Aube grise

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Par Egmond d' Ar eis.

Nous reposions tant bien que mal sur la paille rare qui jonchait le plancher raboteux de notre soupente. Secoué par une main vigoureuse, je m' éveillai à demi pour entendre Méran qui nous gourmandait: « Allons! Debout paresseux! Il fait grand jour, levez-vous! » J' entr un œil: la stupéfaction me fit immédiatement ouvrir l' autre tout grand. Je croyais n' avoir dormi qu' un instant et voilà que, déjà, le jour était levé. Une vive clarté filtrait entre les pierres du toit, éclairant les murs nus, les solives vermoulues, les toiles d' araignées mélancoliquement balancées par les mille courants d' air qui faisaient de la soupente une auberge en plein vent.

— Allons, dépêchez-vous, répétait Méran, nous allons manquer le lever du soleil!

Etonnés, eux aussi, de la brièveté de la nuit, mes compagnons, mal réveillés ou bien encore à demi endormis, les paupières lourdes, les gestes maladroits, se levèrent en grommelant et descendirent lourdement l' échelle branlante. Comme nous attendions, assis près du feu, que le déjeûner fût prêt, Thélin eut l' idée d' ouvrir la porte pour donner un coup d' œil au temps; il se retourna furieux vers nous: « C' est une mauvaise plaisanterie, Méran s' est moqué de nous: il ne fait pas encore jour! » Nous nous précipitâmes vers la porte: dans le firmament tout semé d' étoiles, la lune brillait, ronde comme un fromage; dans l' herbe humide encore de la dernière ondée, les gouttelettes d' eau s' arrondissaient en perles étincelantes; et, là-haut, les rochers de Challune semblaient revêtus de lames d' argent; on y voyait comme en plein jour, d' où notre méprise.

Que faire? Nous étions peu désireux de regagner notre couche inconfortable, la provision de bois était épuisée, le feu mourait dans l' âtre, il ne restait plus qu' à partir avec l' espoir que la marche aurait vite raison du froid qui commençait à nous transpercer. Nous fûmes prêts en un tournemain, et, après avoir soigneusement fermé la porte du chalet, nous abordâmes les pentes qui, par de larges gradins, s' élèvent jusqu' au pied des rochers de Challune.

La lune dans son plein éclairait vivement tout le paysage de montagnes qui se déroulait autour de nous et lui donnait un air fantastique, irréel. Sous les flots de cette lumière crue, le relief s' enlevait en deux tons, noir et blanc, s' accentuait, s' exagérait sans qu' une demi-ombre, une dégradation en vînt atténuer la rudesse. Paysage monotone un peu avec ce contraste brutal, perpétuel, invariable, entre le blanc mat et le noir terne, sans aucun de ces demi-tons, sans cette gamme des ombres et des demi-teintes comme sait les peindre le soleil, ce grand maître de la couleur. Noires, impénétrables, les vallées semblaient s' enfoncer plus profondément dans les entrailles de la terre; noires aussi, les forêts paraissaient plus vastes, plus profondes, plus mystérieuses aux flancs des vallons; noires encore les contre-pentes dérobées aux caresses de la lune; noires enfin les ombres des moindres replis de terrain, du plus petit caillou, d' un noir sans éclat, opaque, et ne laissant rien deviner des détails. Ailleurs, là où les rayons s' épandaient librement, une teinte blanche s' étendait partout, mate, sans vigueur, sauf aux endroits où, dans les combes, quelque mare dormante semblait une plaque d' étain. Le froid aidant à l' illusion, on pouvait se croire au milieu d' un paysage polaire, glacé, sans couleur et sans vie.

