Au pays du karst et des bains impériaux Massif du Retezat

Balkans, Transylvanie, Carpates: peu visitées par les adeptes de la montagne, ces terres, moins éloignées qu' il n' y paraît, ne manquent pas d' atouts. C' est ainsi que le massif du Rezetat se prête à la randonnée contemplative et permet des rencontres chaleureuses dans un paysage marqué par une longue tradition humaine.

Etats qui se désagrègent, guerres et conflits, empreinte de l' Empire ottoman et de l' Autriche, voilà ce qu' évo, en résumé, les Balkans. C' est le pays du Danube, des puits et des chars attelés, des vignobles de plaine, des gi-tans et des Roms, de la musique fougueuse, des chants langoureux et du vin capiteux. Orthodoxes, catholiques, luthériens, juifs et musulmans cohabitent dans ce qui est devenu un cliché: villes plus ou moins délabrées et villages idylliques. Toute tentative d' unir ou de séparer ces communautés a échoué jusqu' à ce jour.

« Pas¸apoarte », dit le douanier roumain au regard sévère et froid à l' aéroport de Timis¸oara. Son uniforme vert foncé impose le respect. Le mot unique qu' il vient de prononcer a quelque chose de familier, tout comme l' auront souvent les phrases que nous entendrons durant notre voyage dans le sud-est de l' Europe. Dans une atmosphère estivale agrémentée d' un léger vent, nous rencontrons des visages souriants. Nous partons sans tarder pour Recas¸, au cœur des collines et des vignobles du Banat. Goulache et pain croustillant, poulet, côte-lette de porc et pommes de terre à l' aneth sont au menu, servis dans une jolie vaisselle peinte. « Encore un peu de crêpe? » demande Cristian, notre guide roumain, dans un allemand qui fleure bon l' autrichien. Vienne semble tout à coup plus près que Bucarest.

En cours de route, nous aurons malgré tout l' impression d' être plutôt en Orient qu' en Occident. Nous nous sentons à l' étranger, mais pas complètement dépaysés. Les croix des églises orthodoxes et la langue d' origine latine 1 nous rappellent l' Europe, tandis que la joie de vivre et la spontanéité de la population, le ceai negru ( thé noir ) et le cafea natural ( café turc ) font penser au Levant.

Depuis que la Roumanie a ouvert ses frontières, on assiste à un retour des alpinistes des pays de l' Est dans ces montagnes toutes proches pour eux. C' est ainsi que quelques Tchèques campent au bord du Lacul Bucura, que nous atteignons après avoir traversé des forêts de sapins et de pins de montagne. Les sommets dénudés qui nous entourent culminent à environ 2500 mètres. Nous optons pour la montée la moins raide en direction de l' arête de Slaveiu, qui débouche sur une suite de cimes. Cristian nous propose d' en gravir une, puis nous pénétrons sur un haut-plateau légèrement incliné et complètement désert. Nous nous arrêtons un instant, afin de voir comment évolue l' orage qui approche. Par chance, il part vers le nord-est, dans la direction opposée à la nôtre. Après avoir quitté une zone de pins, nous descendons dans la vallée par une forêt sombre. « Il y a officiellement 5000 ours en Roumanie », dit notre guide en passant. Il mâche une herbe. « Je n' en vois que rarement un », enchaîne-t-il pour nous rassurer. De nombreux loups rôdent aussi dans les Carpates, mains nous n' en entendons pas hurler... Le chemin, pas toujours bien visible, est en revanche parfaitement balisé. Une belle averse nous accueille au moment où nous arrivons à destination.

La Cabana Rotunda se situe dans une forêt dense. Elle est un des nombreux refuges de chasse datant de l' époque de Nicolae Ceaus¸escu. Nul ne sait si le « Conducator » y a séjourné. Si les Roumains évoquent son nom, c' est furtivement, le temps de deux ou trois phrases tout au plus, comme pour conjurer le passé.

Le repas pris dans la cabane est parfait. Présentés sur de grandes assiettes blanches, le paprika rouge, les oignons de printemps et les poireaux soigneusement nappés mettent l' eau à la bouche. Nous buvons du Feteasca regala, vin mi-sec savoureux que nous avons découvert à Recas¸. Enfi n, le feu qui crépite dans l' âtre nous plonge dans une atmosphère des plus agréables.

Le lendemain, la situation météorologique nous incite à gravir les monts Pa˘pus¸a et Custura par leur versant ouest afi n d' avoir une meilleure échappatoire en cas de mauvais temps. Arrivés au col, nous sommes face à un orage qui déboule du sud et, renonçant aux deux sommets, nous descendons aussitôt vers la Cabana Buta. Le gardien nous réserve un accueil chaleureux. Après nous avoir servi un café dans sa cuisine, il nous prépare une ma˘ma˘liga˘, succulente polenta au fromage de chèvre. Un chien dort sur une chaise près du fourneau qui crépite. Il pleut. Un couple tchèque qui passe la nuit ici s' ap à sortir. Dans un allemand très rudimentaire, l' homme dit que les deux vont se promener. « Comment commu-niquez-vous avec les Tchèques? » de-mandons-nous. « En anglais », répond Cristian.

