Ascensions entre la mer et l'Inlandsis au Groenland

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

EXPÉDITION GERMANO-SUISSE AU GROENLAND, 1963 PAR SIGI ANGERER, LUCERNE

Avec 9 illustrations ( 60-68 ) II y a, à l' origine des préparatifs de notre expédition, quelques mots tirés d' un livre de montagne que j' ai par ailleurs oublié: « Celui qui désire participer à une expédition, qu' il en organise une lui-même! Car les probabilités d' y être invité sont minces. » - En effet, qui songerait à y convier un alpiniste de force moyenne? Il faut déjà un coup de chance. Mais, comme je ne me fie pas à la chance, je me mis en quête de camarades qu' une telle idée pouvait intéresser et je commençai avec eux les préparatifs. Nous procédâmes aux premières acquisitions de matériel avant même d' avoir obtenu l' autorisation de faire des ascensions au Groenland; et lorsque l' autorisation fut là, nous cherchâmes en vain un moyen de transport. Enfin, après d' innombrables démarches, tous les obstacles furent surmontés et nous pûmes expédier nos bagages.

De notre but, nous ne savions pas grand-chose, car l' alpinisme groenlandais n' a pas une longue histoire. Les montagnes qui nous intéressaient n' avaient été découvertes qu' en 1912 par l' expédition glaciaire d' Alfred de Quervain et elles avaient reçu le nom de Schweizerland. Cependant, les sources d' information dont nous disposions nous permettaient déjà de prévoir, dans ses grandes lignes, le déroulement de notre expédition et même de déterminer l' emplacement du camp de base.

Deux semaines avant nous, Gusti Muntwyler et Heiner Hagenbuch s' embarquaient à Copenhague pour le Groenland, emportant avec eux nos bagages. Avant notre départ, nous reçûmes leur télégramme qui nous annonçait que leur voyage à travers les glaces s' était bien déroulé. Heureux de cette nouvelle, Max Gubser, Heinz Palme, Heiri Troxler et moi-même, nous les suivîmes quelques jours plus tard.

Dans l' avion, serrés les uns contre les autres, nous transpirons comme sous un soleil africain. En effet, nos bagages ne devant pas dépasser 20 kg, nous nous sommes vêtus de ce que nous avons de plus lourd, les souliers de montagne y compris, de façon à porter le plus possible « sur la bête ». Notre avion dévore l' espace. Déjà, nous laissons derrière nous les dernières les d' Islande, et le voyage devient de plus en plus intéressant. Nous prenons nos renseignements: conditions atmosphériques, atterrissage. Sur la mer apparaissent les premiers glaçons à la dérive, annonçant la banquise qui bloque, neuf mois sur douze, la côte est du Groenland. Ils se font plus serrés. Nous rencontrons de temps en temps un iceberg. Et, de plus en plus nettes, des montagnes se dessinent à l' horizon. D' abord petites, elles grossissent à vue d' oeil. Déjà nous cherchons à distinguer des sommets dans le massif qui nous intéresse. L' avion s' apprête à atterrir. Quelques secousses, un nuage de poussière, nous pouvons sortir! Un vent froid nous siffle aux oreilles. A côté de l' aérodrome subsistent de vastes étendues de neige de l' année précédente et l' étroit fjord est encore recouvert en juillet d' une solide couche de glace. Nous attendons le contrôle des passeports et des bagages. Pourtant, personne ne se soucie de nous. Aussi nous décidons-nous à suivre les autres passagers, pour la plupart des ouvriers danois, jusqu' au village le plus proche. Nous marchons environ une demi-heure sans trouver le moindre chemin, dans la direction que nous supposons être la bonne. Des rochers dénudés recouverts de lichens alternent avec des buissons rabougris. Nous nous dirigeons vers une colline pour avoir une meilleure vue de la région. Le spectacle est magnifique: tout autour, des montagnes faites exprès pour le ski, semble-t-il. Et, à nos pieds, la petite colonie de Kulusuk, avec ses quelques maisons de bois peintes en rouge qui se serrent autour de l' église. Nous sommes surpris de constater qu' il y a aussi passablement de cabanes de terre. De loin déjà, nous remarquons de nombreux chiens devant les maisons. A notre grand soulagement, ces chiens du Groenland ne sont pas méchants, mais plutôt craintifs. Bien qu' ils soient, en hiver, les plus fidèles compagnons des Groenlandais dont ils tirent les luges, en été, quand on n' en a plus besoin, on les néglige plutôt. C' est à peine si on leur donne à manger tous les jours.

Maintenant, nous devons quitter Kulusuk et continuer en bateau jusqu' à Angmagssalik, qui, avec ses 800 habitants, est la plus grande colonie sur la côte est du Groenland. Au cours de ce trajet de 20 kilomètres sur mer, nous faisons connaissance avec les glaces des mers polaires. Le brise-glace Nella Dan se fraie un chemin avec une facilité déconcertante. Le bateau tout entier se met vibrer chaque fois que la proue heurte la glace. Lentement, l' avant se hisse sur elle, jusqu' à ce que, sous le poids de la coque, elle s' affaisse ou s' écarte. Ces manœuvres passionnantes nous retiennent sur le pont malgré l' heure tardive; en effet, nous approchons de minuit, mais ici, près du cercle polaire, on ne remarque guère la nuit; seule, la température descend au-dessous de 0°C.

