Au Dru par la voie Bonatti (Suite)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Suite et fin )

PAR HUGO WEBER, LA HEUTTE

( Suite et fin ) Dans le courant de la journée du 12 juin 1958, le temps passe au beau. Aux nouvelles du soir, le bulletin météorologique est exceptionnel: « Pressions se stabilisant autour de l' Europe. En montagne, hausse de la température. Régime de bise sur tout le continent. On peut compter sur une période de beau temps. » D' autres circonstances favorables, et l' enthousiasme débordant de mon ami Jean-Jean Braun - qui est d' accord de partir sans retard - me donnent l' impression qu' une occasion unique se présente pour une nouvelle tentative. Jean-Jean parcourt la montagne facile ou difficile avec le même plaisir et sans préjugés. Il aime les longues randonnées sur les crêtes du Jura et possède un chalet sur l' une d' elles. Mais il a aussi pris goût aux escalades difficiles. Toujours de bonne humeur, calme et d' une résistance à toute épreuve, c' est une véritable aubaine que de pouvoir faire une course avec lui.

Le lendemain, après un voyage fertile en contretemps qui nous donnent, à cause du ciel parfaitement pur, l' impression de perdre des minutes précieuses, nous arrivons au Montenvers. Au fur et mesure de la montée, le Dru s' est montré plus distinctement, et nous avons dû constater que nous sommes sur place quelques jours trop tôt: les conditions sont très hivernales, et notre espoir secret d' une course éclair se dissipe comme une fumée dans le ciel. La station est encore déserte d' alpinistes, et l' hôtelier, intrigué, s' informe gentiment de nos intentions...

Le jour suivant, dès le matin, nous observons le retrait de la neige sur le Pilier... et nous commençons à être impressionnés par la hardiesse de notre voie, qui nous apparaît de plus en plus osée. Me méfiant de cette fâcheuse disposition d' esprit, je propose à Jean-Jean de commencer les opérations par un copieux repas, puis de monter tranquillement au Rognon pour y installer le bivouac. Le lendemain, de bonne heure, nous remonterons les 400 m du couloir afin d' estimer les conditions sur place... L' hôtelier nous propose aimablement de maintenir le contact avec nous au moyen de signaux lumineux. Aux environs de 21 heures il fera un feu au sud du bâtiment et nous répondrons avec notre lampe de poche. Par malheur nous omettons de préciser que, pour ce soir, la manœuvre est superflue, puisque nous bivouaquons simplement sur la moraine. Le dimanche soir seulement il pourra constater si nous avons décidé d' entreprendre l' ascension...

Et voilà comment le premier feu brûla à notre intention tandis que nous étions déjà profondément endormis depuis plus d' une heure. Le deuxième soir, alors que de grandes difficultés nous séparaient déjà de la vallée, à notre tour nous ne pûmes faire voir nos signaux, par la faute d' un petit nuage qui, par beau temps, se localise exactement devant le pilier, dans le courant de l' après, empêche toute visibilité et ne se dissipe qu' aux environs de 22 heures. Comme un mécanisme déplorablement bien réglé, ces phénomènes se reproduisirent les jours suivants, créant au Montenvers une inquiétude croissante, dont la nouvelle devait arriver jusque chez nous... Mais ceci est une autre histoire.

* Dimanche matin, bien avant l' aube, nous nous mettons en route, et les difficultés commencent bien plus tôt que prévu. La neige gelée nous porte de justesse jusqu' au pied du cône de neige; mais lorsque nous nous apprêtons à remonter la pente, elle cède à chaque pas et nous engloutit jusqu' au ventre. Plus haut nous trouvons des chenaux de neige durcie par le passage de petites avalanches déclenchées par le soleil en fin d' après. Ces goulets ne nous permettent qu' une progression douteuse et pénible sur les pointes antérieures des crampons. Sous la croûte dure, la neige est encore poudreuse et cela sonne creux. Un usage très timide du piolet s' impose dans ce terrain fragile. Serait-il plus prudent de faire demi-tour?

