conséquent, nous reprenons notre pénible chemin sur le Praghorn, ayant du moins notre trace marquée dans la neige des rochers.

A maints endroits, une descente directe paraît possible, mais ce sont presque toujours des couloirs étroits et polis, semblables à des lits de ruisseaux desséchés ( Bachrunsen ). Outre le danger de petites chutes de pierres, ces couloirs se terminent souvent par un fort saut à pic sur le Ijollithal.

Enfin, arrivés entre le Praghorn et le Thierbalmhorn, nous enfilons un de ces couloirs, qui, quoique paraissant très aisé, nous oblige à des précautions infinies avec la corde tendue. Nous aboutissons cependant assez bien dans la vallée, atteignant l' alpage de Ijolli en 3 h. 45 depuis le sommet de l' Eggenhorn.

Le même soir nous regagnons Gampel, en 1 h. Va, en passant par Tatz et Niedergestelen, heureux d' avoir terminé en un jour l' exploration de cette chaîne du Ijollithal; chaîne bien secondaire il est vrai, mais du moins j' avais essayé de mettre en pratique le précepte de Coolidge: „ La tâche des clubistes est de ne laisser dans l' obscurité aucune vallée, „ aucun passage, aucune cime de nos Alpes suisses. "

La vue que nous avons eue depuis ces divers sommets est fort belle, mais naturellement à peu près constamment la même: au sud, la vallée du Rhône, de face et en enfilade, avec les villes, les villages, la voie ferrée, puis la vallée de Saas avec la plupart des hauts sommets Pennins; à l' est et à l' ouest, les vallons déserts et sauvages de Bietsch et de Ijolli avec les sommets déchiquetés qui les enserrent; au nord, l' imposant Bietschhorn, qui, malheureusement pour nous, s' est enveloppé dans un manteau de brouillard presque continuel. Ce qui caractérise ces diverses chaînes lorsqu' on les parcourt sur leurs arêtes, ce sont les nombreuses brèches ou „ Lücken " qu' on y rencontre à tout instant. Elles paraissent presque toutes franchissables à première vue, mais il faut se méfier de la manière dont elles vont rejoindre la vallee. Quelques-unes cependant doivent être praticables, car elles offrent les traces du passage de nombreux chamois.

Un fait curieux que j' ai remarqué sur certains de ces sommets, c' est qu' il s' y trouve des dépôts de petits noyaux de cerises, mélangés à d' autres matières. M. de Fellenberg a trouvé des agglomérations de cette nature lors de sa première ascension du Hohgleifen; il dit que, d' après le prof. Th. Studer, ce sont là les restes des victimes des gros oiseaux de proie.

Pour terminer, je voudrais encore remercier M. de Fellenberg, dont les publications et l' itinéraire sont le seul bréviaire du clubiste dans les régions sauvages qu' il m' a été permis de visiter.

Julien Gallet ( Section Chaux-de-Fonds ).

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