Après un voyage de quatre heures, nous entrons, tôt le matin, dans le port naturel d' Angmags. Sur le quai, nos deux camarades Gusti et Heiner nous accueillent joyeusement. Une barbe de quinze jours orne déjà leur visage et, avant le coucher, ils nous communiquent qu' ils ont tout organisé pour la suite du voyage. Mais notre sommeil est bref, très bref, car il y a encore beaucoup de choses à faire, et avant tout nous devons envoyer notre courrier, le dernier pour deux mois. Ainsi les quelques heures qui nous restent avant le départ ne sont que va-et-vient hâtif. Nous sommes contents de voir bientôt notre cutter fendre les eaux paisibles du fjord. De temps en temps, nous laissons derrière nous un petit iceberg. Autrement, nous n' avons pour tout spectacle que les rochers dénudés de chaque côté du fjord. Nous passons le temps à chanter et écrire le journal de l' expédition. Au bout de quelques heures, nous abordons à Kungmiut, un village esquimau petit mais propre. Lorsque notre cutter s' approche de l' endroit, jeunes et vieux accourent au port pour voir qui arrive. Nous cherchons à louer une barque qui nous accompagnera jusqu' à la rive proche de notre camp de base, afin de pouvoir, en cas de nécessité, revenir par nos propres moyens. Le marché est vite conclu, si bien qu' il nous reste encore du temps pour une promenade dans le village. Nous sommes frappés par les jolies maisons de bois aux couleurs pimpantes. Par- ci, par-là, nous trouvons aussi des kayaks, des canots qu' on a posés sur de hauts chevalets, afin de les protéger des chiens qui rongent tout. C' est une joie pour nous que d' examiner ces d' œuvre artisanaux.

Peu après notre départ, nous apercevons les premières montagnes du Schweizerland, les Trillingerne. Telles une forteresse, elles se dressent derrière le fjord Tasissarsik. Si belles soient-elles, nous ne nous inquiétons pas moins de savoir comment nous y parviendrons avec tout notre chargement. On ne nous laisse d' ailleurs guère le temps d' y penser, car déjà le bateau réduit la vapeur. Lentement, en faisant des sondages, nous nous approchons du bord. Le dernier bout est si peu profond que nous devons pousser le bateau à la rame. La montre n' indique pas encore minuit lorsque nous atteignons la rive. Nous déchargeons. Le bateau repart, nous agitons les bras en signe d' adieu et deux coups de canon nous répondent. Nous tirons la barque sur terre ferme. Nous sommes maintenant seuls et ne dépendons plus que de nous-mêmes.

Nous avons bientôt choisi l' emplacement de notre camp. Quelques pierres posées régulièrement indiquent que des Esquimaux ont planté ici leurs tentes d' été. Bientôt nos propres tentes s' y dressent aussi et nous y disparaissons, morts de fatigue.

La chaleur nous réveille. Mais les moustiques ne nous laissent pas longtemps jouir du soleil. Heureusement, un vent se lève, qui chasse ce fléau. Nous tenons conseil de guerre et décidons en tout premier lieu le transfert de notre camp à l' extrémité postérieure du fjord. Pendant que Max, Heiner, Gusti et moi-même, nous y travaillons, Heinz et Heiri devront reconnaître les possibilités d' accès au glacier. Après avoir profité de la marée pour transporter tout notre matériel vers l' arrière, je fais une excursion en compagnie de Heiner jusqu' à la langue glaciaire. L' impression que nous en retirons n' est pas spécialement exaltante: nous rencontrons sur notre chemin de nombreux ruisseaux, des moraines et des crevasses. Nous espérons que nos deux camarades auront trouvé un passage. Ils rentrent très tard et c' est avec attention que nous écoutons leur récit. Nous nous mouillerons les pieds dans les ruisseaux qui descendent du glacier; en revanche, nous pourrons éviter le labyrinthe de crevasses en empruntant un couloir très raide au bord du glacier.

Nous faisons nos bagages. Il y en a! Nous devons répartir le tout en différentes charges. Ensuite, nous faisons la navette pour transporter une bonne trentaine de paquets jusqu' à la première neige. Mais, comme la température s' élève, pendant la journée, à plus de 20° C, nous renvoyons la suite des opérations aux heures de la nuit qui sont fraîches mais claires, d' autant plus qu' à ce moment-là, les moustiques nous laisseront en paix. Après deux nuits de travail acharné, nous avons transporté notre camp au niveau du glacier.

Nouvelle étape riche en peines: à l' aide de nos luges, nous hissons nos bagages jusqu' au bas du couloir découvert par Heinz et Heiri. A minuit tout y est; et il ne nous reste plus qu' à prendre du repos Affamés, nous savourons une coupe chaude et nous grignotons du pain croustillant tout en discutant ferme des possibilités pour la suite du transport. Nous tombons d' accord pour construire un funiculaire, d' autant plus que nous avons emporté, en vue de tels cas, une corde de 300 m. Aidé de Max, je m' y attelle et la tire jusqu' à un rétrécissement du couloir; là, nous ancrons aux deux bouts une autre corde de 40 m munie d' une poulie. Nous engageons dans sa gorge l' extrémité de notre corde de halage à laquelle nous attachons ensuite une luge qui, convenablement lestée de pierres, servira de contrepoids, tandis qu' en bas on accroche la deuxième luge chargée de bagages.

- Prêt!