Régulièrement, calme et résolu, Jean-Jean me double. Je le regarde louvoyer adroitement sur ce toboggan. La corde se tend et je pars à mon tour, dépasse mon camarade et aménage un relais 35 m plus haut. Nous arrivons ainsi au pied du mur de glace qui n' est heureusement pas plus difficile que d' habitude. Dans le cirque supérieur, nous trouvons une neige poudreuse et profonde dans laquelle les marches, une fois tassées, sont solides. Les parois qui nous entourent sont blanches comme si un tourbillon de neige venait de les crépir. Le début du pilier est enneigé lui aussi; mais au-dessus de nos têtes, les rayons du soleil descendent obliquement des Flammes de Pierre, ourlées de fines corniches éblouissantes, et viennent buter sur le granit rouge du Pilier.

Les heures ont file à toute vitesse: il est bientôt midi, et nous avons hâte de gagner les régions ensoleillées. Nous examinons l' éperon: les 40 premiers mètres, excessivement enneigés, seront sans doute décisifs. Je les aborde donc sans sac, résolu à y mettre tout le soin dont je suis capable. Il faut prévoir exactement ses mouvements et préparer chaque mètre avant de s' engager plus haut. Après une lutte sans répit, j' atteins le relais convoité. Jean-Jean me rejoint, et nous nous félicitons de ce premier succès.

Le ressaut suivant est forme d' une dalle monolithique haute de 30 m, limitée à gauche par un dièdre, et rayée à droite sur toute sa hauteur par deux profondes fissures parallèles. C' est le « Ramarro » ( Lézard ), qui permettrait une escalade libre audacieuse... s' il n' était complètement bourré de neige. Nous sommes donc obligés d' emprunter le dièdre en escalade artificielle.

Pendant ce temps, le soleil nous rejoint. Puis Jean-Jean prend la tête de la cordée, tourne l' éperon et gagne le pied d' une fissure-cheminée. Je me souviens fort bien de ce passage extrêmement difficile, et lorsque Jean-Jean accepte de l' escalader en tête, je me sens soulagé. Rien dans ses mouvements ne traduit cependant le caractère exceptionnel du passage. De le regarder grimper ainsi calmement et avec précision me donne une confiance illimitée pour la suite de l' ascension.

Cette première journée se termine cependant d' une manière un peu bête: la nuit nous surprend alors que je viens d' atteindre une vire étroite, à une longueur de corde seulement au-dessous de la grande terrasse. Jean-Jean me rejoint presque de nuit, et nous nous préparons pour un bivouac d' autant plus maussade que le meilleur emplacement de toute la course se trouve 30 m plus haut: un véritable belvédère, si spacieux que nous pourrions nous y promener décordés. Or ici, il faudra se concentrer pour chaque mouvement afin de ne rien perdre d' un matériel dont le moindre objet a une importance décisive. Déballer les sacs, cuisiner et même manger, deviennent des opérations compliquées qui réclament un temps fou.

La nuit passe relativement vite. Au matin, après avoir commence les préparatifs de bonne heure, nous sommes prêts aux environs de 6 heures. Le Mont Blanc est déjà inondé de soleil; mais ici l' atmosphère est encore froide et rude. Reprendre l' escalade est l' opération la plus pénible de la journée. Jean-Jean s' en charge courageusement. Je lui en sais franchement gré, et me promets en revanche d' y mettre du mien par la suite. Mais voici que, 10 m plus haut, un petit mur et une cheminée évasée encombrée d' une masse de glace transparente paraissent interdire l' accès de la grande terrasse. Après deux tentatives, Jean-Jean me demande de monter pour essayer de franchir moi-même le passage. Je n' ai pas le sentiment que je réussirais mieux que lui, et je l' encourage à persévérer. Je ne puis, de ma place, qu' imaginer l' obstacle, et seule la corde m' indique que mon ami s' est engagé pour la troisième fois. Je souhaite de toutes mes forces qu' il trouve une réponse à la situation. Marquant de longues pauses, la corde file mètre par mètre... et après plus d' une heure, Jean-Jean m' annonce que la partie est gagnée et que je peux venir. Le cheminement est extraordinaire: il faut grimper à la verticale à l' aide de prises de mains et de pieds taillées à même la glace, qui sont comme l' image de la volonté de mon ami.