Bientôt la lune disparut derrière une crête et nous fûmes plongés dans les ténèbres les plus complètes: il fallut allumer la lanterne pour escalader les rochers qui nous conduisirent au point culminant de l' arête de Challune, et là nous attendîmes le lever du jour. Un vent aigrelet se mit à souffler par rafales glacées et, transis, grelottants, nous cherchâmes un refuge derrière des cailloux. A l' ouest, des nuées montaient dans le ciel, l' envahissaient peu à peu, le couvrant de leurs loques grises ou noires, sales, dépenaillées par le vent de plus en plus violent: des haillons de mendiant jetés par-dessus cette terre de misère. Transpercés par le froid comme si nous n' avions eu aucun vêtement sur le corps, nous nous regardions d' un air morne et découragé; il faisait juste assez jour pour distinguer nos physionomies qui n' avaient certes rien de distingué en cet instant: les chapeaux enfoncés jusqu' aux oreilles, les nez bleuis, les figures verdâtres, les dents qui s' entrechoquaient, les mains tremblantes cachées dans les poches, les pieds enfouis dans les sacs, tout cela disait clairement notre souffrance. Mais alors pourquoi rester, pourquoi grelotter? Pourquoi ne pas redescendre au plus vite?

Nous voulions voir l' aurore, et comme son apparition était imminente, nous imaginions que les premiers rayons du soleil allaient venir caresser nos corps, les réchauffer, les détendre en nous procurant quelques heures de sieste délicieuse. Cet espoir seul soutenait notre courage et nous faisait braver le froid.

Mais, hélas, de minute en minute, le ciel s' embarbouillait davantage, les nuages s' épaississaient, la clarté douteuse du jour semblait s' effacer devant ce nouvel assaut des ténèbres, le froid devenait plus mordant, et, gelés, nous battions désespérément la semelle, nous frappant les poitrines avec les bras, tels des pénitents implorant la clémence divine. Et le soleil tant attendu ne se montrait toujours pas bien que l' heure de son lever fût maintenant passée.

— Partons, je n' en puis plus, dit l' un dont les mâchoires s' entre avec un claquement sinistre.

— Encore un peu de patience, dit un autre.

— Voilà le soleil, s' écria joyeusement le troisième.

En effet, par une mince trouée, un pâle rayon s' essayait à percer l' épais des nues. L' espoir, un moment, ressuscita dans nos cœurs, déjà nous nous préparions à saluer la victoire du dieu soleil: vaine espérance, amère désillusion. Une bourrasque plus violente, plus glacée que les autres nous fit vaciller, les nuages se soudèrent pour couvrir la trouée, en un rien de temps le brouillard nous enveloppa et la pluie se mit à tomber en gouttelettes serrées. Alors, désespérés, las d' avoir tant attendu, nous prîmes la fuite et, en courant, nous nous mîmes à dévaler les pentes gravies tout à l' heure au clair de lune, tandis que la pluie, chassée par un vent furieux, transperçait nos vêtements et achevait de nous démoraliser.

Deux heures plus tard, couchés sur des dalles bien chaudes, auprès des ondes transparentes d' un étang, au milieu de prairies où s' ouvraient les yeux bleus de milliers de gentianes, nous séchions nos habits trempés en prenant un délicieux bain de soleil. Nous avions oublié le martyre enduré le matin, nous ne pensions plus au froid, à la tristesse de l' aurore, à notre déconvenue, et, joyeux, nous chantions à la gloire du roi soleil qui brillait dans l' azur des cieux lavés par l' averse. Plusieurs heures passèrent ainsi, charmantes, de ces heures pendant lesquelles on ne pense à rien, pendant lesquelles on jouit simplement de la vie en contemplant les beautés de la nature solitaire.

La montagne, coquette et fantasque, pleure et sourit, attire et repousse tour à tour celui qui l' aime et veut lui faire sa cour. Il doit s' armer de patience, il doit savoir la prendre telle qu' elle est, subir ses rebuffades sans se décourager, supporter ses caprices, ignorer ses colères; il faut qu' il sache attendre patiemment ses faveurs et les apprécier, si minimes et si rares soient-elles, et lui en être reconnaissant; il doit savoir saisir au vol son moindre sourire.

C' est ce que nous enseigna cette aube grise et mélancolique, prélude d' une journée radieuse, illuminée de joie, d' une de ces journées divines qu' on se plaît à marquer d' une pierre blanche dans le jardin des souvenirs.

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