La luge chargée de cailloux dévale et fait monter nos bagages. Le beau funiculaire! Mais, aux deux tiers du parcours environ, tout s' arrête. Nous tirons de toutes nos forces pour le faire repartir, mais peine perdue: c' est de la pente inégale du couloir que vient tout le mal. Enfin, Hein a une idée: à l' endroit où le funiculaire s' arrête, il suffit de rajouter des pierres. Et de fait, il repart! Nous sommes occupés tous les six: quatre d' entre nous chargent et déchargent ou amènent le lest, les deux autres ont pour mission de guider les luges à leur croisement. Ainsi les charges montent, l' une après l' autre. Cependant nous ne sommes qu' à mi-chemin du couloir lorsque le soleil y pénètre, et il nous reste à monter d' un étage! Fatigués comme nous le sommes, nous ne hissons maintenant que le strict nécessaire, juste de quoi faire la cuisine et dormir; le reste suivra dans la prochaine étape nocturne. Après ces quinze heures de travail harassant, nous dormons l' après et toute la nuit suivante d' une traite!

Un soleil radieux nous réveille pour une nouvelle journée de travail. En quelques heures, tout le matériel est transporté à l' endroit que nous avions prévu pour notre camp de base: Bellahoj C' est un emplacement splendide: d' un côté, la profonde vallée, avec le fjord; de l' autre un large glacier, derrière lequel se dressent de magnifiques montagnes encore vierges. La suite du chemin ne semble pas présenter beaucoup de difficultés. Nous plantons nos tentes aux vives couleurs sur le sable d' un petit lac qui n' est plein qu' en période de fonte. Nous passons le reste de la journée à nous reposer. Il y a six jours que nous sommes arrivés au Groenland. Nous avons réussi, en ce court laps de temps, à dresser notre camp de base à 700 mètres, comme nous l' avions prévu. Nous sommes satisfaits de notre performance. Pourtant, il nous tarde de continuer, car nous sommes avides de voir ce qu' il 8 Les Alpes -1962 - Ole Alpen113 y a derrière le prochain col et de nous lancer dans l' inconnu. Nous connaissons une fois de plus les joies du paquetage et nous choisissons ce qui restera ici et ce que nous emporterons.

Lorsque les deux luges sont prêtes, nous nous y attelons. Nous partons à la montée, le chargement est lourd, les luges ne se décident à avancer que sous l' effet d' un vigoureux « oh hisse! ». C' est avec peine que nous les tirons jusqu' au premier col où nous devons abandonner ce moyen de transport, car elles sont décidément trop lourdes. Il ne reste rien d' autre à faire qu' à déposer à cet endroit la moitié du chargement avant de continuer. Nous nous mettons à trois par luge. Ce travail de bête de somme n' a rien d' attrayant. La luge, encore lourde, laisse une large trace symétrique dans la neige, et, tandis que nous peinons vers le prochain col, nous nous demandons à nouveau s' il n' au pas mieux valu prendre avec nous un traîneau et des chiens. Si nous avions maintenant le choix... Mais nous n' oublions pas ce qui est arrive à d' autres expéditions qui avaient choisi les chiens: un départ rapide, on allait bon train deux, trois jours, mais bientôt, les guides groenlandais se sentaient mal à l' aise dans ce monde de glaces inhospitalières, le mal du pays les prenait et, tôt ou tard, ils faisaient demi-tour. Voulant éviter d' en arriver là, nous nous sommes résignés à tirer nos luges nous-mêmes. Au matin, nous avons fait environ 17 kilomètres. Une brusque coupure dans le glacier nous oblige à nous arrêter. Nous plantons nos tentes et nous nous reposons en prévision de la prochaine marche. Mais il nous faut aller rechercher le matériel que nous avons abandonné, refaire le même trajet, aller et retour.

L' endroit que nous avons choisi pour planter nos tentes ne nous plaît pas: d' une part, il n' y a pas d' eau et nous devons continuellement faire fondre de la glace; d' autre part, ce monde de crevasses est toujours en mouvement, et on ne sait jamais... Aussi désirons-nous partir le plus vite possible. Mais, c' est plus facile à dire qu' à faire: la seule pente où nous pouvons passer est très raide et coupée de larges crevasses. Pour parer tout accident, nous recourons à nouveau à notre funiculaire pour transporter le matériel. Nous prenons la pente de biais afin d' éviter les plus grosses crevasses. De nouveau, il nous faut deux étapes. Heiner et moi, nous partons ancrer la poulie pour la première, travail rendu difficile par la friabilité de la pierre, si bien qu' il faut attendre longtemps avant que le transport puisse commencer. En bas, on charge les bagages, en haut les pierres, et voilà nos deux luges qui cahotent sur la neige durcie. Le petit jeu recommence. Horreur! La fixation de la poulie lâche. Je suis justement en train de guider la luge chargée de matériel, elle monte en prenant de la vitesse, je ne peux plus la suivre. Je trébuche et voilà la luge qui revient sur moi. Je réussis à la tourner en travers et à l' arrêter. Alors, je vois l' autre, chargée de cailloux, qui arrive à une vitesse folle. Compris! Il n' y a plus rien à faire, si ce n' est sauter de côté et regarder. Elle va s' écraser sur un bloc de rocher isolé dans la pente. Quel fracas! Arrivés sur les lieux, nous pouvons nous rendre compte qu' une moitié de la luge peut encore servir, mais il nous faudra faire appel à toutes les ressources de notre art. Ne sommes-nous pas des artisans, que diable? Gusti et Heiner déploient une activité intense, ils scient, rivent, tout en se félicitant d' avoir emporté suffisamment d' outillage. Quant à nous, nous continuons le transport; bien entendu il nous faut renoncer au lest et nous atteler nous-mêmes à la corde. Ce n' est pas facile, mais nous montons, et c' est l' essentiel. Bientôt nous quittons la région des crevasses. Nous avons beau faire, nous n' arrivons à transporter au sommet de la pente que le strict nécessaire. En cherchant un emplacement pour nos tentes, nous tombons sur deux endroits bien aménagés par des prédécesseurs, probablement des Autrichiens, en 1959. Vite, nous élargissons les places pour pouvoir y planter nos tentes. Semblables à des nids d' oiseaux, nos maisons de toile se blottissent dans les rochers dénudés du Col de Poulies, baptisé ainsi en 1938 par André Roch. La nuit suivante, nous y acheminons le reste de notre matériel. Après ces quatre journées si pénibles, nous nous arrêtons pour prendre un repos dont nous avons grand besoin. L' après midi du jour suivant, Max et Heiri escaladent un sommet rocheux qui surplombe directement notre camp. Au terme d' une brève varappe, nous sommes à même d' en estimer l' altitude: 1700 m.