C' est avec plaisir que nous poursuivons par des rochers tout à fait secs. Quand nous sommes engagés dans les dalles rouges, le soleil descend rapidement à notre rencontre, et nous regail-lardi. Evoluant pour la deuxième fois dans ces fissures, je suis très étonné de les trouver plus longues, plus exposées et plus impressionnantes que dans mon souvenir. De temps à autre, je me trouve nez à nez avec un de mes propres pitons que, l' année précédente, Willy n' a pu retirer. Ils provoquent tous une petite émotion, et le souvenir exact des circonstances dans lesquelles je les ai jadis plantés jaillit aussitôt du fond de ma mémoire. D' avoir surmonté ces difficultés dans des conditions physiques plus pénibles la première fois me donne un renouveau de courage et d' entrain... Curieusement, je me réjouis déjà du bivouac que nous pourrons installer, sans doute, sur une grande terrasse à la sortie des Dalles Rouges. Nous pourrons dire alors: « A chaque jour suffit sa peine » et, tels deux pèlerins, prendre un peu de repos avant de poursuivre notre long voyage. Il y aura de la neige en suffisance, donc de quoi nous désaltérer. Et c' est un grand soulagement que d' avoir cette certitude, lorsqu' on progresse de piton en piton avec un soleil de plomb sur la nuque. La bouche et la gorge complètement desséchées par l' air sec qui stagne sur le rocher, il faut supporter une soif dont peu de personnes, je crois, ont l' idée. Le moindre liquide possède alors une saveur telle... qu' on ne regrette nullement ce petit calvaire passager.

Ces Dalles Rouges ont un autre caractère exceptionnel: c' est leurs relais. D' en bas, rien ne les laisse prévoir, bien au contraire. Ce n' est qu' au dernier rétablissement, après un cheminement vertical de 35 m, coupé de surplombs et toujours exposé à souhait, qu' on les découvre, tout étonné de pouvoir poser son sac et s' asseoir confortablement. Non que ces relais soient vraiment vastes; mais leur disposition et leurs dimensions en font comme deux marches d' escalier bien plates. Grâce au laborieux travail que le copoin doit fournir à son tour, on profite de ces emplacements idéaux pendant plus d' une heure. Ce temps ne me paraît jamais long. Une fois installé, assurant machinalement, la tension nerveuse tombe, et j' éprouve chaque fois, pour quelques instants, une joie semblable à celle du sommet Souvent je me mets à rêver, ou bien j' observe les alentours de ce cirque sauvage. Les Flammes de Pierre changent entièrement d' aspect après chaque longueur de corde. Sur elles nous mesurons notre progression. Par moments je regarde sans penser à rien, comme si je faisais intimement partie du rocher, épiant comme s' épient entre eux les sommets, dans leur mystérieux silence. Puis soudain je prends conscience de mon étonnement en face de ce monde si étrange et si beau. Installé à la manière d' un aigle dans son aire inaccessible, il y a tant à regarder! Toute la Vallée Blanche. Les Aiguilles de Chamonix. Le Mont Blanc. La Dent du Géant. Les Grandes Jorasses, avec leur impressionnante face nord. Certains de ces sommets me rappellent les heures vécues dans leur intimité. Au bivouac, nous en racontons les souvenirs. Nous parlons ainsi de nos camarades de montagne, prononçant leurs noms avec émotion. Nous savons qu' eux aussi penseront à nous ce soir, essayant d' imaginer notre aventure...

Comme prévu, nous avons atteint notre terrasse juste avant la nuit. Elle est couverte de neige, et nous l' en dégageons d' un bon mètre cube, aménageant suffisamment de place pour nous étendre. Entourés d' ombre et d' abîmes, face à une multitude d' étoiles, bien au chaud dans nos sacs de couchage, nous souhaitons de tout notre être que le temps reste ce qu' il a été jusqu' ici. Dans une course comme celle-ci, lorsqu' on connaît les volte-face dont le ciel est capable dans ce massif, il est im- possible de partir avec la certitude que le beau tiendra le nombre de jours nécessaires. En voilà déjà quatre que nous en profitons. Qu' en sera-t-il demain? C' est notre plus grand souci.