Après une nuit reposante, nous montons sur une crête que des pins de montagne nous obligent à longer sur son versant sud très abrupt où pullulent les vipères à cornes. Cristian retire vivement sa main, car il a failli en toucher une. La montée se poursuit à travers pentes herbeuses où croissent gentianes, soldanelles, anémones et rhododendrons. Un reste de neige subsiste au fond d' un ravin. Sur l' arête principale, nous atteignons un petit sommet rocheux portant un signal, puis nous retournons au col. Le panneau que nous y découvrons est le plus étonnant que nous ayons jamais vu: Baile Herculane, pe creasta 40-45 ore – Bains d' Hercule 40-45 heures. Ces célèbres thermes, qui auraient même reçu la visite de l' impératrice Sissi, sont également notre destination. Mais nous nous y rendrons en plusieurs étapes, sans craindre quelques détours.

Nous descendons à Poiana Pelegii et retournons en bus à la Cabana Rotunda, que nous regagnons au coucher du soleil. Dans le jardin, un Hongrois se joint à nous et nous avertit sur un ton malicieux: « Si vous commandez un repas en Roumanie, cela dure au moins une heure. Si vous êtes affamé, demandez une soupe, vous n' attendrez que trois quarts d' heu. »

Le jour suivant, sous un ciel radieux, nous gravissons le Vârful Pa˘pus¸a. Un pâturage nous mène à un lac bleu foncé. De là, une pente d' éboulis et de rocher aboutit à un col d' où l'on aperçoit toute la haute vallée de Hateg. En suivant une arête, nous atteignons le sommet de la pyramide, à 2508 mètres d' altitude, soit un des points les plus élevés du massif du Rezetat. Le vent froid qui fouette l' herbe nous invite à mettre nos gants. Cristian, toujours très affairé, manie tant bien que mal son portable, les doigts gourds. Peu après, le sommet de la Custura ( 2457 m ) nous réserve une vue panoramique de toute beauté et d' une grande richesse de couleurs: jaune des montagnes karstiques, bleu intense des lacs, et toute la gamme des verts des pâturages, des pins de montagnes et des sapins. Nous passons par un haut plateau pour retourner au col qui indique les bains d' Hercule et descendons dans la vallée.

En jetant un regard sur son pays, Cristian est résolu: « Nous resterons ici, afin de réaliser des projets. » La Roumanie ne manque pas d' atouts. Maramures¸ et ses couvents, la Transylvanie et ses châteaux, les Carpates, le Danube et la mer Noire recèlent un énorme potentiel touristique. Et Bucarest est appelé à devenir le Paris de l' Orient. Nous sommes donc bien dans le monde oriental.

Notre périple continue en direction des sources d' eau chaude. Dans la montée, un chamois solitaire nous observe. Au col de Soarbele, nous profitons d' une doline pour nous abriter du vent. Cristian nous explique les formations karstiques qui renferment d' innombrables cavités. « Nous venons de découvrir un nouveau système », s' enthousiasme notre guide.

A notre surprise, les premiers arbres que nous apercevons sur le versant sud du col sont des hêtres et non des sapins. Nous bivouaquons à l' Hôtel Panorama, une bâtisse délabrée où une soupe, des haricots et des saucisses fumées ainsi qu' un thé chaud, très sucré et fort, nous revigorent. Il règne un calme absolu.

Baile Herculane: fini la tranquillité! Nous voici donc à l' endroit dont l' impé Sissi a été l' hôte et que les Habsbourg fréquentaient régulièrement. De larges allées bordées de vieux cèdres et de cyprès noueux s' étendent entre les bains, véritables palais, majestueux mais tombés en ruine. A la Sorsa Domogled, la source locale, les indigènes et les touristes vont remplir leurs bouteilles en PET d' eau d' Hercule, liquide sacré puisque le héros grec s' y serait baigné. Une odeur de soufre et de sel se dégage des bains, dont les eaux jaillissent en bouillonnant. De l' autre côté de la vallée s' étire un aqueduc construit par les ingénieurs français pour l' Empire ottoman. « Ici passait la frontière entre les deux empires », nous explique Cristian en nous menant dans un bain romain. Et d' ajou: « Les deux souverains sont aussi passés par là. » Cette remarque illustre les Balkans mieux que nulle autre.

1 Quelques particularités orthographiques roumaines: sch; tts; c et g devant e et i = tch et dj ( comme en italienil existe par ailleurs deux variantes de a ( a˘ et â ) et de i ( i et î ).

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