Pour reconnaître la suite du chemin, nous gravissons, Heinz et moi-même, une montagne facile, mais bien située. Du sommet, nous avons une vue d' ensemble et nous pouvons établir l' itinéraire de la journée suivante.

La suite de notre route n' accuse pas de très grandes différences d' altitude. En revanche, nous sommes obligés de franchir à un certain moment une passe rocheuse où la neige n' a pas tenu, ce qui signifie qu' il faut décharger nos bagages, les porter dos d' homme, puis les fixer à nouveau sur les luges. Au bout de 10 kilomètres, nous installons un dépôt de matériel sur un petit îlot rocheux dont la situation est tout à fait particulière. Tout autour s' étendent à l' infini des glaciers sans aucun relief. Ainsi jouissons-nous d' une vue que seuls nous offrent d' habitude des sommets élevés. A notre grande surprise, nous trouvons une flore relativement riche: les saxifrages et les pavots nous sont déjà familiers, mais à côté, parmi les herbes variées, s' épanouissent des fleurs inconnues. Nous baptisons cet îlot Vile des fleurs.

Au retour, Heiner et Gusti décident de gravir un sommet Cette montagne se distingue des autres par d' étonnantes formations rocheuses toutes veinées de noir. Nos deux infatigables compagnons trouvent bientôt un itinéraire qui leur permet de monter à ski jusqu' en haut. D' en bas, cette arête nous paraît inaccessible, il est à peine croyable qu' elle puisse être longée à ski. A cause de ses stries noires, nous appelons cette cime le Serpent.

Le jour suivant, nous levons notre camp pour l' établir 14 kilomètres plus loin, dans un cadre fascinant. Comme d' habitude, nous partons dans la soirée. Nous tirons notre luge plus lourde que jamais jusque sur une petite eminence. Les rayons du soleil couchant transforment tout ce qui nous entoure en un monde féerique. Peu à peu, les montagnes les moins élevées se noient dans l' ombre. Une seule dresse encore comme deux cornes son double sommet baigné de lumière. Des lueurs d' enfer semblent courir sur ses flancs, mais bientôt cette magie de rayons s' évanouit à son tour. C' est bien là la montagne qui nous attire, car sa silhouette et son aspect sauvage sortent de l' ordinaire. Il s' agit du Tupidek, autrement dit le Diable.

Notre nouveau camp, le III, se dresse au pied du contrefort le plus occidental du massif du Tupidek, sur une étroite terrasse dominant le glacier. C' est d' ici que nous partirons à l' assaut des montagnes qui nous entourent. Gusti et Heiner entreprennent une tournée de reconnaissance pendant que nous allons récupérer le matériel laissé à l' Ile des fleurs. Au retour, Gusti et Heiner parlent de roches friables, de parois de glace très abruptes et de séracs tourmentés. Avant de nous y attaquer, nous décidons de consacrer une journée au repos et la lessive. Pendant le transport, beaucoup de linge sale s' est empilé. Quant à nous, un bon bain s' imposerait presque! Au gros de l' après, un petit ruisseau d' eau de fonte passe tout près du camp. Pour le capter, nous installons dans toutes les règles de l' art une conduite en utilisant le tube creux qui sert de timon à notre luge. Nous recueillons l' eau dans un tonneau vide, en suffisance pour nous laver et faire la cuisine.

Jour après jour, dans un ciel radieux, le soleil nous gratifie de ses chauds rayons. Nous profitons du beau temps pour faire enfin une grande excursion. Pour éviter tout accident dans les séracs, nous choisissons la nuit pour l' ascension et partons à 10 heures du soir. Nous nous répartissons en trois cordées, chacune ayant pour but un sommet différent. Je fais équipe avec Gusti. En une heure et demie nous avons traverse le glacier en pente douce et nous sommes arrêtés par les séracs. Il est minuit, mais la faible lueur crépusculaire nous permet d' y voir clair. Laissant là nos skis, nous abordons l' ascension. Cela paraît mauvais; pourtant, sur la droite, il doit y avoir une voie praticable.