Mardi... Dès 6 heures nous reprenons l' escalade, poursuivant par le grand Dièdre Eboulé, le Grand Toit, la Niche. Au-delà, c' est pour nous l' inconnu.

L' escalade, toujours très exposée, se poursuit pendant trois longueurs, presque sans pitons; puis nous nous arrêtons, hésitants, sous une dalle très redressée. Trois possibilités se présentent, mais il n' est pas possible de juger laquelle est la plus commode. Finalement, nous optons pour celle de gauche. C' est une escalade de toute beauté... mais nous constaterons d' en haut que la voie de droite aurait permis une progression plus rapide.

Brusquement le brouillard nous entoure; un instant plus tard le grésil tombe avec une grande violence. En quelques minutes la moindre prise est recouverte d' un amas de petites billes de glace. C' est amusant de les voir rebondir, mais elles s' accumulent dans mon dos avec une fâcheuse rapidité, et je repars au plus vite. Après une vire étroite, le terrain devient moins difficile. Tant mieux! car les conditions sont maintenant franchement désagréables. Encore un petit dièdre, et je débouche sur une épaule que j' identifie aussitôt comme celle qui se situe 100 m sous le sommet, et se voit distinctement de la vallée. Devant moi s' ouvre, comme par enchantement, une grotte absolument cubique: deux mètres dans tous les sens. Je m' y abrite aussitôt et m' y sens à l' aise comme dans un petit refuge. L' orage s' intensifie encore. Cinq mètres devant moi, sur un bloc au milieu de l' épaule, se localise un bourdonnement intense. Ne connaissant ce phénomène que par des descriptions, je suis fort étonné et un peu inquiet. Jean-Jean n' est plus qu' à quelques mètres lorsque ce bruit mystérieux cesse. Quelques secondes plus tard, la lueur d' une décharge nous aveugle, suivie aussitôt d' un retentissant coup de foudre. Jean-Jean me rejoint d' un bond. L' orage peut à présent montrer toute sa puissance sans nous inquiéter outre mesure: le sommet n' est plus qu' à trois ou quatre longueurs, nous l' atteindrons quelles que soient les conditions. Nous nous débarrassons de nos vêtements mouillés et enfilons nos duvets. J' ai l' impression de vivre un conte, tellement cet abri est providentiel en pareil endroit, au moment précis où nous en avions besoin. Nous nous rendons compte que nous ne pourrons pas continuer aujourd'hui, bien qu' il ne soit que 17 heures.

Lorsque nous nous réveillons le lendemain matin, les éléments se sont totalement apaisés; mais, noyé dans un brouillard presque immobile, ce silence absolu est presque aussi impressionnant que la violence de l' orage. Nous constatons, résignés, que la montagne est uniformément plâtrée de neige gelée. Nous savons qu' il n' y a pas de choix; il faudra grimper quand même.

Pendant que nous confectionnons un bon déjeuner, le brouillard semble se diluer et devient de plus en plus transparent. Il nous dévoile d' abord des lambeaux de ciel bleu, puis lentement un horizon absolument pur. Aujourd'hui encore il fera beau; mais pour le moment le froid est intense, et reprendre l' escalade demande bien du courage.

Une vire que nous suivons jusqu' à son interruption, un surplomb avec de bons coins de bois et une sortie en Dülfer où il faut chercher les prises de pied sous la neige et les dégarnir de leur carapace de glace à mesure qu' on monte, constituent les premiers passages de la journée. Nous nous adaptons à ces difficultés comme si elles faisaient partie du programme Je retrouve peu à peu mon élan et suis impatient de voir apparaître le sommet Après un court ressaut, nous prenons pied sur un névé qui donne accès - nous le constatons amèrement -, non pas au sommet, mais à l' épaule que nous avons identifiée par erreur avec celle du dernier bivouac! De respectables surplombs la dominent, et le sommet, loin de se montrer, paraît encore laborieux à atteindre. Nous sommes de nouveau incertains de la voie à suivre: connaissant bien la majeure partie du Pilier, et préférant découvrir par moi-même le reste de l' itinéraire, je n' ai pas étudié ces derniers passages et ne pos- Fontaine soudée 4 Grotte des Crânes99I WO - Photos Charles Renaud, Spelèo-Club de Genève

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Etat du glacier en 1871 Etat du glacier J en 1958 Kehlenreuss Cours en 1958 Glaciers de Kehlen et du Rotfirn en 187/ et 1958 Glacier du Rotfirn reposant sur le glacier de Kehlen, IX. 1932 Langue frontale du glacier à gauche, le glacier du Rot firn à droite, le glacier de Kehlen avec la voûte du torrent 1958 102 - Photo Murarii Marx 103 - Photo K. Oechslin sède sur eux aucune note technique. Et maintenant, nous avons de la peine à croire qu' il faille s' in dans les surplombs qui nous dominent. Du sommet de l' épaule, nous jetons un coup d' oeil sur la face nord; mais des dalles sans défauts nous en séparent, enlevant tout espoir d' aller y chercher une voie plus commode.

Résignés, nous revenons examiner attentivement nos surplombs. Une fois de plus, de grandes difficultés, accrues par la présence de neige et de glace, vont nous mettre à l' épreuve. Ce n' est qu' aux environs de midi que nous atteindrons les « vires de quartz ». Ainsi, les alpinistes engagés dans cette ascension doivent rester constamment en disposition d' affronter des passages d' une difficulté extrême, tant qu' ils n' ont pas atteint ces vires, c'est-à-dire, pratiquement, le sommet.

Suivant ces vires, on gagne facilement la voie normale. On peut donc les considérer comme le point final de l' ascension. Mais nous ne songeons pas un instant à nous arrêter ici: nous voulons voir et toucher le point culminant que nous ne connaissons pas encore. Le terrain est relativement facile, et ce moment suprême ne peut tarder. Le verglas nous oblige pourtant à de nouvelles précautions éternisant notre marche. Enfin voici le pied d' une cheminée qui semble déboucher sur la crête.

- Jean-Jean, c' est à toi!

- A toi, Hugo!

J' insiste, et mon ami, en souriant, se décide. Il s' élève en opposition, un pied et une main sur chaque flanc de la cheminée, en atteint le sommet, se rétablit à droite sur l' arête, se détache un instant en plein ciel et disparaît à ma vue. La corde file rapidement, et lorsqu' il n' en reste plus qu' un mètre je pars à mon tour pour ne pas interrompre sa progression. Quand je débouche de la cheminée, Jean-Jean est déjà assis à côté de la Vierge du sommet.

Je le rejoins et nous nous serrons la main. Nous aimerions rester ici longtemps, rêver un peu, nous reposer aussi, regarder vers les autres sommets, vers les vallées. Mais l' atmosphère est chargée d' électricité. Par moments les nuages qui défilent rapidement sous nos pieds s' élèvent et nous submergent. Dans leurs déchirures nous voyons par fragments les prairies de la vallée, les maisons de Chamonix, ce monde que nous avons quitté depuis si longtemps et qui est si bas et si loin. Ici l' orage peut éclater d' un moment à l' autre avec la menace de la foudre plus précise que partout ailleurs. Nous y séjournons malgré tout une demi-heure. Impossible pourtant de nous détendre: comme nous avons pu l' observer du Pilier, la voie de descente est en très mauvaises conditions et les avalanches la balaient dès 9 heures du matin. Notre course est loin d' être terminée. Elle ne le sera qu' au retour dans la vallée.