Au début, cela va encore bien car la glace est nue; mais plus haut de nombreux ponts de neige qui ne nous inspirent guère confiance nous obligent à progresser avec une extrême prudence. Pour éviter des crevasses parfois très larges, nous devons faire des détours de plus en plus grands. Comme transportés dans un autre monde, nous marchons dans ce désert de glace, sachant à peine ce qui va suivre. Notre chemin à travers les séracs débouche dans une cuvette glaciaire peu profonde, d' où nous ne pourrons sortir qu' en franchissant un névé très abrupt. Heureusement les conditions d' enneigement sont bonnes et nous pouvons avancer avec les crampons. La traversée d' une nouvelle zone de crevasses est impressionnante. A 2 heures, lorsque les premiers rayons du soleil nous atteignent, nous n' avons pas encore attaqué l' arête qui s' élance, tranchante comme une lame de couteau, au-dessus de nous vers le sommet. Nous en avons fini avec la glace et nous abandonnons nos crampons. Avant de repartir, nous faisons un sort à la subsistance que nous avons emportée. C' est étonnant de voir combien nous prenons peu de provisions de route. Aujourd'hui notre repas se réduit à 100 g de pain croustillant, 100 g de lard, 100 g de chocolat, quelques morceaux de sucre et du sucre de raisins, 100 g de fruits secs ainsi que 50 g de sirop d' argousier à diluer en guise de boisson vitaminée. Comme réserve, nous emportons une ration de secours militaire. Malgré tout, nos sacs sont loin d' être légers. Ne sachant jamais ce qui nous attend, nous prenons toujours du matériel qui doit nous permettre de nous en tirer dans le rocher comme dans la glace, plus l' équipe de bivouac et l' arsenal photographique qui est particulièrement lourd.

De la petite esplanade où nous faisons halte, nous avons une vue imposante sur le Tupidek. Une splendide montagne! escarpée de tous les côtés, mais surtout sur la face nord où s' élance une paroi de mille mètres qui semble défier toute tentative d' ascension. Il fait froid pour grimper; nous portons encore tous deux nos gants. L' arête devient visiblement plus raide. Malheureusement la roche est très friable, elle nous roule littéralement sous les pieds. Pour plaisanter, nous baptisons ce rocher Granit de molasse. Si la pierre y était ferme, l' ascension en serait magnifique, mais tel qu' il se présente, il exige un maximum de prudence. Il se termine par une arête de neige très étroite et nous sommes heureux d' avoir emporté nos piolets. Le sommet approche. Un petit replat de neige signifie la fin de nos peines. La vue est unique. Au-delà des massifs qui se dressent à l' ouest, nous entrevoyons le Glacier de Midgaard, gigantesque chaos de crevasses. Nous avons de la peine à nous représenter les colossales masses que charrie ce véritable fleuve de glace. Lui aussi est en recul: en le comparant avec l' image qu' en donne une carte, nous évaluons ce recul à 13 kilomètres. Nous nous abandonnons aux joies de la contemplation, face à ce monde des sommets arctiques. Mais déjà le soleil qui se réchauffe nous rappelle à l' ordre: il nous faut nous hâter si nous voulons encore franchir la passe de séracs dans de bonnes conditions. Aussi élevons-nous rapidement un cairn quelque peu en dessous du sommet, car celui-ci est recouvert d' une calotte de neige, et nous y fixons une petite boîte avec la date de l' ascension.

La descente se passe bien. Seule la cuvette présente une neige déjà fondante; par places, la croûte de neige dure nous supporte, puis tout à coup nous enfonçons. Le sentiment que l'on éprouve lorsque le sol vous cède ainsi sous les pieds - surtout dans un terrain si coupé de crevasses -, le lecteur peut bien se l' imaginer! Enfin nous retrouvons nos skis et nous traversons le glacier jusqu' à notre camp où nous arrivons les premiers; les autres sont encore tous en route. Fièrement, nous regardons le sommet vaincu sur lequel, avec les jumelles, nous pouvons distinguer notre cairn. Bientôt les deux autres cordées rentrent à leur tour. Tous sont enthousiasmés de leur excursion. Le lendemain sera jour de repos.

Après quelques belles courses et une pointe jusqu' au bas du Glacier de Midgaard, nous levons le camp pour le ramener à notre dépôt de Vile des fleurs. Nous nous réapprovisionnons et établissons ensuite le camp V au milieu d' une vaste cuvette, tout près d' un petit lac de glacier. Jusqu' à maintenant, le soleil n' a jamais manqué au rendez-vous. Mais à présent le temps semble se gâter, les sommets se cachent dans les nuages et une pluie fine alterne avec de la neige. Nous restons couchés dans les tentes et nous nous exerçons à faire des nœuds. Le jour suivant, même temps. Pour chasser l' ennui nous construisons, Gusti et moi, un iglou. Une vraie réussite! Nos camarades admirent notre d' œuvre au-dedans comme au-dehors. Le temps ne semble toujours pas vouloir s' améliorer. Comme nous n' avons plus de nourriture que pour quelques jours, nous procédons à une nouvelle répartition des vivres en diminuant les rations journalières, ce qui vaut à notre camp le nom de Camp de la faim.

- Beau temps!