Non sans appréhension, nous entamons la longue série de rappels qui doivent nous déposer aux Flammes de Pierre. Une masse de neige pourrie encombre les sections les moins raides. A son contact nous sommes rapidement trempés. Les cordes se gorgent d' eau et les longs rappels, avec les charges que nous portons, sont très pénibles. Par bonheur l' orage ne se déclare pas avec violence. Il se met simplement à neigeoter lorsque nous arrivons aux Flammes de Pierre. D' ici, des couloirs descendent obliquement dans le flanc de la montagne. Il faudrait tout au plus deux heures pour les parcourir; mais nos montres sont arrêtées et nous ne pouvons savoir exactement combien de temps il nous reste avant la nuit. De plus, nous estimons prudent de parcourir ce tronçon avant 9 heures du matin, c'est-à-dire avant que le danger d' avalanches, systématiquement observé, existe. C' est ainsi que nous installons notre bivouac, le cinquième depuis le départ du Montenvers. Grâce à une nourriture minutieusement estimée, nous avons encore de quoi manger convenablement.

Le lendemain, de bonne heure, nous descendons sans nous attarder les couloirs encombrés de neige pourrie et traversons vers la partie supérieure du glacier de la Charpoua. Des dalles de granit 15 Les Alpes - 1959 - Die Alpen225 déjà bien chauffées par le soleil matinal nous incitent à un arrêt pour sécher notre équipement. Nous en profitons pour étancher notre soif et manger ce qu' il nous reste de nourriture. La fin de la course est maintenant proche, et après avoir traverse le glacier, nous savons que la vallée n' est plus qu' à quelques heures. Nous aimerions maintenant crier notre joie...

Comme s' il avait attendu, pour s' installer, de nous voir en lieu sûr, le mauvais temps envahit la montagne. Le paysage est d' une infinie tristesse. Il pleut... mais déjà rayonne en nous ce qui deviendra, avec les jours, le plus beau souvenir de notre vie.

Note historique Le pilier sud-ouest du Dru a été l' objet de plusieurs tentatives, dont les premières ont précédé celles menées à la face ouest et sont donc antérieures à 1950. Les conditions glaciaires du couloir d' attaque ainsi que les difficultés rocheuses qui surgirent immédiatement découragèrent les premiers visiteurs. Ce n' est qu' en 1955 que plusieurs alpinistes pressentent que ce problème alpin, d' une ampleur et d' une élégance incomparables, est à la mesure de leur technique et de leur courage. Walter Bonatti a fait amplement connaissance du Pilier au cours de deux tentatives. La dernière, en compagnie des alpinistes de première force J. Aïazzi, C. Mauri, A. Oggioni, n' a précédé que d' un mois son exploit solitaire bien connu. Le 16 août 1955, il monte seul par la voie normale du Dru jusqu' aux Flammes de Pierre, d' où il rejoint en rappel le pied du Pilier, évitant ainsi les dangers objectifs du couloir d' attaque. Premier bivouac. Le 22 août, il atteint le sommet après avoir enduré cinq bivouacs supplémentaires... et profité de la seule période de beaux jours de cet été-là. 2e ascension, 23-26 juillet 1956, par les Italiens Cesare Giudici, Carlo Mauri, Dino Piazza, Giorgio Radaelli; les Français Adrien Billet, Yvon Kollopp, Roger Saison, Emile Troksiar; les Suisses Roger Habersaat et Robert Wohlschlag.

3e ascension, 31 juillet au ler août 1956 par les Autrichiens Toni Egger et Herbert Raditschnik. 4e ascension, 31 juillet au 2 août 1957 par le Suisse Marcel Bron, les Français Michel Grassin, Pierre Lesueur et Robert Paragot.

Ascension incomplète, 2-4 août 1957, par les Suisses Willy Mottet et Hugo Weber. 5e ascension, 15-18 juin 1958, par les Suisses Jean Braun et Hugo Weber. 6e ascension, 19-22 juillet 1958, par les Autrichiens W. Philip et K. Blach; les Anglais P. Ross et D. Whillans, C. Nonington et H. Maclnnes.

Erratum

Cordes d' assurage par Fr. Avéin; page 41, lignes 23-24: Au lieu de « Le rocher sera toujours le plus sûr », lire: Le rocher sera toujours le moins sûr...

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