Le cri nous réveille à 2 heures du matin. Cela semble à peine croyable! Aucun grognement de dormeur dérangé, tout le monde jaillit des tentes, excité à l' idée de repartir. Avec Heinz, je prends aujourd'hui pour but le plus haut sommet des environs. Sans palier, sans contrefort, il s' élance d' un jet du glacier: voilà qui promet! Nous partons à 3 heures. Les skis claquent sur la neige durcie par le gel, tandis que nous montons, lourdement chargés. Mais bientôt le glacier perd son visage inoffensif, des crevasses nous contraignent à faire des détours de plus en plus grands. Au haut de la montée, nous trouvons de la neige fraîche tombée durant les jours précédents et qui colle en grosses mottes à nos peaux de phoque. Chaque pas nous coûte un effort. Au bout de quatre heures de montée, nous pouvons planter nos skis dans la neige et continuer à pied. On ne peut d' ailleurs guère parler d' avance; dès les premiers mètres, il faut tailler des marches. La crevasse marginale et une petite paroi de glace nous retardent quelque peu. Mais déjà au bout d' une longueur de corde, nous atteignons la brèche à la naissance de l' arête, où nous laissons crampons et piolets; en revanche nous passons en bandoulière tout l' arsenal du parfait varappeur. Mais, o horreur! Où ont passé les marteaux? Personne n' a emballé les marteaux. A quoi nous serviront alors nos beaux pitons? L' arête s' élance au-dessus de nous, interminable, presque hostile.Va-t-elle nous intimider? Cela doit aussi aller sans pitons! Mais déjà la première longueur de corde met notre savoir à rude épreuve. La neige fraîche s' infiltre dans toutes les fissures et les doigts s' engourdissent au contact de la roche glacée. Heureusement, un peu plus tard, le soleil commence à réchauffer la pierre. Mais notre joie est de courte durée: tout à coup, nous sommes bloqués. A gauche, de vastes dalles descendent d' un trait jusqu' au glacier; à droite, même perspective, mais vers le vide. Au milieu, l' arête, lisse, sans la moindre prise. Aucune issue. De deux choses l' une: tenter la traversée de ces dalles lisses et terriblement exposées, ou alors rebrousser chemin. Et le sommet est là, tentant, à quelques longueurs de corde! Allons-nous renoncer? Ce serait vraiment dommage. Aussi vais-je m' y risquer, mais par précaution je me passe autour du corps quelques mètres de corde. Le gneiss rougeâtre est compact comme on en voit peu ici, sans aucune fissure. J' essaie de tirer parti des plus petites aspérités du terrain, en ne comptant que sur l' adhérence de mes semelles. J' avance d' un mètre. Mes souliers dérapent légèrement. Il faut y aller maintenant! Il n' est plus question de faire demi-tour. Fébrilement, je cherche une meilleure prise. Là, une petite excroissance du rocher; le pied s' y accroche... plus loin, une fente, une prise... j' ai passé! Encore tout tremblant de l' effort fourni, je lance une boucle de corde pour assurer Heinz. Une fissure assez large pour y mettre le poing nous permet d' avancer d' une nouvelle longueur de corde. Ensuite, une varappe riche en surprises nous amène sans encombre au sommet Au bout de quatre heures d' efforts, nous y voilà tous les deux. Fatigués, nous nous asseyons sur les sacs et nous laissons impressionner par la beauté du panorama. Sans rencontrer d' obstacle, nos regards se portent par-delà les sommets jusqu' aux glaciers étincelants qui recouvrent l' intérieur du pays. Toutes les montagnes qui nous environnent nous tentent par leurs formes variées, et nous aimerions bien les connaître de plus près. Mais nous n' aurons pas le temps de les escalader, même les plus belles. Pourtant, il y en a encore une à laquelle nous nous attaquerons avant de partir, celle dont les flancs escarpés semblent nous jeter un défi: le Tupidek. Jusqu' à maintenant nos excursions nous ont conduit tout autour de son massif; que nous l' obser du sud, de l' ouest ou de l' est, il nous attirait toujours plusNotre regard se perd au-delà, jusqu' au fjord aux eaux bleues dans lesquelles nagent de majestueux icebergs. Sur le sommet voisin, nous apercevons nos camarades en train d' élever un cairn qui doit rester comme témoin de l' ascen. Peu nombreux sont les sommets qui, dans cette région, en portent déjà un; la plupart sont encore vierges. Mais jusqu' à quand?

Nous aussi, nous empilons les rares pierres que nous trouvons. Puis nous quittons ce sommet conquis à si grand-peine. Les passages qui nous ont coûté tant d' effort à la montée, nous les franchissons aisément en nous laissant glisser le long de la corde. Bientôt, nous retrouvons nos skis, et nous voilà partis pour une longue descente: elle nous procure d' ailleurs peu de joie, vu le mauvais état de la neige. Ereintés, nous atteignons notre camp après une absence de seize heures.

Chaque soir, nous devons redresser les tentes qui sont plantées dans la neige. Deux jours plus tard, nous plions bagages pour faire retraite vers Vile des fleurs, avant le soir. Vile des fleurs, pour nous, cela signifie camper nouveau sur le roc nu, nous réjouir à la vue des fleurs et, ce à quoi nous tenons particulièrement, prendre de nouvelles provisions. Aussi quittons-nous sans trop de regrets notre camp de neige. Et c' est trempés de sueur que, le soir, nous atteignons notre dépôt. Le manger et le boire réjouissent l' âme autant que le corps. Fidèle à cette sage devise, Max, notre cuisinier, allume les réchauds à benzine si bien que nous ingurgitons bientôt un thé bouillant et nous faisons honneur au repas, savoureux et varié, qui contribue sans doute autant à notre bonne humeur qu' à notre bonne forme. Comme c' est dimanche, nous nous accordons à nouveau un jour de repos. Pourtant nous n' avons plus que six jours à passer ici, ensuite, il s' agira de dire définitivement adieu à ces montagnes déjà familières. Une chaleur agréable règne dans notre camp. Confortablement allongés sur nos matelas pneumatiques, nous nous adonnons aux joies du farniente. Nous écrivons notre journal, ou alors nous photographions ou collectionnons des fleurs. Aucun de nous ne s' ennuie. Nous essayons de capter, à l' aide d' un petit récepteur à ondes courtes, des voix venues de la lointaine patrie. Un morceau d' orgue vient donner le ton à cette journée. Que nous importent, en revanche, les nouvelles du vaste monde? C' est que nous avons d' autres chats à fouetter! Demain, nous attaquons à quatre le Tupidek. Mais quel que soit notre enthousiasme à l' idée de repartir, un sentiment étrange nous envahit chaque fois que nous contemplons cette montagne.

La lune brille haut dans le ciel lorsque nous partons à 2 heures du matin. Les sacs sont pesants, car il faudra compter avec un bivouac. Pour cette dernière course, nous avons emporté tous nos pitons à rocher et à glace. Nos skis ne nous servent que pour la marche d' approche sur le vaste Glacier du Seize-Septembre. Ensuite, il s' agit de franchir une zone de séracs très abrupte. Les crampons mordent bien la glace granuleuse, aussi pouvons-nous marcher tous ensemble malgré la forte pente. Nous parvenons au bas d' un verrou qui nous oblige à délacer nos crampons et varapper deux longueurs de corde dans un rocher très lisse. Nous nous retrouvons au bord d' une vaste cuvette glaciaire dont nous ne pouvions soupçonner l' existence d' en bas. Une traversée dans la neige poudreuse nous amène à l' entrée d' un couloir de glace très raide. Nous nous y engageons, prenant appui sur les pointes antérieures de nos crampons ou sur de petites marches naturelles.

Vers 7 heures du matin, nous atteignons l' arête conduisant au sommet secondaire. Jusqu' à maintenant nous avons progressé sans encombre et le couloir de glace nous a étonnamment facilité l' accès à l' arête. Il faut dire que, vue de notre camp, cette voie d' accès pouvait paraître probléma- tique, le couloir étant masque par un piton rocheux. La suite de notre itinéraire nous conduit à travers la face nord, très escarpée. J' essaie de saisir avec ma caméra les magnifiques images qui se présentent. Mais, un instant d' inattention... l' appareil m' échappe, roule dans le précipice et disparaît. Le retrouverai-je? et comment? M' étant bien assuré, j' essaie de suivre sa trace. Quelque 70 mètres plus bas, je le retrouve en piètre état, inutilisable.

Nous avons de la peine à nous décider pour la suite du chemin. Une varappe assez scabreuse nous amènerait directement au sommet secondaire, et pour atteindre le sommet principal, il nous faudrait traverser deux champs de glace extrêmement abrupts. Ces deux possibilités nous tentent aussi peu l' une que l' autre, mais il faut bien nous décider. Nous finissons par choisir le chemin le plus direct, celui qui nous conduit dans des parois de glace inclinées à 45 ou 50 degrés. La glace est dure comme du verre et recouverte d' une mince couche de neige poudreuse. Cette fois-ci, les pointes antérieures de nos crampons mordent mal. Cela va tout juste si l'on est bien assuré, mais les chevilles sont mises à rude épreuve. Du rocher fraîchement enneigé alterne ensuite avec de la glace où nous sommes obligés de tailler des marches. Il fait froid dans cette paroi nord, surtout lorsqu' il faut attendre qu' on ait creusé suffisamment de marches pour avancer d' une longueur de corde. Enfin, nous sommes en vue du sommet - Le sommet? Une aiguille qui paraît terriblement périlleuse à gravir, des dalles nues qu' il ne faut guère compter franchir, et au-dessus, un surplomb... Nous nous consultons, nous tergiversons... Vaille que vaille, nous allons essayer. Nous nous laissons glisser en rappel dans l' échancrure séparant les deux sommets, et laissons là tout le matériel dont nous pouvons nous passer.

Une courte pause, juste le temps de dîner. Chacun pense à la varappe difficile qui nous attend et ne jouit guère du casse-croûte. Nous sommes un brin excités. Enfin nous passons à l' attaque, la poitrine chamarrée d' un arsenal de pitons. Nous avançons bien. Des marches et des prises solides nous permettent de progresser le long de l' arête. Mais nous nous arrêtons bientôt au-dessous de ce surplomb qui, d' en bas, paraissait infranchissable. Je m' élève sur des plaques que je saisis par-dessous, mais elles sont de plus en plus délitées et menacent de se détacher; aussi me semble-t-il dangereux de poursuivre dans cette direction, je bats en retraite et nous cherchons une meilleure voie d' accès. Il y a bien, dans la face nord, une cheminée, mais elle est lisse, en surplomb et paraît à peine praticable; en tous cas elle exigerait une sérieuse dépense d' énergie. Et la face sud? Bien assuré, je grimpe jusqu' à une petite brèche dans l' arête. La corde me suit, hésitante. Par une étroite fente, je puis jeter un coup d' oeil de l' autre côté. J' en ai le souffle coupé: directement sous moi, le rocher tombe à pic sur 400 mètres environ. Au loin, le spectacle est également indescriptible: de la glace et du roc à perte de vue.

- Alors? me crie-t-on d' en bas.

Je me ressaisis, j' étudie les possibilités. Une saillie court le long de la paroi en surplomb. Si l'on passait là?

- Montez!

- Oui, mais... ça va?

- Je n' en sais rien, il faut d' abord essayer. Tout en assurant un camarade et en le tirant, je cherche mon chemin. Il sera à peine possible de planter un piton, c' est par trop exposé. Haletant, Heiner arrive avec le sac de montagne.

- Par où veux-tu continuer?

- Par là, je vais contourner l' aiguille, assure-moi bien! Je commence à grimper.

- Fais attention! me crie-t-il tandis que je m' avance sur la vire. Entre mes jambes, je regarde dans le vide. Les prises sont rares, mais suffisantes pour passer. Un cri de joie annonce à mon camarade que j' y suis. Il me rejoint. Il nous reste encore à gravir cette aiguille qui s' élance devant nous telle un gigantesque monolithe. Un court rappel nous amène à sa base. Le rocher ne présente que quelques rares fissures. Il n' est pas possible de monter là. Passant sous un large surplomb, j' essaie de contourner un peu le piton pour l' attaquer sur une autre face. Je réussis à gagner de la hauteur, mais voilà que la corde se coince. Je ne la dégage qu' à grand-peine. Dès lors il m' est possible de gravir les derniers mètres qui me séparent du sommet La tension tombe. Joyeux, je me redresse et fais signe à mes camarades restés en bas.

Le sommet est étroit, c' est à peine si nous y tiendrons les quatre ensemble. Et il n' y a même pas là des cailloux pour faire un cairn.

Je leur crie:

- Apportez des pierres!

Et chacun emporte encore un ou deux cailloux comme charge supplémentaire. Nous voilà tous au point culminant, nous échangeons une poignée de mains, radieux. Le Tupidek ( 2264 m ) est vaincu! Pendant un moment, chacun se recueille pour une prière d' actions de grâces. Il n' y a presque pas de vent. Nous nous asseyons pour manger quelque chose, puis empilons soigneusement nos quelques pierres. Ensuite vient la descente.

Heureusement nous avons suffisamment de cordes, une de 80 et une de 100 mètres, si bien que nous pouvons descendre en rappel jusqu' à l' échancrure entre le sommet principal et le sommet secondaire que nous atteignons vers 7 heures du soir. Nous y trouvons un bel emplacement de bivouac et de l' eau de fonte a forme tout près un petit lac. Nous nous glissons dans les sacs de couchage avant que le froid ne descende. Mais bientôt des rafales de vent nous réveillent: il fait froid, et il n' est que trois heures du matin. La lune pâlit dans l' aube naissante. Nous plions bagages sans dire un mot. Nous trouvons, sur le flanc sud, un endroit un peu à l' abri, nous faisons fondre de la neige et préparons un porridge consistant, le dernier repas que nous ayons emporté.

Continuons! Pour éviter les champs de glace qui nous ont laissé un mauvais souvenir, nous essayons de passer par le sommet secondaire. Le vent souffle de plus en plus fort sur l' arête. C' est gelés que nous atteignons le sommet Quelle surprise! Dans une anfractuosité, un cairn se dissimule. Une boîte de sardines vide, coincée entre deux pierres, témoigne de l' ascension réussie par les Autrichiens en 1959. Pourquoi n' ont pas escalade le sommet principal? Peut-être n' en ont-ils pas eu le temps, ou les conditions atmosphériques les ont-elles brusquement forces à faire demi-tour? Nous reprenons la descente. Directement sous le premier champ de glace, nous retrouvons nos traces et atteignons sans autre difficulté notre camp où nous arrivons vers 3 heures de l' après Enfin à l' Ile des fleurs! Nos deux camarades restés en bas sont enthousiasmés: ils ont pu observer à la jumelle nos manœuvres de rappel, nos silhouettes se détachant sur le fond du ciel.

Nos provisions sont épuisées, il nous faut rentrer au camp de base. Nous faisons grise mine. Nous serions volontiers restés plus longtemps. Et pourrons-nous jamais revenir?

Nos luges cahotent sur les vagues de neige soufflée. La demi-luge réparée tant bien que mal nous cause maintenant des soucis. Elle bascule sans arrêt, ou pique du nez dans une congère. Nous prenons un jour de repos au Col de Poulies. Ensuite, nous continuons jusqu' à l' emplacement du camp des Autrichiens d' où, d' un trait, nous atteignons notre camp de base Bellahoj.

Là nous retrouvons des êtres humains. Une expédition écossaise qui séjournait en même temps que nous dans le Schweizerland se trouve aussi sur le chemin du retour. Nous décidons de faire ensemble une escalade, en cordées mixtes et formons des équipes de deux hommes Par deux voies différentes nous atteignons le même sommet, non sans avoir franchi quelques passes difficiles. Durant cette course, nous nous sommes fait des amis. Comme les alpinistes se comprennent rapide- ment, malgré les différences de langue et de nationalité! Cette course qui, pour nous, était la quarantième première, fut une des plus belles, et ce fut aussi la dernière dans le Schweizerland.

Viennent ensuite des jours pénibles jusqu' au moment où tout le matériel est transporté au fjord. Mais alors, quels festins nous procurent les provisions du camp de base! Deux d' entre nous peuvent aller en canot jusqu' au plus proche établissement, Kungmiut, pour y commander le cutter. Pendant ce temps, les autres coulent au bord du fjord des jours paisibles à manger le produit de leur pêche. Et il arrive trop tôt le moment où le bateau nous emmène loin de ces tranquilles retraites, loin de la vie joyeuse et simple, mais dure, des Groenlandais que nous pouvons observer encore quelques jours. Puis, par la voie des airs, nous quittons définitivement ce paradis des alpinistes.

( Traduit de V allemand par R. et M. Durussel )

Feedback